‹ Le génie des religionsChapitre 55 sur 75 · LE SCEPTICISME OHÏENTAL ET OCCIDENTAL · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME OHÏENTAL ET OCCIDENTAL

faces de serpents et (I*ibis ! Les religions de la nature vont tomber sous le blasphème de la philosophie. Rien ne poui'ra faire rentrer sous Tancien joug le génie grec, véritable Titan qui ne se soumet qu'à lui-même ; et il n*est pas de vautour attaché à son sein qui Tempêche d'exhaler dans le monde son âme de colère. Lorsque Eschyle écrivit son poëme, il n'avait pas assurément la conscience réfléchie de ces idées ; mais elles s'agitaient confusément au fond de son intelligence ; c'est même de cette demiobscurité .qu'a pu sortir ce colosse de poésie qui , sur le seuil des deux mondes, figure la première révolte de Tesprit de l'Earope contre celui de l'Orient. L'homme, pour la première fois, abjure le joug de la nature , vaste idole qui, sous les traits de l'Asie, s'étale par delà le Caucase.

Poursuivons. L'histoire du doute religieux ne fait que commencer. Des siècles se passent; le Christianisme naît; la société change , et la même question subsiste. A la fin du moyen âge, se retrouve parmi les ruities gothi* ques un personnage de la famille du Prométhée d'Eschy le. C est le Hamlet de Shakspeare. L'énigme seule est semblable; tout le reste est différent : plus de Caucase, de Titan, de chaînes forgées par les dieux, mais des châteaux féodaux, un cimetière catholique, le ciel du Nord ; encore une fois / d'un côté une religion puis- . santé, de l'autre un homme qui doute, qui nie, qui souffre ; et de nouveau , le méchant triomphant, l'iniquité couronnée sur le trône du Danemark, et le gouffre qui se rouvre pour jeter Vancienne question* : Pourquoi donc vivent les impies 1 Qnare ergo impii vivunt? Maintenant, quelle sera la réponse? Il n'y en aura point, si ce n'est

un froid sarcasme » pire ce&t fois que les imprécations de Job et de Prométhée. Il est vrai que le drame a bien changé ; il s'est agrandi de tout l'horizon des choses invisibles ; désormais il se joue non plus seulement entre deft intelligences de même nature , mais entre les vivants et les morts. La conversation est entre Hamlet et Tesprii de son père. C'est le scepticisme du cœur qui fut naître en lui le scepticisme de Tesprit ; c'est aussi ce qui le rend irrémédiable ; et je ne sache rien de plus profond que d'avoir fait dépendre le doute absolu de la nécessité dé douter de sa mère. Depuis le secret révélé dans lé cime** tière du château, toute croyance a péri dans T âme du jeune prince. Si sa mère n'est qu'une empoisonneuse , i quel homme, à quelle femme, à quel sentiment se fier! A l'amour 1 II pourrait l'éprouver, mais il faudrait y croire. N'est-ce pas lui qui demande à sa fiancée : Êtesvous belle ^ Ophélieî car il -ne se fie plus au témoignage de ses yeux. Un fantôme errant sur les débris de l'intelli* gence humaine, voilà tout Hamlet. 11 a subi les mêmes tortures que Job et Prométhée; mais il ne s'emporte pas comme eux contre sa douleur ; il n'a rien de la violence antique; au contraire, il sent le serpent dans son cœur, et il a froid. Il ne couvre pas son désespoir des symboles somptueux de l'Orient, ni des images correctes de la Grèce ; son mal est trop profond ; il en rit. Froid comme le monde moderne , pourquoi discuterait-il , quand d^à il a traversé même l'espérancet La cuisante ironie est dans son âme. Au lieu de lutter avec la justice souveraine, il contrefait la folio; et il ne l'imite si bien que parce (^u'en effet sa raison est à demi atteinte. Prophète d impiété au sein du moyen âg^e, il entrevoit déjà tout le

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