‹ Le génie des religionsChapitre 65 sur 75 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

Ié^m reljçionii romaliieiii

Un nouvel âge comvience dont 1b6 sibylles prédisent (') déjà le terme. Rom^ est ibndée ; pour la première fois dans Tantiquité , la société nouvelle n'apporte pas , en naissant, un principe religieux qui lui^soit propre. Elle yit du fond commun des cultes antérieurs; elle emprunte^ elle concentre la traditioji universelle du paganisme ; elle n^agrandit pas les cieux païens. S( s croyances ébauj;^ées s'effacent au.premier souffle devant les croyances plus éclatantes du leste du genre humain. Maître^e des Autres nations dans la politique, cette société leur est asservie dançf la religion. Nul souvenir inspiré du monde jiaissant; nulle empreinte du commenceineut des choses ; le murmure des temples couyert par le bruit de la vie civile et par les orages du Forum ; l'homme accoutumé. déjà au prodige de Tunivers; la nature, dans sa majesté première, domptée, bornée par l'industrie et par l'agricul-

(«) Flut., Syll., W. — Micjïelet. Histoire romaine, 1. 1.

ture ; la loi révélée-, non plus dans Timmensité de TOcéan, mais sur la glèbe du sillon ; des dieux sans Olj'mpe, sans amour ni postérité, faits pour mourir ensemble, qui, sous le visage de Tenfant, montrent déjà (t) une prudence de vieillard, comme s'ils avaient hérité de Texpërien^e dfeg époques précédentes ; plus de fiamiliarité avec les puissances célestes ; plus de mariages des mortels et des immortels ; la raison d*État i surtout la peur, ce senti* ment sénile, succédant au besoin natif d'adoration, à rhymne,-à Fextase, à Tenivrenfierit , à la volupté; tout annonce que \^ sève des Religions de la Nature se re* froidit et s'épuise ; l'âme de l'antiquité commence à dépérir. Le principe qui Tantmait ne se renouvelant plusf), on pressent, dès lors , que la cité romaine qui vit et s'alimente de la substance de toutes les autres, sans presque y riert ajouter, sera la dernière société et la Révolution suprême du monde païen .

L'originalité des Romains est dans les rapports nouveaux qu'ils établissent entre les Religions et l'État po* litique. Quand ils parurent dans îe monde , leurs Diisux incultes se trouvèrent si mférieurs à ceux de l'Italie, de la Grèce, de l'Asie, que jaiinais l'idée ne put leur venir d'imposer leur culte au monde, et de faire des progrès de leurs Divinités la marque de leurs conquêtes. Ils firent tout le contraire P) ; ils s'asservirent aux Dieux des vaincus , car ils commencèrent par avoir peur de tous ceux

f») Tages, puerili specie, senili prudentiâ. Cic, De divin. II, 23.

(*) Ceux qui «ont hors de toute société, les Cyclopes n'adorent ni Jupiter ni les autres Dieux.

(») Servius ad iEneid.II, p. 59a. — Maorob. Saturnal 111, 9.

dont ils ouïrent parler dans l*utiivers; et même, ceux qu'ils connaissaient le moins leur inspiraient le plus d'effroi, ce qui d'abord les décida à ne se commettre avec aucun d'entre eux; ils les placèrent, sans discuter, dans le Capitole. En même temp», ils firent tout ce qu'il fallait pour brouiller les Dieux étrangers avec les sociétés qui lef. adoraient. C'est-à-dire qu'ils changèrent (^) tout le droit divin de l'antiquité ; si l'on veut y prendre garde, on verra que la suite de leur histoire est sottie de la révolution, qu'ils produisirent , par là , dans le Paganisme oriental et grec .

