DU CHANT GRÉGORIEN
Si l'histoire ne prouvait pas que le chant grégori le reste de celte musique antique dont on raconte tant de
miracles, il suffirait d'examiner son échelle pour se convaincre de sa haute origine. Avant Gui Arétin, elle ne s'élevait pas au-dessus de la quinte, en commençant par Yut, ré, mi, fa, sol. Ces cinq tons sont la gamme naturelle de la voix, et donnent une phrase musicale pleine et agréable.
M. Burette nous a conservé quelques airs grecs. En les comparant au plain-chant, on y reconnaît le même système. La plupart des psaumes sont sublimes de gravité, particulièrement le Dixit Dominus Domino meo, le Confitebor tibi, et le Lawlote pueri. Vin exitu, arrangé par Rameau, est d'un caractère moins ancien ; il est peut-être du temps de YVt queant Iaxis, c'est-à-dire, du siècle de Charlemagne.
Le christianisme est sérieux comme l'homme, et son sourire bmsm est grave. Rien n'est beau comme les soupirs que nos maux arrachent à la religion. L'office des morts est un chef-d'œuvre; on croit entendre les sourds retentissements du tombeau. Si l'on en croit une ancienne tradition, le chant qui délivre les morts, comme l'appelle un de nos meilleurs poètes, est celui-là même que l'on chantait aux pompes funèbres des Athéniens vers le temps de Périclès.
Dans l'office de la Semaine Sainte on remarque la Passion de saint Matthieu. Le récitatif de l'historien, les cris de la populace juive, la noblesse des réponses de Jésus, forment un drame pathétique.
Pergolèze a déployé dans le Stabat Mater la richesse de son art; mais a-t-il surpassé le simple chant de l'Eglise? Il a varié la musique sur chaque strophe; et pourtant le caractère essentiel de la tristesse consiste dans la répétition du même sentiment, et pour ainsi dire dans la monotonie de la douleur. Diverses raisons peuvent faire couler les larmes ; mais les larmes ont toujours une semblable amertume : d'ailleurs il est rare qu'on pleure à la fois pour une foule de maux ; et quand les blessures sont multipliées, il y en a toujours une plus cuisante que les autres, qui finit par absorber les moindres peines. Telle est la raison du charme de nos vieilles romances françaises. Ce chant pareil, qui revient à chaque couplet sur des paroles variées, imite parfait «ment la nature : l'homme qui souffre promène ainsi usées sur différentes images, tandis que le fond de ses chagrins reste le même.
Pergôlètt a donc méconnu cette vérité qui tient à la théorie des passions, lorsqu'il a voulu que pas un soupir de l'a me ne ressemblât au soupir qui l'avait précédé. Partout, où il y a variété il y a distraction, et partout où il y a distraction il n'y a plus de tristesse : tant l'unité est née ■.»- au i au sentiment! tant l'homme est faible dans cette partie même où glt toute sa force, nous voulons dire dans la douleur!
La leçon des Lamentations de Jérémie porte an caractère particulier : elle peut avoir été retouchée par les modérai b, mais le fond nous en paraît hébraïque ; car il ne ressemble point aux airs grecs du plain-chant. Le Pentateuque se chantait à Jérusalem, comme des bucoliques, sur un mode plein et doux; les prophéties se disaient d'un ton rude et
f pathétique, et les psaumes avaient un mode extatique qui eur était particulièrement consacré1. Ici nous retombons dans ces grands souvenirs que le culte catholique rappelle de toutes parts. Moïse et Homère* le Liban et le Cythéron, Solyme et Rome, Babylone et Athènes, ont laissé leurs dépouilles à nos autels.
Enfin c'est l'enthousiasme même qui inspira le Te Deum. Lorsque, arrêtée sur les plaines de Lens ou de Fontenoy, au milieu des foudres et du sang fumant encore, aux fanfares des clairons et des trompettes, une armée française, sillonnée des feux de la guerre, fléchissait le genou et entonnait l'hymne au Dieu des batailles; ou bien, lorsqu'au milieu des lampes, des masses d'or, des flambeaux, des parfums, aux soupirs de l'orgue, au balancement des cloches, au frémissement des serpents et des basses, cette hymne faisait résonner les vitraux, les souterrains et les dôm>s d'une basilique, alors il n'y avait point d'homme qui ne Fe sentît transporté, point d'homme qui n'éprouvât quelque mouvement de ce délire que faisait éclater Pindare aux bois d'Olympie, ou David au torrent de Cédron.
Au reste, en ne parlant que des chants grecs de l'Eglise, on sent que nous n'employons pas tous nos moyens, puisque nous pourrions montrer les Ambroise, les Damase, les Léon, les Grégoire, travaillant eux-mêmes au rétablissement de l'art musical ; nous pourrions citer ces chefsd'œuvre de la musique moderne, composés pour les fêtes chrétiennes, les Vinci, les Léo, les Hasse, les Galuppi, les Durante, élevés, formés ou protégés dans les oratoires de Venise, de Naples, de Rome, et à la cour des souverains pontifes.