‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 182 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

cacher sa passion, elle se réfugie en secret auprès de Dieu, sûre qu'elle est de trouver dans ce père indulgent une pitié que lui refuseraient les hommes. Elle se plaît à se confesser au tribunal suprême, parce que lui seul la peut absoudre, et peut-être aussi (reste involontaire de faiblesse!) parce que c'est toujours parler de son amour.

Si nous trouvons tant de charmes à révéler nos peines à quelque homme supérieur, à quelque conscience tranquille qui nous fortifie et nous fasse participer au calme dont elle jouit, quelles délices n'est-ce pas de parler de passions à l'Etre impassible que nos confidences ne peuvent troubler, de faiblesse à l'Etre tout-puissant qui peut nous donner un ppu de sa force? On conçoit les transports de ces bommes saints qui, rétirés sur le sommet des montagnes, mettaient toute leur vie aux pieds de Dieu, perçaient à force d'amour les voûtes de l'éternité, et parvenaient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, approche de sa fin, et les ombres du tombeau, qui commencent à s'entrouvrir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon de l'Excellence divine. La voix de cette femme mourante est douce -'••: ce sont les derniers bruits du vent qui va quitter la forêt, les derniers murmures d'une mer qui déserte ses rivages.

La voix d'Héloïse a plus de force. Femme d'Abeilard, elle vit, et elle vit pour Dieu. Ses malheurs ont été aussi imprévu < que terribles. Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudaine, et avec tous ses feux, dans les glaces monastiques. La religion et l'amour eiercent à la fois leur empire sur son cœur : c'est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce, et qui se débat vainement dans les embrasements du ciel. Donnez Racine pour interprète à Hé 1 oïse, el le tableau de ses souffrances va mille fois ei celui des malheurs de Didon par TefTW tragique, le lieu de la scène, el je ne sais quoi de formidable que le christianisme imprime aux objets où il mile ur.

Hélas ! tels sont les lieux où, captive, enchaînée, Je train.- dans les pleurs ma rie infortai Cependant, Àbeilara, dans cet afltou séjour,

Mon cœur s'enivre encor du poisoa <i • 1 amour.

Je n*y dois mes vertus qu'à ta funeste

Kl j'ai maudit cent fois ma pénible innocence.

0 funeste ascendant! ftjong impérieux !

Quels s<>nt donc mes devoirs, i t qui suis-jc en Perfide! de quoi nom veux-tu que l'on te nomm Toi, reposas d'un Dieu, tu braies pour un horai Dieu crud, prends pitié <!u trouble où tu m*; v A mes a as mutilés oi tow.

Le pourras-tu, grand Dieu! mon désespoir, m os larmes,

Contre un cher ennemi ti demandent des armi

Et cependant, livrée à de contraires vœux,

Je crains plus t«-s bienfaits que l'excès «le mes feux*.

Il était impossible que l'antiquité fournît une pareille scène, parce qu'elle n'avait pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jamais on n'établira ce combat entre la chair et l'esprit qui fait le merveilleux de la position d'Héloïse, et qui appartient au dogme et à la morale du christianisme. Souvenez-vous que vous voyez ici réunies la plus fougueus des passions et une religion menaçante qui n'entre jamais en traitéaveenos penchants. Héloïse aime, Héloïse brûle, mais là s'élèventdes murs glacés;làtout s'éteint sous des marbres insensibles ;làdesflammeséternellesoudesrécempenses sans lin attendent sa chuleousontriomphe.il n'y a point d'accommodement à espérer ; la créature et le Créateur ne peuvent habiter ensemble dans la même âme. Didon ne perd qu'un amant ingrat. 0 qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin ' 11 faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle dont elle a causé les malheurs ! Et qu'elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement au profit d'Abeilard la moindre partie de son cœur : le Dieu de Sinaï est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'autres qu'à lui.

Nous nous permettrons de relever ici une erreur de Colardeau, parce qu'elle tient à l'esprit de son siècle, et qu'elle peut jeter quelque lumière sur le sujet que nous traitons. Son épîlre d'Héloïse a une teinte philosophique qui n'est point dans l'original de Pope. Après le morceau que nous avons cité, on lit ces vers :

Chères sœurs, de mes fers compagnes innocentes, Sous ces portiques saints, colombes gémissantes,

Vous ne connaissez que ces faibles vertus

Que la religion donne... et que je n'ai plus;

Vous qui, dans les baigneurs d'un esjirit monastique.

Ignorez de l'amour l'empire tyrannique ;

Vous enfin qui, n'ayant que Dieu seul pour amant,

Aimez par nabilude, et non par sentiment.

Que vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensibles!

Tous vus jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles;

Le cri des passions n'en trouble point le cours.

Ah ! qu'Héloïse envie et vos nuits et vos jours !

Ces vers, qui d'ailleurs ne manquent pas d'abandon et de mollesse, ne sont point de l'auteur anglais. On en dé-

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