CARACTÈRE DE SATAN
Des préceptes passons aux exemples. En reprenant ce que nous avons dit dans les précédents chapitres, nous commencerons par le caractère attribué aux mauvais anges, et nous citerons le Satan de Milton.
Avant le poète anglais, le Dante et le Tasse avaient peint le monarque de l'enter. L'imagination du Dante, épuisée par neuf cercles de tortures, n'a l'ait de Satan enclavé au centre de la terre qu'un monstre odieux ; le Tasse, en lui donnant des cornes, l'a presque rendu ridicule. Entraîné par ces autorités, Milton a eu un moment le mauvais goût de mess* rer sou Satan; mais il se relève bientôt d'une manière sublime. Ecoutez le prince des ténèbres s'écrier, du haut de la montagne de feu d'où il contemple pour la première fois son empire :
<r Adieu, champs fortunés qu'habitent les joies éternelles. Horreurs! je vous salue! Je vous salue, monde infernal 1 Abîme, reçois ton nouveau monarque. Il t'apporte un esprit
que ni temps ni lieux De changeront jamais... Du moins ici noua serons libres, ici nous régnerons : régner même aux
enfers est digne de mon ambition1 x>.
Quelle manière de prendre possession des gouffres de l'enfer!
Le conseil infernal étant assemblé, le poète représente Satan au milieu de son sénat :
Ses formes conservaient une partie de leur primitive splendeur; ce n'était rien moins encore qu'un Archange tombé, une Gloire un peu obscurcie : comme lorsque I» soleil levant, dépouillé de ses rayons, jette un regard horizontal à travers les brouillards du matin ; ou tel que, dans une éclipse, cet astre caché derrière la lune répand sur une moitié des peuples un crépuscule funeste, et tourmente les rois par la frayeur des révolutions. Ainsi paraissait l'Archange obscurci, mais encore brillant au-dessus des compagnons de sa chute : toutefois son visage était labouré par les cicatrices de la foudre, et les chagrins veillaient sur ses joues décolorées2 d.
Achevons de connaître le caractère de Satan. Echappa de l'Enfer, et parvenu sur la terre, il est saisi de désespoir en contemplant les merveilles de l'univers; il apostrophe le
« 0 toi qui, couronné d'une gloire immense, laisses du haut de ta domination solitaire tomber tes regards comme le Dieu de ce nouvel univers; loi, devant qui les étoiles c ichent leurs têtes humiliées, j'élève ma voix vers toi, mais non pas une voix amie ; je ne prononce ton nom, ô soleil ! que pour te dire combien je hais tes rayons. Ah ! ils me rappellent de quelle hauteur je suis tombé, et combien jadis je brillais glorieux au-dessus de ta sphère ! L'orgueil et l'ambition m'ont précipité. J'osais, dans le ciel même, déclarer la guerre au Roi du ciel. 11 ne méritait pas un pareil retour, lui qui m'avait fait ce que j'étais dans un rang éminent... Elevé si haut, je dédaignais d'obéir; je crus qu'un pas de plus me porterait au rang suprême, et me déchargerait en un moment de la dette immense d'une reconnaissance éternelle... Oh ! pourquoi sa volonté toute-puissante ne me créa-t-elle au rang de quelque ange inférieur! Je serais encore heureux, mon ambition n'eut point été nourrie par une espérance illimitée... Misérable ! où fuir une colère infi-