‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 227 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

fbant obscuri sola sub nocte per umbram, Perque domo6 Ditis vacuas et inania régna.

Pallentesque habitant Morbi, tristisque Senectus, Et Metus, et malesuada Famés, et turpis Egestas, Terribiles visu forma?: Letumque Laborque, Tum consanguineus Leti Sopor, et mala mentis Gaudia... (Lib. vi, v. 268 et seqO-

Il suffit de savoir lire le latin, pour être frappé de l'harmonie lugubre de ces vers. Vous entendez d'abord mugir la caverne où marchent la Sibylle et Enée : Ibant obscuri sola sub nocte per umbram; puis tout à coup vous entrez dans '•ts, dans les royaumes du vide ; Perque domos DUis vacuas et inania régna. Viennent ensuite des syllabes sourdes et pesantes, qui rendent admirablement les pénibles soupirs des enfers. Tristisque Senectus, et Metus. — Letumque Laborque ; consonances qui prouvent que les anciens n'ignoraient pas l'espèce de beauté attachée à la rime. Les Latins, ainsi que les Grecs, employaient la répétition des sons dans les peintures pastorales, et dans les harmonies tristes.

Le Dante, comme Enée, erre d'abord dans une forêt qui cache l'entrée de son enfer; rien n'est plus effrayant que cette solitude. Bientôt il arrive à la porte, où se lit la fameuse inscription :

Per me si va nella città dolente.

Per me si va nell' eterno dolore :

Per me si va tra la perduta génie.

Lasciate ogni speranza voi ch' entrate.

Voilà précisément la même sorte de beautés que dans le poète latin. Toute oreille sera frappée de la cadence monotone de ces rimes redoublées, où semble retentir et expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de l'abîme. Dans les trois per me si va, on croit entendre le glas de aie du chrétien. \A loêciaie ogni speranza est comparable au plus grand trait de l'enfer de Virgile.

Hilton, ù L'exemple du poète de Mantoue, a placé la Mort à l'entrée de son enfer Leium), et le Péché, qui n'est que le mala mentis gaudia, les joies coupables du cœur. Il décrit la premier'' :

The otber ihape, etc.

t L'autre forme, si l'on peut appeler de ce nom ce qui n'avait point de formes, se tenait debout à la porte. Elle était sombre comme la nuit, hagarde comme dix furi< main brandissait un dard afirenx; et, sur cette partie qui semblait sa tête, elle portait l'apparence d'une couronne ».

Jamais fantôme n'a été représenté d'une manière plus vague et plus terrible. L'origine il»' la Mort, racontée par le Péché, la manière dont les échos de l'enfer répètent Le nom

redoutable, lorsqu'il est prononcé pour la première fois, tout cela est une sorte de noir sublime, inconnu de l'antiquité1. En avançant dans les enfers, nous suivrons Enée au champ des larmes, lugentes campi. Il y rencontre la malheureuse Didon ; il l'aperçoit dans les ombres d'une forêt, comme on mit, ou comme on croit voir la lune nouvelle se lever à ti-avers les nuages :

Qualem primo qui surgere mense Aut videt, aut vidissc putat, per nubila lunam.

Ce morceau est d'un goût exquis; mais le Dante est peutêtre aussi touchant dans la peinture des campagnes des pleurs. Virgile a placé les amants au milieu des bois de myrtes et dans des allées solitaires ; le Dante a jeté les siens dans un air vague et parmi des tempêtes qui les entraînent éternellement : l'un a donné pour punition à l'amour ses propres rêveries, l'autre en a cherché le supplice dans l'image des désordres que cette passion fait naître. Le Dante arrête un couple malheureux au milieu d'un tourbillon; Françoise de Rimini, interrogée par le poète, lui raconte ses malheurs et son amour :

Noi leggevamo, etc

« Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon amant, et nous étions sans défiance : plus d'une fois nos visages pâlirent, et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu'enlin l'heureux

1. M. Harris, dans son Tiennes, a remarqué que le genre masculin, attribué à la mort par Milton, forme ici une grande beauté. S'il avait dit shooh her dart, au lieu de shook bis dart, une partie du sublime disparaissait. La mort est aussi du genre masculin en grec, ©avarcç; Racine même la fait de ce genre dans notre langue :

La mort est le seul dieu que j'o>ai> implorer. Que penser maintenant de la critique de Voltaire, oui n'a pas sur ou qui a feint d'ignorer, que la mort, death en anglais, pouvait être a volonté du genre masculin, féminin ou Dentre 1 car on lui peut appliquer également les trois pronoms, lier, fus et its. Voltaire n est pas [dus heureux sur le mot si», péché, dont le genre féminin le scandalise. Pourquoi ne se fà< liait-il pas aussi contre ces vaisseaux, ships, mat) of war, qui sont (ainsi qu'en latin et en vieux français) si bizarrement du genre féminin ? En général, tout ce qui a étendue. capacité (c'est la remarque de M. Harris); tout ce qui est de nature à contenir se met en anglais au féminin, et cela par une logiqoi simple, et même touchante, rar elle découle de la maternité: tout ce qui implique faiblesse ou séduction suit la même loi. De là] Milton a pu et dû, en personnifiant le péché, le faire du genre féminin.

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