DEUXIÈME PARTIE
Ton élève la pierre du témoignage. Cet autel doit dire aux siècles futurs que deux hommes des anciens jours se rencontrèrent dans le chemin de la vie ; qu'après s'être traités comme deux frères, ils se quittèrent pour ne se revoir jamais, et pour mettre de grandes régions entre leurs tombeaux.
Remarquez que l'hôte inconnu est un étranger chez Homère, et un voyageur dans la Bible. Quelles différentes vues de l'humanité ! Le grec ne porte qu'une idée politique et locale où l'hébreu attache un sentiment moral et universel.
Chez Homère, les œuvres civiles se font avec fracas et parade : un juge, assis au milieu de la place publique, prononce à haute voix ses sentences ; Nestor, au bord de la mer, fait des sacrifices ou harangue les peuples. Une noce a des flambeaux, des épithalames, des couronnes suspendues aux portes: une armée, un peuple entier, assistent aux funérailles d'un roi : un serment se fait au nom des Furies, avec des imprécations terribles, etc.
Jacob, sous un palmier, à l'entrée de sa tente, distribue la justice à ses pasteurs. « Mettez la main sur ma cuisse *, dit Abraham à son serviteur, et jurez d'aller en Mésopotamie ». Deux mots suffisent pour conclure un mariage au bord de la fontaine. Le domestique amène l'accordée au fils de son maître, ou le fils du maître s'engage à garder pendant sept ans les troupeaux de son beau-père, pour obtenir sa fille. Un patriarche est porté par ses fils, après sa ni<>rt, à la cave de ses pères, dans le champ d'Ephron.Ces mœurslà sont plus vieilles encore que les mœurs homériques, parce qu'elles sont plus simples; elles ont aussi un calme et une gravité qui manquent aux premières.
3 La narration.
La narration d'Homère est coupée par des digressions, des discours, des descriptions de vases, de vêtements, d'armes et de sceptres; par des généalogies d'hommes ou de choses. Les noms propres y sont hérissés d'épithèfes ; un héros manque rarement d'être divin, semblable aux Immortels, ou honoré des peuples comme un Dieu. Une princesse a toujours de beaux bras ; elle est toujours comme la tige du palmier de Délos, et elle doit sa chevelure à la plus jeune des Grâces.
La narration de la Bible est rapide, sans digression, sans discours ; elle est semée de sentences, et les personnages y sont nommés sans flatterie. Les noms reviennent sans fin,
1. Fémur meum. Cette coutume de jurer par la génération des hommes est une naïve image des mœurs des premiers jours du monde, alors que la terre avait encore d'immenses déserts, et que l'homme était pour l'homme ce qu'il avait de plus cher et de plus
f;rand. Les Grecs connurent aussi cet usage, comme on le voit dans a Vie de Cratès. Diog. Laert., lit), vi.
et rarement le pronom les remplace, circonstance qui, jointe au retour fréquent de la conjonction et, annonce, par cette simplicité, une société bien plus près de l'état de nature,
3ue la société peinte par Homère. Les amours-propres sont éjà éveillés dans les hommes de YOdysséc; ils dorment encore chez les hommes de la Genèse.
4° Description.
Les descriptions d'Homère sont longues, soit qu'elles tiennent du caractère tendre ou terrible, ou triste, ou gracieux, ou fort, ou sublime.
La Bible, dans tous ses genres, n'a ordinairement qu'un seul trait ; mais ce trait est frappant, et met l'objet sous les yeux.
5» Les comparaisons.
Les comparaisons homériques sont prolongées par des circonstances incidentes: ce sont de petits tableau* pendus au pourtour d'un édifice, pour délasser la vue de l'élévation des dômes, en l'appelant sur des scènes de ges et de mœurs champêtres.
Les comparaisons de la Uible sont généralement eipi i en quelques mots: c'est un lion, un torrent, uu orage, un incendie, qui rugit, tombe, ravage, dévore. Toutefois elle connaît aussi les comparaisons détaillées; mais alors elle prend un tour oriental, et personnifie l'objet, comme l'orgueil dans le cèdre, etc.
6° Le sublime.
Enfin, le sublime dans Homère naît ordinairement de 'ensemble des parties, et arrive graduellement à son terme.
Dans la Bible il est presque toujours inattendu ; il fond sur vous comme l'éclair ; vous restez fumant et sillonné par la foudre, avant de savoir comment elle vous a frapp<
Dans Homère, le sublime se compose encore de la i. licence des mots en harmonie avec la majesté de la p<
Dans la Bible, au contraire, le plus haut sublime provienj souvent d'un contraste entre la grandeur de l'idée et la petitesse, quelquefois même la trivialité du mot qui la rendre. 11 en résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour lame : car lorsque, exalté par la p< l'esprit s'élance dans les plus hautes régions, soudain l'expression, au lieu de le soutenir, le laisse tomber du ciel en terre, et le précipite du sein de Dieu dans le limon de cet univers. Cette sorte de sublime, le plus impétueux de tous, ouvient singulièrement à un Etre immense et forraidal le, qui touche à la fois aux plus grandes et aux plus petite* choses.