'Dans le temps qu'ils assiégeaient Véies, l'un d'eux s'approcha de la déesse nationale des Véiens , et lui dit : ** Veux-tu venir à Rome , Junon (2) 1 >* La déesse étrangère fit un signe d'a9sentiment, et répondit : •« Je le veux. i> Elle fut portée dans l'enceinte de Rome; son peuple l'y suivit; il y reçut, après elle, le droit de cité. Cette histoire, qui fut répétée cent fois , est celle de chacune, des conquêtes des Romains. Sur tous les points de l'univers connu , il s'est trouvé un fécial , la tête couverte d'un voile, ou un consul , qui, avant de franchir le territoire ennemi ,. ou avant de livrer l'assaut , a répété la formule sacrée (') d'évocation :

M S'il est ici un dieu (4) ou une déesse qui ait sous sa n tutelle ce peuple et cette cité, nous les prions, supplions, n adjurons de quitter, abandonner, délaisser, ces tem-

(1) Minutius Félix, Octav.. 6.

(*) Visne Romam ire, Juuo? TH. Liv., V, 22, (*) Evocationem liuminuin discessioncmque. Macrob. Saturnal. III, 9.

(4) Si deud, M dea est. Macrob. Saturnal. JII, 9.

»' pies , ces sanctuaires , de sortir de ces murailles , d*y n inspirer la terreur, Toubli, et de venir à Rome, près de » moi et des miens.; afin que nos autels, nos sanctuaires, » leur étant plus agréables et plus précieux, ils se. prépo* » sent à la garde du peuple romain et de mes. soldats , n étant convenu et entendu de tous que nous leur vouons H de& temples et des jeux. »

C'est avçç cette formule que la terre a été CQoquise. Les Dieux, de Rome sont d'abord des Dieux de proie (^); elle les attire de tous les bouts dç l'univers par T appât (3) des dépouilles; comme on n'oserait les faire prisonniers 0, on commence .par les gagner, pour niieux gagner les peuples.

Dans une ville ainsi désertée par les Dieu%, que devenaient les. vaincus auxquels il ne restait que les murailles nues (*) et les portes à adorera ils ne pouvaient retrouver la possession entière des choses sacrées qu'en entrant dans la cité romaine. De là, le désir qui s'allume chez eux de faire partie de la citd viotorieuse où dédormais leur religion a son foyer.

S'ils obtiennent par grâce d'y entrer à la suite de leurs divinités irritées, ils ne font pas leur paix avec elles, en un moment . Rejetéspar elles, ne leur sont-ils pas odieux (s) !

(*} Fythice-ApoUo..., tibique Jbiuc decimaiA part^m prœdœ ve* veo. TU. Liv., V,v21.

(*) Irruimus ferro ; et divos ipsumque vocamus In paitem prœdamque Joyem<

(Virg. JEn., III, 222).

(>] Nefas œstimarent deos habere captivos. Macrob. Satura. 111,9.

(^) Parietes postesque nudatos qoos adorent. T. L., XXXVIII, 43. (<^) Tanquam invisi diis immortaUbus. Tit. Liv., IVf 6.'

Eux-ifiêmes se sentent frappés d'interdit ; ils deviennent ce que l'on appelle des plébéiens.

Et comme ils ne peuvent se réconcilier avec leurs propres Dieux que par là médiation du peuple romain, vous voyez naftre de là le droit divin de tutelle et de patronage que le vainqueur exerce sur le peuple des clients. Les Romains^ étant détenteurs des Dieux des vaincus , eeux-cî n'ont plus d'autelâ, plus de culte public ; ils n'ont plus de iacrifices. Comment pourraient-ils être les prêtres des autels qui les ont rqetést ils ont besoin d'un patron pour faire agréer leurs offrandes. Dans l'interdit qui âiiit'la défaite, même la puissance des prières leur a été enlevée ; à plus forte raiaon , ils ont perdu l'intelli^ g^nee des signes divins-; ils se croient maudits. Tout cela s'exprime par uâ seul mot sacramentel : « Les plébéiens ont perdu le droit des Auspices, n • Tel est le fondement de l'Aristocratie romaine ; elle repose sur le principe de la déchéance païenne , ou sur l'inégalité des classes devant les Dieux. Le principe qui avait fait les castes en Orient reparaît au bord du Tibre ; et tant qu'il 7 subsiste , c'est-à-dire aussi longtemps que le peuple croit que les patriciens ont seuls les mains assez pures pour toucher aux choses sacrées , il est évident qu'aucune loi , aucun changement , aucune révolution ne peut donner à ces hommes l'égalité qu'eux-mêmes regarderaient comme un sacrilège.

