CHUTE DU POLYTHÉISME
Quand les philosophes grecs ont cherché les causes des révolutions civiles el politiques, je m'aperçois qu'ils n'ont
rien oublié que la religion (') ; ce qui les a nécessairement entraînés à substituer au principe général autant de motifs secondaires qu il y av^it de villes dans l'État et d'États dans la Grèce. À proprement parler, il n*est qu'une seule révolution dans l'antiquité :. c'est celle qui presque partout en mêtùe temps a fait succéder la république à la royauté, l'élection à l'hérédité. D'où est venu un changement si frappant, si unanime, qui affecte au même moment le tempérament de toute une race d'hommes? Si j'ouvre les historiens, la question e$t à peine indiquée; si je m'attache aux variations de la religion, on a vu précédemment que celles de la politique en sortent d'ellesmêmes ; car aussi longtemps que le culte a consisté dans l'adoration de la nature première, le fondement de l'autorité est resté enveloppé de ténèbres; époque qui a marqué le règne du droit divin dans le Paganisme. Des rois héréditaires qui tiennent du chaos f ] leurs sceptres encore verdissants sont les conducteurs des peuples. Leur légitimité repose sur celle de Saturne. Plus ^àrd , lorsque rhumanité se fait son apothéose sous la figure des Olympiens, elle met en quelque jsorte sur son front la couronne du Dieu. Sacrée de ses propres mains, pourrait-elle à la fois s'adorer et se soumettre à un pouvoir qui ne viendrait pas d'elle! Non, évidemment. Déifier dans la société religieuse la raison générale, c'est consacrer dans la société politique la souveraineté de tous, ou, en d'autres termes, fonder le gouvernement républicain à la place de la constitution des monarchies orientales. Devenu autocrate, l'esprit humain s'octroie à lui-même sa constitution . Ce n'est
(*) Platon. Rep. VIII, p. 188. — Arist. Polit. VIII. c. vi, p. 398. («) Hom. niad. IV. 101. — Piaf. Eutyphron, 139.
plus le prêtre qui est le législateur , c'est le philosophe («). Pour la première fois, la fiction du contrat social se réalise; Taréopage succède à la dynastie de Thésée. Mais sitôt que le Paganisme eut subi une troisième révolution, quand les dieux dégénérés né représentèrent plus que d'anciens rois immortalisés par les peuples^ cette dernière doctrine, qui éclate sous Alexandre, devint la sanction religieuse du despotisme macédonien. La Grèce se couvre de dieux mortels, postérité menteuse des Olympiens. Alexandre est le fils de Jupiter ; Démétrius est le frère de Minerve; pour palais il a le Parthénon. La république est devenue tyrannie.
^ De Ja mobilité perpétuelle du dogme, il est résulté qu'on n'a pas connu en Grèce ces débats violents qui , dans rinde «t le monde chrétien , ont divisé la science et la croyance. Les premiers philosophes semblent même enfermer sous leurs systèmes l'âme des religions éteintes (*) ; ils résument quelquefois dans une parole toute une civilisation antérieure. Est-ce l'âme humide de l'Egypte qui revit dans le monde de Thaïes? Est-ce l'a flamme de l'esprit de la Perse qui se rallume dans l'esprit d'Héracliteî Assurément le souffle de la grande Cybèle d'Asie respire tout entier dans les vers cyclopéena d'Ëmpédocle (*). L'âme lumineuse des dieux de l'Orient brille dans les théories de Pythagore ; l'harmonie de ses nombres est un écho de la lyre d'Apollon , coryphée des mondes.
(') SoIoD, Parménide, Aristote, etc.
vvy. Arist. Mo^Uiph., p. 254, éd. Brandis.
(>) Sext. Empiricus adv Matbem., p. 367.
