DEUXIÈME PARTIE
et sa langueur : elle y renaît, elle s'y ranime, elle y trouve un nouveau ress-ort, elle y puise une nouvelle vie; elle y prend une autre existence qui ne tient point aux passions du corps, ou plutôt elle n'est plus en moi-même, elle est toute dans l'être immense qu'elle contemple; et, dégagée un moment de ses entraves, elle se console d'y rentrer, par cet essai d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le ^ien
En songeant à tous les bienfaits de la Providence, j'ai honte d'être sensible à de si faibles chagrins, et d'oublier de si
grandes grâces
t)uand la tristesse m'y suit malgré moi (dans son oratoire), quelques pleurs versés devant celui qui console soulagent mon cœur à l'instant. Mes réflexions ne sont jamais ameres ni douloureuses, mon repentir même est exempt d'alarmes ; mes fautes me donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets et non des remords.
Le Dieu qn" je sers est un Dieu clément, un père : ce qui me touche, c'est sa bonté; elle efface à mes yeux tous ses autres attributs ; elle est le seul que je conçois. Sa puissance m'étonne, son immensité me confond, sa justice... Il a fait l'homme faible ; puisqu'il est juste, il est clément. Le Dieu vengeur est le Dieu des méchants. Je ne puis ni le craindre pour moi, ni l'implorer contre un autre. 0 Dieu de r-aix, Dieu de bonté! c'est toi que j'adore : c'est de toi, je ns, que je suis l'ouvrage ; et j'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu parles à mon cœur durant ma vie.
Comme l'amour et la religion sont heureusement mêlés dans ce tableau ! Ce style, ces sentiments n'ont point de modèle dans l'antiquité '. Il faudrait être insensé pour repousser un culte qui fait sortir du ^œur des accents si tendres, et qui a, pour ainsi dire, ajouté de nouvelles cordes à l'àme.
Voulez-vous un autre exemple de ce nouveau langage des passions, inconnu sous le polythéisme? Ecoutez parler Clémentine; ses expressions sont peut-être encore plus naturelles, plus touchantes et plus sublimement naïves que celles de Julie :
c Je consens, monsieur, du fond de mon cœur (c'est très sérieusement, comme vous voyez), que vous n'ayez que de
\. Il y a toutefois dans co morceau un mélange vicieux d'expressions métaphysiques et dte langage naturel. Dieu, le Tout-PuissoaU,
■a Seigneur, vaudraient beaucoup mieux que la source rie l'être, etc.
la haine, du mépris, de l'horreur pour la in al heureuse Clémentine; mais je vous conjure, pour l'intérêt do voire âme immortelle, de vous attacher à la véritable Eglise. Hé bienl monsieur, que me répondez-vous (en suivant de son charmant visage le mien que je tenais encore tourné ; car je ne me bi niais pas la force ae la regarder) ? Dites, monsieur, que vous y consentez ; je vous ai toujours cru le cœur h< niiôt-- et sensible. Dites qu'il se rend à la vérité ; ce n'esl pas pour moi que je vous sollicite, je vous ai déclaré que je prends le mépris pour mon partage. Il ne sera pas dit que vous vous serez rendu aux instances d'une femme. Non, monsieur, votre seule conscience en aura l'honneur. Je ne vous cacherai point ce que je médite pour moi-même. Je demeurerai dans une paix profonde (elle se leva ici avec un air de dignité que l'esprit de religion semblait encore augmenter) ; et, lorsque l'ange de la mort paraîtra, je lui tendrai la main. Approche, lui dirai-je, ô toi, ministre de paix! je te suis au rivage où je brûle d'arriver ; et j'y vais retenir une place pour l'homme à qui je ne la souhaite pas longtemps, mais auprès duquel je veux être éternellement assise.
Ah ! le christianisme est surtout un baume pour nos blessures, quand les passions, d'abord soulevées dans notre sein, commencent à s'apaiser, ou par l'infortune, ou par la durée. Il endort la douleur, il fortifie la résolution chancelante, il prévient les rechutes en combattant, dans une âme à peine guérie, le dangereux pouvoir des souvenirs : il nous environne de paix et de lumière ; il rétablit pour nous cette harmonie des choses célestes que Pythagore entendait dans le silence de ses passions. Comme il promet toujours une récompense pour un sacrifice, on croit ne rien lui céder en lui cédant tout ; comme il offre à chaque pas un objet plus beau à nos désirs, il satisfait à l'inconstance naturelle de nos cœurs : on est toujours avec lui dans le ravissement d'un amour qui commence, et cet amour a cela d'ineffable que ses mystères sont ceux de l'innocence et de la pureté.