Dans cette cité où les immortels refusent de lui parler, un secret éteniei enveloppe le plébéien. Tout lui est fermé par une main invisible, loi civile, fastes, histoire («),

(' j Si non ad fastos, noD «d oommentarios pontificum admittimur. Tit.Liv.,IV.3.

fo^nalité^ juridiqu,es, passé, présent. Après avoir percjo ses autels, il est égaré et aveugle (') légalement. Malheur à qui soulèverait le voile qui Tenvironni^! le duumvir l^iillius est cousu dans un sac et plongé dans le Tibre pour avoir divulgué les formules des rites civils. Le sentiment de rinterdit est entretenu par le culte systématique de la Peur, que je trouve partout au fond du génie romain.

Que sont , âè9 rorigiue^ ces collèges de- prêtres <}« la Peur, de la Pâleur (*) î Par quels rites (*) ont-ils fait, entrei? jusque dans la moelle des os l'horreur sacrée,, la ter'^ reur spirituelle, dont ce peuple ]}e se remettra.q^e pour devenir incrédule? Voyez dans ses plus anciens bai»* reliefs sa divinité vraiment nationale 4e rjSpouvanie, La bouche entr'ouverte, les cheveux épars , poêiés au bâton des Augures, c'est elle qui oommonique aux Romains ce frisson qu'ils ont toujours éprouvé de* vant le plus petit présage, devant le moindre des esprit» du paganisme. Je c^ois de plus reconnaître ii»DS ce génie hagard, livide, je ne sais quoi de la.. stupeur qui glaçait Tâme du plébéien, dans une cité oii tout était pour lui mystère, piège sacré, danger, abîme ^ malédiction. Le règne des dieux d^ la Peur et de la Pâleur fut l'âge d'or de VAristocratie romaine. E^ comparaison de ce lien d'épouvante, qu était-ce que

(*) Ciceron affecte de croire que le mystère n'était que dans Vintérêtdes jurisconsultes. V. Cicer., pro Murena, p. 200.

(3} Duo sunt gênera Saliorum, CoUiai et Quirinales à Namâ in* stituti ; ab Hostiiio verô Pavorii et Pallorii instituti. Sèrvius ad VIII. iEneid. — Colerus, ap, Valer. Max., 1, 15.

(») App., BeH. punie.

la chfdne de fer du débiteur dans Tergastule du créancier î

Lorsque la pensée de Tégalité des hommes devant les Dieux rentra , êniifi , dans le C(ieur du plébéien , il arriva que de longs scrupules l'assaillirent avant que son droit lui parût assez clair pour qu'il osât le revendiquer; d*où le caractère tout nouveau des révolutions démocratiques dans Tanciénne Rome. Les prolétaires ne s'insurgent» (') pas contre l'autorité de la noblesse. Comment oseraient-ils lutter contre les familles des prêtres 1 Ce serait rengager 1er combat contre les Dieux euxmêmes. Le comble dé l'audace, c'est de se retirer sur l'Aventin ou sur le Janiculç. Leur émeute est une fuite ; ils sentent que la terre manqife sous leurs pas, dans Tenceinte de cette cité où tout leur est refusé par la main des Immortels. Ils ne combattent pas, ils se retirent. Les historiens voient l'effet dé la modération d'esprit dans les isécessions plébérennes, qui ne sont que l'effet de l'interdit et du terrorisme religieux.

