‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 136 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

que par sa générosité, frappe notre premier père. Que va-t-il répondre à son épouse? « Eve, l'espoir que tu fondes sur le tombeau, et ton mépris pour la mort, me prouvent que tu portes en toi quelque chose qui n'est pas soumis au néant ».

Le couple infortuné se décide à prier Dieu et à se recommander à la miséricorde éternelle. Il se prosterne et élève un cœur et une voix humiliés vers celui qui pardonne. Ces accents montent au séjour céleste, et le hls se charge luimême de les présenter à son Père. On admire avec raison dans Ylliade, les Prières boiteuses, qui suivent Y Injure pour réparer les maux qu'elle a faits. Cependant Milton lutte ici sans trop de désavantage contre cette fameuse allégorie : ces premiers soupirs d'un cœur contrit, qui trouvent la route que tous les soupirs du monde doivent bientôt suivre; ces humbles vœux qui viennent se mêler à d'encens qui fume devant le Saint des saints; ces larmes pénitentes qui réjouissent les esprits célestes, ces larmes qui sont offertes à l'Eternel par le Rédempteur du genre humain, ces larmes qui touchent Dieu lui-même (tant a de puissance la première prière de l'homme repentanc et malheureux !), toutes ces beautés réunies ont en soi quelque chose de si moral, de si solennel, de si attendrissant, qu'elles ne sont peut-être point effacées par les Prières du chantre d'ilion.

Le Très-Haut se laisse fléchir, et accorde le salut final de l'homme. Milton s'est emparé avec beaucoup d'art de ce premier mystère des Ecritures ; il a mêlé partout l'histoire d'un Dieu qui, dès le commencement des siècles, se dévoue à la mort pour racheter l'homme de la mort. La chute d'Adam devient plus puissante et plus tragique quand on la voit envelopper dans ses conséquences jusqu'au Fils de l'Eternel.

Outre ces beautés, qui appartiennent au fond du Paradis perdu, il y a une foule de beautés de détail dont il serait trop Ion» de rendre compte. Milton a surtout le mérite de l'expression. On connaît les ténèbres visibles, le silence ravi, etc. Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sauvées, comme les dissonances en musique, font un effet très brillant; elles ont un faux air de génie : mais il faut prendre garde d'en abuser ; quand on les recherche elles ne deviennent plus qu'un jeu de mots puéril, pernicieux à la langue et au goût.

Nous observerons encore que le chantre d'EJen, à l'exemple du chantre de l'Ausonie, est devenu original en s'appropi iant des richesses étrangères : l'écrivain original n'est pas celui qui n'imite personne, mais celui que personne ne peut imiter.

Cet art de s'emparer des beautés d'un autre temps pour les accommoder aux mœurs du siècle où l'on vit a surtout

été connu du poète 'I»1 Rfantoue. Voyez, par exemple, comme il a transporté h la mère cPEuryalte les plaintes

d'Andromaquf sur la mort cfHector. Bbmère, dans ce moreeau, a quelque cnos&de plus naïf que Virgile, auquel il a

fourni d'ailleurs tous les traits frappants, tels que échappant des mains d'Àndromaque, L'ëfranouisseme]

(et il eu a quelques autres qui ne sont point dan comme le pressentiment du malheur, et cette tête qu'Audromaque écnerelée avance à travers les créneaux). Ma • l'épisode cKEuryale est plus pathétique et plus tondre, ileite mène qjoi, seule 'h1 toutes tes Troyennes, a voulu suivre Bas destinées d'un tils;ces habits devenus inuliit -, lonl tQk OCCUpail sou amour maternel, son exil, sa vieilles ■.• et sa solitude, au moment même où Ton promenait la tête du jeune homme sous les remparts du camp, ce fèmineo aiulatu, seul des choses qui n'appartiennent qu'à l'àme d'e VirgiLa. Les plaintes d'Andromaque, plus étendues, perdant de leur force ; celles de la mère d'Euryale, plus ri . tom-

bent, avec tout leur poids, sur le cœur. Cela prouve qu'une grande différence existait déjà entre les temps de Virgile et ceux d'Homère, et qu'au siècle du premier tou> tes ut-, ie celui d'aimer, avaient acquis plus de perfection.

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