D'ailleurs, s^ôt que la philo9ophiç est ennbarrassée de la religion-, elle la confond ^vec l'art; toujours elle peut condamner impunément dans le poëte f ) ce qu'il lui f|iut respecter dans le prêtre. Elle châtie Homèi;e des erreurs d'Orphée. Bientôt, désespéi'ant de ramener aux conditions dp là vérité 1^ çxoyaxiQen nationales , elle ne lei^r accorde rien ; elle les oublie , ou , ce qui est pis^ elle s'en fait un ornement P). Comuie s'il n'y avait jamais e]& dan^ le monde ni révélations ni doctrinei^, ni disciplines antérieures y elle se met à disposer à sa fantaisie du monde de rihtçlligence. Pouir un moment, la voilà reine absolue de l'abîme* Une pareille liberté, qui ne s*était pas encore vue, ne s'est pas retrouvée. D'abord la raison humaine eut (je la peine à porter froidement ce pouvoir absolu. Elle en fut infatuée dans le temps des sophistes. Couronnée d'hier, ses vices tiennent encore dii parvenu « Elle s'abandonne à ses fantaisies tyranniques, persuadée que, puisqu'elle est m^tresse, elle peut tout en effet; c'est-àdire, élever et détruire^ affirmer et nier, soutenir le pour et le contre (^) ) créer et abolir, sur son bon plaisir, la nature des choses par la seule autorité du raisonnement. Cette souveraineté trop subite l'enivre, et l'on remarque cette différence entre les commencements de la philoso- .phie païenne et cbrétiepne , que la subtilité des scolastiques du moy^ âge n^^^uit de l'excès de leur dépendance, et celle de$ sophistes de Texcès de leur liberté.
Socrate, qui ramena l'ordre dans ce chaos, est à la philosophie ce que Phi4ias est à la statuaire. Chacujn de
C^) Plat. Rep. n, p. 247 ; III, p. 263. -- Sext, Emp. a^y. Matbem,, p. 310, 321.
(*) Plat. Phileb., 237. Phœdr., 310, 312. ^
(») Diaç, Uert. jx, $1.
ses disciples devient entre ses mains une ébauche qu'il forme, corrige, jusqu^^à ce qu'il mette en relief avec Tbomme universel la divinité intérieure. D'une part , il perte la sérénité d'Homère dans les abîmes de l'esprit ; il se promène en jouant au milieu des problèmes dont s'effraiera Tavenir ; de l'autre, ramenant tout à l'homme (^), jugeant tout sur cette mesura , il réduit en système le caractère principal des croyances grecques ; et sous ces deux aspects , il résume le génie de ces religioi^s qu'on r accuse de détruire. Le Verbe du Paganisme s'incarne dans Tesprit de ses disciples; la philosophie athénienne confirme Tapothéose de l'humanité dans la mythologie. Isolant la philosophie de la religion , il n'est pas étonnant que les historiens modernes aient méconnu la grandeur originale du scepticisme grec. C'est dans cette école qu'éclate avec le plus d'évidence la différence de l'antiquité et du monde chrétien. Loin de chanceler dans lè doute, le philosophe païen s'y retire en paix, comme dans sa demeure naturelle. Il le proclame dès l'origine p), il le cherche par toutes les voies ; autant nous regrettons la foi que nous n'avons plus, autant il supporte avec impatience lé peu qui lui en reste. Sa croyance n'ayant jamais été immuable , pourquoi s'effraierait-il , comme Pascal, en tombant de la foi dans le doute 1 Sans secousse,' il passe de la religion à la poésie, de la poésie au pyrrhonisme ; loin d'être meurtri par la chute, il triomphe. Le front assuré , il s'avance au milieu des fantômes de l'opinion, comme Énée avec le rameau d'or au milieu des ombres du St}rx ; il les brave, il les disperse. Dans chaque
(«) Piaf. Phœdr., 287.
(*) Diog. Laert. Xenophan. ap. Sext. Emp. adv. Math., p. 280.
espoir qu'il foule aux pieds, il s'applaudit de déconcerter renchantement du sophisme , de briser la servitude des vaines terreurs. Parvient-il enfin à se dépouiller de toute croyance, il respire. Dans cette nudité profonde, il jouit solitairement de la liberté du Vide ; il s'écrie qu'il goûte les plaisirs du dieu (*). Jamais le décri des sens ne fut porté si loin que dans cette société sensuelle. Et cô n'est pas le rire amer d'un esprit désabusé; c'est un scepticisme héroïque qui , sentant que la monde repose sur "une illusion , refuse obstihénient d'y «cquiescer^ et sUr le» ruines de toute certitude conserve un inaltérable équilibre; c'est un doute prophétique , enthousiaste , qui exorcise (>) les vains spectres de l'intelligence, affranchit le mofide païen, prépare sans impatience l'avènement de l'ordre futur. Le sceptique païen ne nie rien, n'affirme rien; il fait mieux , il attend \^). \ .