D'autre part, la noblesse, en faisant dépendre toutes les fonctions civiles, politiques, sociales du droit des auspices, pouvait faire une multitude de concessions sans rien perdre, et le peuple, d'innombrables conquêtes, sans rien gagner. Il faut voir la subtilité prodigieuse avec laquelle l'Aristocratie défend ('), comme son fort, le privilège des choses saintes. Quand elle est menacée, elle accorde tout à la plèbe, hormis une chose, la réforme re* ligieuse. Ce point unique écarté, elle sait qu'elle peut

(») App., Civ. I.

(*) Sigonius, De antique Jure civium Romanorum, 1, 19.

tout donner, parce quelle, peut tout reprendre. Après chaque révolution, elle cède un droit qui n*a aucune application, que par son .bon plaisir. Le peuplé satisfait «conquiert le mot, TAristocratie garde la Chose. Quand le peuple s'aperçoit de la méprise, rAristocriEitie fait une nouvelle concession également chimérique. Ainsi toujours abusé, que restait-il au peuple que le désespoir! C'est alors qu'incapable de reconnaître où est la source du mal , il se décide à fuir une cité où les plus grands biens sont stériles pour lui seul.

Dans un Etat où l'existence çntiëre était enveloppée par Ist Religion , celui qui était mcutre du droit religieux était maître de tout ; réciproquement , celui qui ne possédait pas ce droit possédait inutilement tous les autres. Qu'importait qu'il pût nommer des consuls , si l'augure pouvait toujours annuler l'élection par son veto? Coinment, d'ailleurs, investir de la magistrature suprême un homme auquel les Dieux refuseraient de parler ? Qu'importait que le mariage fût autorisé entre les deux classes! La première Romaine d'origine noble , qui eut le front d'épouser un consul plébéien , fut arrachée , comme impie, du temple de la Pudeur patricienne.

Que servait au prolétaire de posséder le sol, s'il était incapable d'orienter son champ î Dans un pays où l'on ne pouvait {*) , satTS faire intervenir le droit augurai , ni bâtir une maison , ni relever un mur ou un four, ni fixer une porte sur ses gonds, ni planter une borne, il est plus clair que le jour que celui qui se réservait le monopole

(*) Feslus, Uituales.

360 19» RBLtQIONS ROM^tMBS.

religieux (^ restait le maître de tout après avoir tout donné ; et si nous hq voyions ce qui se passe encore chez les modernes , danii la plus grande partie de FEurope , il serait incompréhensible qu'il ait fallu aux plébéiens romains trois siècles pour découvrir une chose si simfde , et p}us d*un siècle encore pour la changer, quand ils Teu^ rent découverte.

La révolution démocratique qui donna le pouvoir aux décemvirs ne fut qu'une illusion de plus (^ ; c*est la rait> son pourquoi elle entraîna avec leur chute une révolution nouvelle. Ils avaient été choisis pour rédiger une constitution populaire. Mais les Douze Tables, cette charte de libertés» en maintenant le privilège sacré, n'apportait dans l'application aucun changement réel dans la oondi* tion des personnes , ni dans l'état des propriétés Encore une fois, le peuple se cent trompé, saiis savoir comment. Il renverse les réformateurs qui se jouent de leurs réformes. C'est le fond de l'histoire de Virginie.

Dans toutes ces révolutions , le peuple s'agite à l'a* vçugle ; il n'aperçoit pas l'obstacle qui les rend Ulusoirçs ( il ipord le frein , et il ne sait pas que le frein le retient. Sans se remuer, la noblesse le tient en bride par cette clause qu'elle laisse subsister dans tous les changenoents de constitution : «« Que les auspices soient incommunicables au peuple. » Le désespoir, aveugle des uns , la majesté tranquille des autres , tel est le tempérament de Rome , tant que dure ce secret de l'empire.

(^) Pênes quos igitur sunt auspicia more majorumt nempe pênes patres. TU. Liv., VI, 41.

(') Lœta enim principia magistratûs ejus nimis luxuriavêre. TU. Liv., ni, 33.

