‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 221 sur 307 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Quand à ses longs travaux Troie entière succombe ! Quand presque tous les tiens sont plongés dans la tombe ! Pourquoi ce sombre aspect, cesjraits défigurés, Ces blessures sans nombre, et ces flancs déchirés »?

Hector ne répond point ; mais du fond de son âme Tirant un long soupir : « Fuis les Grecs et la flamme, Fils de Vénus, dit-il, le destin t'a vaincu ; Fuis, hâte-toi, Priam et Pergame ont vécu. Jusqu'en leurs fondements nos murs vont disparaître, Ce bras nous eût sauvés si nous avions pu l'être. Cher Enée ! ah, du moins, dans ses derniers adieux, Pergame à ton amour recommande ses dieux ! Porte au delà des mers leur image chérie, Et fixe-toi près d'eux dans une autre patrie » . Il dit ; et dans ses bras emporte à mes regards La puissante Vesla qui gardait nos remparts, Et ses bandeaux sacrés, et la flamme immortelle Qui veillait dans son temple et brûlait devant elle1.

Ce songe est une espèce d'abrégé du génie de Virgile : l'on y trouve dans un cadre étroit tous les genres de beautés qui lui sont propres.

Observez d'abord le contraste entre cet eîîroyabie songe et l'heure paisible où les dieux l'envoient à Enée. Personne n'a su marquer les temps et les lieux d'une manière plus touchante que le poète de Mantoue. Ici c'est un tombeau, là une aventure attendrissante, qui déterminent la limite d'un pays; une ville nouvelle porte une appellation antique ; un ruisseau étranger prend le nom d'un fleuve de la patrie. Quant aux heures, Virgile a presque toujours fait briller la plus douce sur l'événement le plus malheureux. De ce contraste plein de tristesse résulte cette vérité, que la nature accomplit ses lois sans être troublée par les faibles révolutions des hommes.

De là nous passons à la peinture de l'ombre d'Hector. Ce fantôme qui regarde Enée en silence, ces larges pleurs, ces pieds enflés, sont les petites circonstances que choisit toujours le grand peintre, pour mettre l'objet sous les yeux. Le cri d'Enée : quantum mutatus ab Mo l est le cri d'un héros, qui relève la dignité d'Hector. Squalentern barbam et concretos sanguine crines. Voilà le spectre. Mais Virgile fait soudain un retour à sa manière. — Vulnera... circum plurima muros accepit patrios. Tout est là dedans : éloge d'Hector, souvenirs de ses malheurs et de ceux de la patrie pour laquelle il reçut tant de blessures. Ces locutions, ô lux Dardaniœ ! Spes ô fidissima Teucrum ! sont pleines de chaleur; autant elles remuent le cœur, autant elles rendent déchirantes les paroles qui suivent, lit te post multa tuorum funera... adspicimus! Hélas! c'est l'histoire de ceux qui ont

i. Nous devons cette belle traduction à M. de Fontanes.

quitté leur pairie ; à leur retour, on peut dire comme Enée à Hector : Faut-il vous revoir après les funérailles à proches! Enfin, le silence d'Hector, soa soupir suivi du fuget rripr fktmmis, font dresser les cheveux sur la tête. Le dernier trait du tableau mêk la double poésie 'in BOOge et de la vision; on emportant dans ses bras la statut de Veste et le feu sacré, on croit voir le spectre emporter Troie de la terre.

Ce songe offre d'ailleurs une beauté prise dans la nature même de la chose. Enée se réjouit d'abord de roir Hector qu'il croit vivan! ; ensuite il parle des mallenr- de Troie arrivés depuis la mort même du héros. L'état où il le revoit ne peut lui rappeler sa destinée; il demande au lils de Priam d'où lui viennent ces blessures, et il vous a dit (\u'on l'a ru ainsi le jour qu'il fut traîné autour d'Ilion. Telle est l'incohérence des pensées, des sentiments et des images d'un songe.

Il nous est singulièrement agréable de trouver parmi les poètes chrétiens quelque chose qui balance, et qui peut-être surpasse ce songe : poésie, religion, intérêt dramatique, tout est égal dans l'une et l'autre peinture, et Virgile s'est encore une fois reproduit dans Racine.

Athalie, sous le portique du temple de Jérusalem, raconte son rêve à Abner et à Mathan :

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, Gomme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté : Môme elle avait encore cet éclat emprunt'-. Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans lirréparable outrage. « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi, Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi : Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Mi fille » ! En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser. El moi, je lui tendais les mains pour lVml.' • Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D*OS et de chairs meurtris et traînés dans la fange, !)•- lambeaux pleins Le saag. et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient eutre eux.

Il serait raaiaisé de décider ici entre Virgile et Racine. Les deux songes sont pris également à la source des différentes religions des deux poètes : Virgile est plus triste, Racine [dus terrible : le dernier eût manqué son but, et aurait mal connu le génie sombre de< dogmes hébreux, si, à l'exemple du premier, il eut amené le rêve d'Athalie dans une heure pacifique : comme il va tenir beaucoup, il promet 1 • aucoup par ce vers :

ut pendant l'horreur d'une profonde nuit.

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