Le fond de la philosopëlN^comme de la religion grecque, étant l'identité de la raison humaine (^ et de la raison divine, il s'ensuit que toutes les écoles, malgré leur différence , avaient nécessairement un but commun , qui est le calme, l'immutabilité, le repos imperturbabledes Olympiens. Toutes semblefit aVoir formé leur sage sur le modèle des marbres impassibles de Phidias (^. Sceptiques, épicuriens; stoïciens, prétendent au même repos; et plus le monde se trouble et chancelle, plus les esprits cherchent leur équilibre dans l'indifférence; depuis le temps
(*) e«ov Tp^irov. Diogen. Laert. IX, 65.
{■) Lucrèce, De nat. rer. I, v. 147. Les mêmes vers se retrouvent dans le second livre, v. 60.
(*) ZviTovfft i\ o\ Zxiirrtxot. Sext. Empir. PyrrhoQ., p. 1. (^) T^y xoiv^y Xoyov xa) 3c?oy.
(') Sext. Emp. Pyrrlion., p. 3.
â74 LES iunuoioNs orbcques.
d'Alexandre, c eat lé eride^toutes les écoles. Voilà ponr* ijaoi le sublime de la morale antique a quelque chose de théâtral; il faut que Thomme joue en passant le. rôle de Dieu. SoUs ^quelque manteau qu'il se cache, il faut qu'il accepte la douleur comme si c'était l'ambroUie. Elevé .Bur le piédestal , il joue, de son mieux la félicité suprême ; il. 4égttise sa misère sou^ Tapathie ; il se roidit à l'exemple d'He^Cttle (^). Voulant par avance ce que veut le destin , il- a -imagine en triompher; subtil jusqu'au bout, il revêt 4e dieu avant d'avoir dépouillé l'homme (^).
. Cet Hercule spirituel , qui par ses travaux se divinise flâna perdre sa persfonnalité, est le patron , l'image des grandes écoles d'Occident. Elles se règlent sur Ijii, comme sur Timita^ion d'un CbriM païen. Lorsque dan;s les écoles 4' Alexandrie iWmme aspii'a au contraire à ^'engloutir dains lé sein de Dieu , ce fut le terme de l'esprit grec et la première renaissance du génie de TOrient.
C'est la gloire du stoïcisme en particulier, d'avoir re« cbnftu d* abord-un seul Dieu sous les masques différents du polythéisme ; et cette idée pénétrant peu à peu le dogme, on croyait encore avoir une religion , quand depuis longtemps on n'.avait pbis qu'une philosophie ; elle s'assied peu à peu dans le sanctuaire à la place du prêtre. Rien ne montre mieux à découvert cette révolution inté* .rieure du Paganisme que les Jbymnes attribués à Orphée. Jlefaits de siècle en siècle, corrigés^ transformés suivant Tesprit de chaque époque , ceux qui subsistent ont été
(1) Xenophon. Memorab. II, c. i. Le surnom de Cléanthe était le second Hercule. — Diog. Laert. VI, 2; VII, 170. Diogène est représenté avec la massue.
(*) Diog. Laert. IX^ etf.
LA PHlLOSÔPHtB. 376
recomposés à la dernière bçtire du Paganisme. -Poésie toute liturgique, empreinte encore des parfums des tem-. pies d'Alexandrie, quel est l'esprit de ces hymnesl Par où se distinguent -ils de eearx d'Homère 1 La diffé*? renée est immense. Ces chants j testament d'une re^ ligion mouranle, sont encore adressés individuelle*^ ment à chacun des dieux du polythéisme. Mais le» at^ tributs , les personnes qui autrefois se distinguaient si aisément, se confondent désormais dans une même divinité vague., formée de leurs débris; à grand^peine pouvez- vous distinguer lun de l'autre Jupit», Apollon, Neptune, le Soleil, Junon, Cybèle, la Nature ('j. Mas-» culines ou féminines , grandes ou petites ,: ces puissances reçoivent toutes mêmes invocations, mêmes prières $ mêmes noms f). Dans le sein de chacune d'elles, you4 découvrez l'infini qui s'étend pour envelopper et absorber toutes les autres ; la poésie se perd dans ia théologie de Plotin ei de Proclus (s). Dernier songe du polythéisme sar le trépied, -il touché à la pensée chrétienne, c'est-à-* dire, il se renie, il embrasse, en défaillant^ lunité-qui va lui survivre.
