‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 114 sur 307 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

nue avant la mission du Législateur des chrétiens; c'est à tort qu'on a prétendu qu'il voulait anéantir les passions : Dieu ne détruit point son ouvrage. L'Evangile n'est point la mort du cœur; il en est la règle. Il est à nos sentiments ce que le goût est aux arts; il en retranche ce qu'ils peuvent avoir d'exagéré, de faux, de commun, de trivial : il leur laisse ce qu'ils ont de beau, de vrai, de sage. La religion chrétienne, bien entendue, n'est que la nature primitive lavée de la tache originelle.

C'est lorsque nous sommes éloignés de notre pays que nous sentons surtout l'instinct qui nous y attache. Au défaut de réalité, on cherche à se repaître de songes ; le cœur est expert en tromperies; quiconque a été nourri au sein de la femme a bu à la coupe des illusions. Tantôt c'est une cabane qu'on aura disposée comme le toit paternel; tantôt c'est un bois, un vallon, un coteau, à qui Ton feia porter quelques-unes de ces douces appellations delà patrie. Andromaque donne le nom du Simoïs à un ruisseau. Et quelle touchante vérité dans ce petit ruisseau qui retrace un ive de la terre natale ! Loin des bords qui nous ont vus naître, la nature est comme diminuée, et ne nous paraît plus que l'ornbre de celle que nous avons perdue.

Une autre ruse de l'instinct de la patrie, c'est de mettre un grand prix h un objet en lui-même de peu de valeur, mais qui vient de notre pays, et que nous avons emporté dans l'exil. L'àme semble se répandre jusque sur les choses inanimées qui ont partagé nos destins : une partie de notre vie reste attachée à la couche où reposa notre bonheur, et surtout à celle où veilla notre infortune.

Pour peindre cette langueur d'àme qu'on éprouve hors de sa patne, le peuple dit : Cet homme a le mal du pays. C'est véritablement un mal, et qui ne peut se guérir que par le retour. Mais pour peu que l'absence ait été de quelques années, que retrouve-t-on aux lieux qui nous ont vus naître? Combien existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y avons laissés p eins de vie? Là sont des tombeaux où étaiei }>alais ; la, des palais où étaient des tombeaux; le champ paternel est livré aux ronces ou à une charrue étrang et l'arbre sous lequel on lut nourri est abattu.

Il y avait à la Louisiane une négresse et une sauvage, esclaves chez deux colons voisins. Ces deux femmes a. chacune un enfant : la négresse une fille de deux aas, et l'Indierne un garçon du même âge : celui-ci vint à mourir. Icjx mères étant convenues d'un endroit au désert s'y rendirent pendant trois nuits de suite. L'une apportait son enfant mort, l'autre son enfant vivant ; l'une son Maîiitou, l'autre son Fétiche; elles ne s'étonnaient point de se trouver

ainsi la même religion, étant toutes deux misérables. L'Indienne faisail les honneurs de la Bolitude:< C'est Tari mon pays, disait-elle è son amie; assieds-toi pour pleurer ». Ensuite, selon l'usage des funérailles chez les aui elles suspendaient leurs enfants aux branches d'uu érable ou d'un sassafras, et les balançaient enchantanl leurs pays,

Ces jeux maternels, qui Bouvent endormaient l'innod ne pouvaient réveiller la mort ! Ainsi se consolaient ci b deux femmes, dont l'une avait perdu son enfante! sa lil l'autre sa liberté el Ba patrie : on se console parles larmi .

On 'lit qu'un Français, obligé de fuir [tendant la terreur, avait acheté «le quelques deniers qui lui restaient barque sur le Rhin; il s'y était logé avec sa femme enfants. N'ayant point d'argent, il n'y avait point pour d'hospitalité. Quand on le chassait d'un rivai:.', il j sans se plaindre, à l'autre bord; souvent poursuivi sur : deux rives, il était obligé de jeter l'ancre au milieu du fleuve. 11 péchait pour nourrir sa famille, m lui disputaient encore les secours de la Providence. La nuit il allait cueillir des herbes sèches pour faire un peu de et sa femme demeurait dans de mi usqu'à

son retour. Obligée de se faire sauvage entre quatre u civilisées, cette famille n'avait pas sur le gh be ui coin de terre où elle osât mettre le pied : toute sa consolation était, en errant dans le voisinage de la Prani respirer quelquefois un air qui avait passé sur -on pays.

Si l'on nous demandait quelles sont donc ces fortes attaches par qui nous sommes enchaînés au lieu : nous aurions de la peine à répondre. C'est peut-être le sourire d'une mère, d'un pèr<-, d'une sœur; c'esl pe le souvenir du vieux précepteur qui dous i

, i s cl e notre enfance; c'est peut-être les soin nous avons reçus d'une nourrice, d'un domestique âg|L partie lie de la maison domuê : enfin ce S( mees les plus simples, si l'on veut mêmi . triviales : un chien qui aboyait la nuit dans un rossignol qui revenait tous les ans dan- Il e nid

de l'hirondelle à la fenêtre, le clocher d< voyait au-dessus des arbres, l'if du cimetière, le tombeau gothique : voilà tout: mais ces petits moyens démontrent d'autant mieux la réalité d'une Providence, qu'ils ne pourraient être la source de l'amour de la Patrie et des grandes vertus que cet amour fait naître, si une volonté suprême ne l'avait ordonné ainsi.

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