‹ Le génie des religionsChapitre 71 sur 75 · BOMB ST LE MONDE · texte numérisé non relu

BOMB ST LE MONDE

reparaissent. Les proscrits deviennent proscriptéurs ; les morts tuent les vivants* Car, dans les temps corrompus qui précèdent la chute des sociétés, la mort joue un grand rôle ; c'est la seule divinité que les hommes prennent encore au sérieux; et si vous les délivrez trop aisément de cette crainte, aussitôt ils vous méprisent.

Au reste, rien de plus rare dans tous les partis que la hardiesse de Tesprit jointe à la hardiesse du caractère. Feu d'hommes osent ce qu'il faudrait pour surmonter un péril mortel! Un^e seule chose pourrait sauver Catilina; c'est la seule qu'il n* osera pas : armer les esclaves.

Toutefois les patriciens ne périrent pas sans avoir eu le pressentiment que , pour conserver l'ancienne société , il fallait se débarrasser des cultes- nouveaux. Mais cette pensée que la force des choses révélait par intervalles ne prit jamais chez eux l'autorité de l'évidence. Après un effort d'un moment, ils rouvrent leurs portes à des puissances qui, après tout, n'étaient depuis longtemps que des superstitions illusoires pour les classes élevées. Le peu de prix qu'elles mettaient à leur religion fit qu'elles se laissèrent envahir par les religions des autres ; après avoir été dupes de leur terreur^ elles le furent de leur in» différence/ Au commencement , la noblesse avait trop de peur des Dieux étrangers pour oser les proscrire (*j ; quand elle cessa de les craindre, il était trop tard pour les chasser.

C'est ainsi qu'ils évitèrent de se brouiller avec aucun des trente mille Dieux de l'antiquité, tant qu'ils en craignirent un seul. Mais dès qu'ils cessèrent de croire à leur

(*) Le sénat défendit les réunions nombreuses dans les Bacchanales ; il n'osa interdire le culte.

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religion , ils. ne craignirent plus de réprimer celles qui les contrariaient. C*est seulement dans les temps d'incrédulité, sous les empereurs , qu'ils eurent le courage d'esprit de proscrire le culte des Juifs (i) ^ celui de Sérapts «t des Druides ; en sorte que chee eux c est la foi. qui fut .to}érante et rincrédulité qui fut exclusive. On en vit bien la. preuve f\ quand il fallut renverser, sur Tordre du sénat , le temple égyptien de Sérapis. Les ouvriers romains no* saient mettre la main ai œuvre; ils croyaient d^à en* tendre les aboiements d' Anubis dans le sanctuaire ; il fallut qu*an esprit fort donnât le premier coup de mar* teau.

C'est que ces hommes si intrépides pour verser le sang furent longtemps les plus timides de tous dans le monde des Esprits. De Virgile jusqu'à Stace , il n y a qu'une voix là^dessus. L'accent (^ de Lucrèce perce les murailles des temples ; c'est le eri d'une âme qui étouffait sous fat terreur, dans l'enceinte d'un monde de convention, et qui soudainement se trouve libre dons l'infini. Plus je consi*dèrè les témoignages de l'antiquité , plus je m'assure que le fond de la rdigion d'un Romain était la peur de l'unir vers intelligible. Ses Dieux lui ont été révâés par la foudre; il est resté , l'esprit courbé et lié (') sous le poids

(>) Pomi^ée, en eptrantdans Jérusalem, avait respecté le temple. Voy. Cic, pro Flacco, 28.

(•) Valer. Max. Mem., 1, 3.*

(>] Diflfugiunt animi terrores, mœnia mundi ' discedunt. De Ter. nftt.

(^; Ia définition de Serviua c st assez claire. ^ La religion, c'est- » à-dire, la crainte, est ainsi nomniçe parce qu'elle lie l'esprit. » Heligio, id. est mettis. Abeoquod mentem religet, di<^ta religio. \d JEne'id. VIII, p. 1319,

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de la menace. Voijà pourqu(H, dans ^^tte.sorte île panique : spirituelle qui ne distingue rien , ne mesure rieif , il adore sans choix toutes leâ puiss^ces dont il entend parler, les . méchantes autant que lea bonnes, la mauvaise Fortune* la Fièvre (^j^ la déesse des Cloaques, et la Terreur elle* même. Je lis sur le to.oibeau d un Scipion qu*il a dédié' des temples aux Teoipêtesi^).

Que fiillait^il pour jeter l'effroi dans ces cœurs 4' ai* > rain! Un coup de tonaerre, un éclair, qui le croirait! la» chute d'une cigale (^) faisait pâlir les maîtres du monde. ' Combien de lois souhaitées avec passion , délibérées. a vec: maturité^ ont été soudainegaent abandonnées paf pe qu'une corneille avait traversé l'horizon ! Chose étrange ^ la pa-, nique survit chez eux à la proyancç. Quand la foi a -dis^i para , il reste un fond de stupeur, qui se montre d^ns toutes les affeûresoù la religion est mêlée. La bienséan<ïe,,

la coutume , deviennent pour eux autant de nouveaux Dieux Termes qu!ils n'osent déplacer. Hardis de caractère , timides de pensée , c'est encore le tempérament des nations modernes de race latine. Ne semble^-t-il paa que tout ce qu'il y avait de vagues terreurs , de paniques sérieuses ou de convention dans la religion des Ilomains ait passé dans la religion de ces peuples I

Ni Marius n'osa proscrire les anciens cultes , ni Sylla les nouveaux ; ce qui fit que les Romains se trouvèrent envahis dès qu'ils eurent achevé de vaincre. Quand ils crurent avoir dompté le monde, ils succombèrent souâf

(*)Cic..De leg,II, 2.

(*) Tempestatibus. Cloacinaeque. Varr.,De L., L. IV, p. ly.

(»] Plut., Sylla, 16.

les représûlles du monde ; car, de chacune des cités que Ton croyait mortes , sortit non une plainte , mais un commandement. Longtemps avant César, les Dieux étrangers passent le Rubicon; ils inaugurent le droit, la nationalité de l'étranger ; à la fin , chacune des provinces conquises se choisit son César , c'est-à-dire , un maitre à ses vainqueurs. Ce ne sont pas les proconsuls qui traînent après eux TAsie ; c'est la bonne Déesse , c'est Sérapis , c'est Mithra. D'autre part, Mercure Tentâtes ouvre aux Germains la porte de la voie Flami* nienne. . "^

Alors on vit que Rome n'avait vaincu que pour ses enriemis ; c'est l'immense méprise qui se découvre clairement> au temps des Empereurs.

Voilà comment, dès que les Religions ne furent plus qu'un instrument de politique, elles s'usèrent avec une prodigieuse rapidité. Pour suffire à une telle dépense morale, Rome eut besoin de puiser à toutes les sources du monde païen. Les Dieux romains (i) sont les premiers dont Rome se dégoûte. Leur autorité ne dare guère plus que celle des rois f). Après eux, viennent les Divinités grecques ; elles président à l'établissement de la Republiquc. Déjà le premier des Bru tus méprise l'autorité des sibylles d'Italie; il va demander au dieu de Delphes le secret que les autels itt^Iiens ne connaissent plus. A son tour, Delphes s'épuise; l'oracle se retire en Egypte, dans les sables d'Ammon. Dès la seconde guerre punique,

(*} Nunc vix nomeo notum pàucis. Varr. L.,L. V, p. 50.

(') Nec jam iu secreto modo atque intra parietes ac postes contemnebantur Romani ritus, sed in publico etlàm ac foro. Tit. Liv.,XXV.

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