L'Orient avait développé le . dogme de Tiiioarnation dans la Trinité divine; la Judée avait ramené cette Trinité'à l'unité ; laGrècey joint l'idée du Dieudans l'homme. Ainsi s'achève l'ARcien Testament du monde sacré et profane. •
(*) Orphie. Hym. x.
(*) Les plus géfiéraux reparaissent le plus souvent : &px^ «ayt^v,
^i&>y ^xTcp ^Ic xa( ay<îp«0v. Orphie. , pass. Cf. l'Hymne, de Cléanthe.
(*) Procli institutio theologica, c. cxxxii,p. 197 ; e. cxxxiii , p. 199, etc.
Au reste, les religions grecques étaient faites pour des jours de pompe ; elles ornaient la vie sans la fortifier ; quand arrivèrent les jours de détresse, cette société se délia comme elle avait vécu, sans déchirement ni douleur. La voix qui allait criant autour des îles : le Dieu Pan est mort 9 ne fut suivie d'aucune lamentation. On entendit, comme auparavant , la grande sirène bercer le monde de son cbant emmiellée Ne demandez pas à ces temps ce que les époques sceptiques du Christianisme ont appelé la* poésie du désespoir, Dqpuis Théocrite jusqu a Longus, les écrivains assistent à. Tagonie d une Teligion, Qui le cvoiraiti oit sont la tristesse^ l'angoisse dans ces âmes heureuses? Le Paganisme u*a plus que quelques jours à vivre ; tout rit encore dans l'églogue de son dernier poëte. La Grèce tcHnbe*; elle ne croit plus à rien , pas même à Udk gloire, et dans ce moment suprême elle ne veut pas être enlaidie par la douleur. Elle meurt comme Socrate, en souriant; sans amertume contre ses dieux qui s'éva* porent, elle lègue aussi un coq à Esculape. Et quand tout est fini , voyez comme la terre lui est légère ! Les fleurs croissent de toutes parts sur ses ruines. La sérénité s'attache à ses restes, afin qu*aucun peuple ne soit couché dans un plus riant sépulcre. Chaque jour, au lever du soleil , la grande Oybèle orne son tombeau. La cime de marbre de ses montagnes, c'est là sa pierre funéraire, l'ombre des bois, des myrtes, son inscription , et j'ai vu l'aigle de Ganymède se perdre encore en glapissant dans le sein étemellementazuré de son Jupiter.
Cependant il est une résurrection pour les peuples comme il en est une pour les individus. Après que la société grecque a disparu , que tout annonce qu'elle ne
comptera plus pour rien dans le monde, voici le miracle qui éclate : après quinze siècles la Grèce ressuscite. On ne sait comment elle brise son sépulcre. Ce qu'il y a de certain , son âme reparaît dans le monde. Elle quitte le linceul , c'est-à-dire dlë dépouille tout ce qu'elle avait de faux, de mortel, pour ne rien conserver que ce quelle avait de phis pur, sa poésie, sa philosophie, son art, sa beauté incorruptibles. Ame affranchie de son corps, elle reparmt au milieu du xvi* siècle. Dès ce moment , tout change. Le miracle pénètre au fond de chaque esprit. Les cathédrales que le moyen âge achevait de Construire sont soudainement interrompues; comme si le dieu antique reparaissait plein de vie, les ouvriers achèvent dans la pensée et la forme païenne ce qu'ils avaient entrepris dans la pensée du moyen âge. De même que Phidias avait exprimé l'idéal de la Grèce et de ^'Orient , à son tour Raphaël embrasse le Dieu dans lequel s'unissent la civilisation moderne et la civilisation antique. Des cantiques évangéliques s'exhalent de lalyife de son Apollon; Michel- Ange élève le temple du Jupiter chrétien. En se divisant entre deux religions opposées, entre Homère et l'Évangile, l'âme du Tasse se brise d'abord dans ce partage. Mais les cieux s'étendent pour embrasser le passé. Macérée ou, pour tout dire, baptisée dans le tombeau, la Grèce fait sa paix avec le Christianisme; c'est le signe de, cette ère nouvelle justement appelée la Renaissance , dans laquelle se consomme le règne du Fils par le règne de l'Esprit.