‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 279 sur 307 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

11 faut placer ici une observation importante. Parmi les personnes qui ont embrassé les opinions philosophiques, les unes ne cessent de décrier le siècle de Louis XIV ; les autres, se piquant d'impartialité, accordent à ce siècle les do?is de V imagination, et lui refusent les facultés de la pensée. C'est, le dix-huitième siècle, s'écrie-t-on, qui est le siècle penseur par excellence.

Un homme impartial qui lira attentivement les écrivains du siècle de Louis XIV s'apercevra bientôt que rien n'a leur vue ; mais que, contemplant les objets de plus haut que nous, ils ont dédaigné les routes où nous sommes entrés, et au bout desquelles leur œil perçant avait découvert un abîme.

Nous pouvons appuyer cette assertion de mille preuves. Est-ce faute d'avoir connu les objections contre la religion que tant de grands hommes ont été religieux ? Oublie-t-on que Bayle publiait à cette époque même ses doutes et ses sophismes? Ne sait-on plus que Clarke et Leibnitz n'étaient occupés qu'à combattre l'incrédulité? que Pascal voulait défendre la religion ; que La Bruyère faisait son chapitre des Esprits forts, et Massillon son sermon de la Vérité d'un avenir; que Bossuet enfin lançait ces paroles foudroyantes sur les athées: « Qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur, et qu'il ocrait aisé de les confondre si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient point d'être instruits ! car pensent-ils avoir vu mieux les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien, ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré ».

Et quels rapports moraux, politiques ou religieux se sont dérobés à Pascal? quel côté de choses n'a-t-il point saisi? S'il considère la nature humaine en général, il en fait cette peinture si connue et si étonnante : « La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, etc. ». Et ailleurs : a L'homme n'est qu'un roseau pensant, etc. j. Nous demandons si dans tout cela Pascal s'est montré un faible penseur ?

Les écrivains modernes se sont fort étendus sur la puissance de l'opinion, et c'est Pascal qui le premier l'avait observée. Une des choses les plus fortes que Rousseau ait hasardées en politique se lit dans le Discours sur l'inégalité des conditions : « Le premier, dit-il, qui, ayant clos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, lut le vrai fondateur de la société civile». Or, c'est presque mot pour mot l'effrayante idée que le solitaire de Port-Royal exprime avec une tout

autre énergie : <r Ce chien eH à moi, disaient ees pauvres entants; ••'est ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de tout*1 la terre ».

Et voilà une de ces pensées qui font trembler pour Pascal. Quoi ne fût point devenu ce grand homme, s'il n'avait été chrétien! Quel frein adorable que cette religion qui, sans nous empêcher de jeter de vastes regards autour de nous, nous empêche de nous précipiter dans le goutîre !

C'est le même Pascal qui a dit encore : « Trois d d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un lien décide de la vérité, ou de peu d'années de on. Les lois fondamentales1 changent, le droit a' ses époques ; plaisante justice qu'une rivière ou une montagne - i té en deçà des Pyrénées, erreur au delà ». tes, le penseur le plus hardi de ce siècle, l'écrivain le plus déterminé à généraliser les idées pour bouleverser le monde, n'a rien dit d'aussi fort contre la justice des gouvernements et les préjugés des nations.

Les insultes que nous avons prodiguées par philosophie à la nature humaine ont été plus ou moins puisées dans les écrits de Pascal. Mais, en dérobant à ce rare génie la misère de l'homme, nous n'avons pas su comme lui en apercevoir la grandeur. Bossuetet Fénelon, le premier dans son Histoire universelle, dans ses Avertissements et dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, le second dans son Télémaque, ont dit sur les gouvernements toutes les choses essentielles. Montesquieu lui-même n'a souvent fait que développer les principes de l'évêque de Meaux, comme on l'a très bien remarqué. On pourrait faire des volumes des divers passages favorables à la liberté et à l'amour de la patrie qui se trouvent dans les auteurs du dix-septième siècle.

Et que n'a-t-on point tenté dans ce siècle1? L'égalité <]<■< poids et mesures, l'abolition des coutumes provinciales, la réformation du Code civil et criminel, la répartition égale de l'impôt : tous ces projets dont nous nous vantons ont été proposés, examinés, exécutés même quand les avanie la réforme en ont paru balancer les inconvénients. Bossuet n'a-t-i! pas été jusqu'à vouloir réunir l'E<:r!ise proie à l'Eglise romaine? Quand on songe que BagnoH, Arnauld, Nicole, Pascal, s'étaient consaci ■ jeunesse, on aura de la peine à croii que cette éducation est plus belle et plus savant de nos jours. Les meilleurs livres classiques que nous ayons

\. Voyez la note Bb, a la fin du vol::

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