DEUXIÈME PARTIE J
bagues, vos bracelets, vos voiles ». On a remarqué de nos jours un exemple frappant de ce caractère. Telles femmes, pendant la révolution, ont donné des preuves multipliées d'héroïsme; et leur vertu est venue depuis échouer contre un bal. une parure, une fête. Ainsi s'explique une de ces mystérieuses vérités cachées dans les Ecritures : en condamnant la femme à enfanter avec douleur, Dieu lui a donné une très grande force contre la peine ; mais en même temps et en punition de sa faute, il l'a laissée faible contre le plaisir. Aussi Milton appelle-t-il la femme fair defect of nature, € beau défaut de la nature •».
La manière dont le poète anglais a conduit la chute de nos premiers pères mérite d'être examinée. Un esprit ordinaire n"auiait pas manqué de renverser le monde au moment où Eve porte à sa bouche le fruit fatal ; Milton s'est contenté de faire pousser un soupir à la terre qui vient d'enfanter la mort : on est beaucoup plus surpris, parce que cela est beaucoup moins surprenant. Quelles calamités cette tranquillité présente de la nature ne fait-elle point entrevoir dans l'avenir ! Tertullien, cherchant pourquoi l'univers n'est point dérangé par les crimes des hommes, en apporte une raison sublime : cette raison, c'est la patience de Dieu.
Lorsque la mère du genre humain présente le fruit de science à son époux, notre premier père ne se roule point dans la poudre, ne s'arrache point les cheveux, ne jette point de cris. Un tremblement le saisit, il reste muet, la bouche entr'ouverte, et les yeux attachés sur son épouse. Il aperçoit l'énormité du crime : d'un côté, s'il désobéit il devient sujet à la mort; de l'autre, s'il reste fidèle il garde son immortalité, mais il perd sa compagne, désormais condamnée au tombeau. 11 peut refuser le fruit; mais peut-il vivre sans Eve ? Le combat n'est pas long: tout un monde est sacritié à l'amour. Au lieu d'accabler son épouse de reproches, Adam la console, et prend de sa main la pomme fatale. A cette consommation du crime rien ne s'altère encore dans la nature : les passions seulement font gronder leurs premiers orages dans le cœur du couple malheureux.
Adam et Eve s'endorment; mais ils n'ont plus cette innocence qui rend les songes légers. Bientôt ils sortent de ce sommeil agité, comme on sortirait d'une pénible insomnie (as from unrest). C'est alors que leur péché se présente à eux. c Qu avons-nous fait ? s'écrie Adam ; Pourquoi es-tu nue ? Couvrons-nous de peur qu'on ne nous voie dans cet état j>. Le vêtement ne cache point une nudité dont on s'est aperçu.
Cependant la faute est connue au ciel, une sainte tristesse saisit les anges ; mais that sadness mixt with pity, did not alter their bliss ; t cette tristesse, mêlée à la pâte, n'ai-
téra point leur bonheur» ; mot chrétien et d'une tendresse sublime. Dieu envoie son Fils pour juger les coupables: lie juge descend ; il appelle Adam : « Ou es-tu >• ? lui dit-il.
Adam se cache — i Seigneur, je n'ose me m >ntrer h vous, parce que je suis du ». — « Comment sais-tu que tu es nu? Aurais-tu mangé du fruit de science * ? Quel dialogue I cela
n'est point d'invention humaine. Adam confesse son crime ; Dieu prononce la sentence: «Homme! tu mangeras lui pain a la sueur de ton front; tu déchireras péniblement le sein de la terre; sorti de la poudre, tu retourneras en pondre. — Femme, tu enfanteras avec douleur ». Voilà l'histoire «lu genre humain en quelques mots. Nous ne savons pas si le lecteur esl frappé comme nous; mais nous trouvons dans scène de la Genèse quelque chose de si extraordinaire et de si grand, qu'elle se dérobe à toutes les explicatif critique; l'admiration manque de termes, et l'art rentre dans . néant.
Le Fils de Dieu remonte au ciel, après avoir laissé des vêtements aux coupables. Alors commence ce fameux ii nie entre Adam et Eve, dans lequel on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie, un rai ment entre lui et sa première femme. Nous sommes pi dés que les grands écrivains ont mis leur bist leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs.
Adam s'est retiré seul pendant la nuit sous un ombrage : la nature de l'air esl changée ; des vapeurs froides, des - «pais obscurcissent les cieux ; la foudre a embrasé les arbres ; les animaux fuient à la vue de l'homme; le loup commence à poursuivre l'agneau, le vautour à déchirer la colombe. Adam tombe dans le désespoir; il désire de rentrer dans le sein de la terre. Mais un doute le saisit... s'il avait en lui quelque chose d'immortel ? si ce souffle qu'il a reçu de Dieu ne pouvait périr ? si la mort ne lu d'aucune ressource ? s'il était condamné à être éternellement malheureux? La philosophie ne peut demander un genre de beautés plus élevées et plus graves. Non seulement "les antiques n'ont jamais fondé un désespoir sur de pareilles bases, mais les moralistes eux-mêmes n'ont rien d'aussi grand.
Eve a entendu les gémissements de son époux : elle s'avance vers lui; Adam la repousse; Eve se jette a ses pieds, les baigne de larmes. Adam est touché ; il r> mère des hommes. Eve lui propose de vivre dans la contH nenee,oude se donner la mort, pour sauver sa postérité. Ce désespoir, si bien attribué à une femme, tant par son excès