L*histoire romaine met ainsi , mieux qu'aucune autre, eette vérité dans son jour : qu'aussi longtemps qu'un peuple n'a pas porté l'esprit démocratique dans la con-* stîtution de sa religion , il essaie vainement de s'éman-» ciper de la tutelle de l'Aristocratie. Ses révolutions les plus hardies sont de% leurres ; ses lois les plus humaines, une lettre morte. Four annuler toutes les concessions faites à l'esprit nouveau , il ne faut que le bâtoifi d'un augure, qui déclare^ au nom d'une caste, que telle inno^ ¥ation est illégitime, telle nomination caduque, parce que les auspices ont été mal observés (^). Avant d'avoir porté la révolution dans la. religion , quels droits les plé« béiens n'^vàient-ils pas conquis! Des tribuns, des cou-'' sula; l'aGCéssion à presque toutes les magistratures; la réforme des dettes ; la pudicité dans la famille avec le mariage solennel des patriciens ; tout cela était écrit dans la loi, et tout y restait enseveli sans entrer dans la pra«* tique. Tant de rogations populaires demeuraient frappées de stérilité. Les plébéiens , faussement émancipés , ne nommaient que leurs^ ennemis. Quand ils avaient le droit, ils n'osaient l'exercer i quand ils l'osaient , toujours à point nommé il se trouvait un patricien pour annoncer qu'il avait entendu gronder la foudre ; aussitôt se mon^ traient les divinités de la Pâleur et de l'Epouvante f ) ; la plèbe se retirait la tête basse ; et sous une émancipation apparente se perpétuait fa servitude réelle.

Le vrai jour de l'émancipation fut celui on le ^ plébéien Publius Décius réclama ouvertement l'égalité des

(*) Contra auspiciaesse latas. lit. Liv- (•) Pallor, Pavor.

droits religieux : quel était le droit des patriciens à s'arroger le privilège .de comprendre seuls , dans les éclats de la foudre, le langage de Jupiter Conseiller? Avait-on ouïdire qu'ils fussent descendus des cieux ? fallait-il que toute supplicajtion passât par leur bouche 1 Pourquoi les plébéiens ne sauraient*ils aussi faire entendre leurs prières, et communiquer avec les Dieux! Ne les croyait-on faits que pour se plonger dans le gouffre ? Si déjà ils avaient (') les couronnes murales, les chaises curules, pourquoi seraient-ils éternellement incapables de porter le bâton de r augure î

Ce jour-là, une lumière terrible brilla dans Tantiquîté, con)me chez les modernes , le jour où Luther brûla les bulles du cape ; le principe de Tancienne autorité se trouva renversé.

A ces questions , les patriciens répondirent (^ qu'il s'agissait non de leur cause , mais de celle des Dieux i que Tégalité religieuse , c'était le renversement de la société divine et humaine ('] ; qu'eux seul3 savaient lire dans le ciel , qu'eux seuls possédaient le secret et la science incommunicable des auspices ; que ce qu'ils faisaient , d'ailleurs , était pour empêcher que les religions ne fussent polluées par la prêtrise du peuple; qu'ils sauraient garantir de la souillure et delà promiscuité des autels plébéiens leurs divinités de famille. Puis , avec l'ironie qui est la dernière arnpe des classes élevées , ils ajoutaient qu'ils voulaient bien, après tout, qu'un plébéien, un prolétaire, fut

(M Tit. Liv., X, 6.

(«)Tit.Liv.,X,7.

(*j Omnis bumana societas toUitur. Tit. Liv.

prêtre, augure, pontife, pourvu du moins qu'il fût homme f).

Sous ces discours perçait la terreur ; comme il arrive souvent dans les causes perdues , on trouva le moyen d'ajourner de^ quelques heures la loi qui renversait un monde» A force de subtilités, le vieux génie de Rome fut heureux de gagner même un jour. Le lendemain /la ques-^ tion reparut^ il fallut se résigner; la loi {^] de Tégalité fut votée avec un immense applaudissement, ingenti con^ sensu f).

