‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 191 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

s'immole, inconnu des hommes ; là, c'est un saint Jérôme, qui quitte Rome, traverse les mers, et va, comme E2ie, cher- ■ne retraite au bord du Jourdain. L'Enfer ne l'y laisse pas tranquille, et la figure de Rome, avec tous ses cliarmes, lui apparaît p<»ur le tourmenter. Il soutient des assauts terribles, il combat corps à corps avec ses passions. Ses armes sont les pleurs, les jeûnes, l'étude, la pénitence, et surtout l'amour. Il se précipite aux pieds de la beauté divine ; il lui demande de le secourir. Quelquefois, comme un forçat, il chaise ses épaules d'un lourd fardeau, pour dompter une chair révoltée, et éteindre dans les sueurs les infidèles désirs qui s'adressent à la créature.

Massillon. joignant cet amour, s'écrie : e: Le Seigneui tout seul1 lui paraît bon, véritable, fidèle, constant dans ses promesses, aimable dans ses ménagements, magnifique dans s - ris, réel dans sa tendresse, indulgent même dans sa colère ; seul assez grand pour remplir toute l'immensité de notre cœur; seul assez puissant pour en satisfaire tous les - : seul assez généreux pour en adoucir toutes les peines ; seul immorteï. et qu'on aimera toujours ; enfin le seul qu'on ne se repunt jamais que d'avoir aimé trop tard ».

L'auteur de Ylmitation de Jésus-Christ a recueilli chez saint Augustin, et dans les autres Pères, ce que le langage de l'amour divin a de plus mystique et de plus brûlant21.

c Certes, l'amour est une grande chose, l'amour est un bien admirable, puisque lui seul rend léger ce qui est pesant, et qu'il souffre avec une égale tranquillité les divers accidents de cette vie : il porte sans peine ce qui est pénible, et il rend doux et agréable ce qui est amer.

« L'amour de Dieu est généreux, il pousse les âmes à de grandes actions, et les excite à désirer ce qu'il y a de plus parfait.

«r L'amour tend toujours en haut, et il ne souffre point d'être retenu par les choses basses.

« L'amour veut être libre et dégagé des affections de la terre, de peur que sa lumière intérieure ne se trouve offusquée, et qu'il ne se trouve ou embarrassé dans les biens, ou abattu par les maux du monde.

« Il n'y a rien, ni dans le ciel ni sur la terre, qui soit ou plu- doux, ou plus fort, ou plus élevé, ou plus étendu, ou plus agréable, ou plus plein, ou meilleur que l'amour ; parce que l'amour est né de Dieu, et que, s'élevant au-desbus i\>: toutes les créatures, il ne se peut reposer qu'en Dieu.

« Celui qui aime est toujours dans la joie : il court, il vole,

i. Le Jeudi de la Passion, la Pécheresse, V* partie. 2. Imilalion de Jésus-Christ, liv. m, cli. v.

il est libre, et rien ne le retient; il donne tout pour tous, et possède tout en tous, parce qu'il se repose dans ce bien unique et souverain qui est au-dessus de tout et d'où découlent et procèdent tous les biens.

« 11 ne s'arrête jamais aux dons qu'on lui fait ; mais il s'élève de tout son cœur vers celui qui les lui donne.

« Il n'y a que celui qui aime qui puisse comprendre les cris de l'amour, et ces paroles de feu, qu'une àme vivement touchée de Dieu lui adresse, lorsqu'elle lui dit : Vous êtes mon Dieu; vous êtes mon amour; vous êtes tout à moi, et je suis toute à vous.

« Etendez mon cœur, afin qu'il vous aime davantage, et que j'apprenne, par un goût intérieur et spirituel, combien il est doux de vous aimer, de nager et de se perdre, pour ainsi dire, dans cet océan de votre amour.

« Celui qui aime généreusement, ajoute l'auteur de l'Imitation, demeure ferme dans les tentations, et ne se laisse point surprendre aux persuasions artificieuses de son ennemi ».

Et c'est cette passion chrétienne, c'est cette querelle immense entre les amours de la terre et les amours du ciel, que Corneille a peinte dans cette scène de Polyeucte l (car ce grand homme, moins délicat que les esprits du jour, n'a pas trouvé le christianisme au-dessous de son génie).

Polyeucte.

Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !

Pauline.

Quel Dieu ?

Polyeucte.

Tout beau, Pauline, il entend vos paroles ; Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés. De bois, de marbre ou d'or, comme vous le voulez ; C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

Pauline.

Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

Polyeucte.

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !

Pauline.

Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez heu d'agir aux bontés de mon père.

Polyeucte.

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir. 11 m'ôte des dangers que j'aurais pu courir ;

Page 1