Cette révolution est cellequichangea tout dans Rome, et vous vous en convaincre^ par ce peu de mots : Avant cette réforme , tous les progr-ès de la Démocratie sont illusoires ; «lié ne peut s'emparer de Favenir ; après cette réforme, tous les efforts de T Aristocratie sont vains; elle ne peut ressaisir le passé. Avant ce changement, c'est la Démocratie qui n'ose l'exiger; quand il est accompli, c'est la noblesse qui n'ose l'abolir.

Toutefois il lui restait encore une chance. Après leâ premiers échecs des* magistrats plébéiens , la noblesse s'écria que l'on voyait bien que ceux-ci étaient odieux aux Immortels qui se vengeaient sur l'État de la prospùcuité des sacerdoces. Gè dut être uwe grande tentation pour le peuple ; s'il se crut rejeté de nouveau par les Dieux, ce moment fut de courte durée. En retenant , malgré les revers, le droit des auspices, le plébéien eut foi dans le plébéien et tout fut alors consommé.

(M Dummod6 homo sit. Tit. Liv., VI, 41.

(•) Tit. Liv., X, 9.

(*) La loi Ogulnia décida qu'il y aurait , à l'avenir, quatre pontifes et t;inq augures plébéiens. Tit. Liv*, X, 9

S90 LB8 RBUOION8 BOaiAIMBS.

Ce fut une révolution analogue à «elle qvà , chez les modernes, en établissant la liberté des cultes , détruisit le principe du droit divin. Quand le privilège des auspices eut été attaqué une fois, il fut impossible de le sauver) et quand il. eut été détruit, il fut plus impossible encore da le remplacer. La Démocratie déborda par cette brftche; ce fut fait du moyen âge de Rome. La révolution te^ ligieuse n'ayant pu être vaincue j rien au inonde ne fat capable d'empêcher la transformation de la faioilley de la propriété, de la cité, et de tous les rapports sociaux. Ce qui n'était jusqpe-là qu'apparence, se oba&ifea par degrés en réalité.' Après l'égalité religieuse, vint l'égalité civile, par la publicité des lois, par lesçteni^ion du droit de cité , par l'application des lois agraires. Rien n*arrêta plus le torrent.

Depuis ce jour , il y a deux hQmmes-qui ne meurent plus et ne cessent d'ébranler l'ancienne société : le tri« bun dans le droit politique , le préteur dan» le droit

. Malgré les fureurs dé l'Aristocratie > elle ne peut par* venir à trouver un seul point immuable pour fixer l'État dans la forme ancienne ; tant il est vrai que les révolutions qui changent Tordre religieux sont les seules sur les*quellesil vous soit permis decot^npier. Car, de même qu'il semblait d'abord impossible que vous fissiez de telles conquêtes, il semble ensuite impossible .que vous les perdiez; et ceux qui croyaient auparavant qu'elles ne leur seraient jamais arrachées en arrivent bientôt à ce degré d'abattement qu'ils n'entreprennent plus rien pour les ressaisir.

C'est alors que l'Aristocratie romaine se sentit atteinte

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mortellement, et commença de se démoraliser. Au contraire^ sitôt que les plébéiens eurent réformé la constituiiofi religieuse, ils ne songèrent plus en aucune circonstance à se retirer de Rome. Ils avaient dans la cité tout ee qu il fallait pour lutter et poUrvairicre; les sécessions fie se reproduisent pltt», parce quelles ft*ont plus d'objet. Avec le mystère des religions, le peuple possède le mystère deÉ lois; avec les loris , le moyen dé profiter de sa victoire ; il sàil les formtdes sacrées par lesquelles il peut enraciner chaqtie révolittion en se partageant les terrés du ddmaine publié. Pourquoi quitterait-il de nouveau la cité ! il n'a plus que des hommes à combattre ; les Dieux 'aussi soittaveelifi.

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