TROISIEME PARTIE
sont encore ceux de Port-Royal, et nous ne faisons que les répéter, souvent en cachant nos larcins, dans nos ouvrages élémentaires.
Notre supériorité se réduit donc à quelques progrès dans les études naturelles; progrès qui appartiennent à la marche du temps, et qui ne compensent pas, à beaucoup près, la perte de l'imagination qui en est la suite. La pensée est la même dans tous les siècles, mais elle est accompagnée plus particulièrement ou des arts ou des sciences : elle n'a toute sa grandeur poétique et toute sa beauté morale qu'avec les premiers.
Mais si le siècle de Louis XIV a conçu les idées libérales1, pourquoi donc n'en a-t-il pas fait le même usage que nous? Certes, ne nous vantons pas de notre essai. Pascal, Bossuet, Fénelon, ont vu plus loin que nous, puisqu'en connaissant comme nous, et mieux que nous, la nature des choses, ils ont senti le danger des innovations. Quand leurs ouvrages ne prouveraient pas qu'ils ont eu des idées philosophiques, pourrait-on croire que ces grands hommes n'ont pas été frappés des abus qui se glissent partout, et qu'ils ne connaissaient pas le faible et le fort des affaires humaines? Mais tel était leur principe, qu'il ne faut pas faire un petit mal, même pour obtenir un grand bien 2, à plus forte raison pour des systèmes, dont le résultat est presque toujours effroyable. Ce n'était pas par défaut de génie, sans doute, que ce Pascal, qui, comme nous l'avons montré, connaissait si bien le vice des lois dans le sens absolu, disait dans le sens relatif : « Que Ton a bien fait de distinguer les hommes par les qualités extérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l'autre ? le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre pour cela. Il a quatre laquais et je n'en ai qu'un ; cela est visible, il n'y a qu'à compter : c'est à moi à céder, et je suis un sot si je le conteste ».
Cela répond à des volumes de sophismes. L'auteur des Pensées, se soumettant aux quatre laquais, est bien autrement philosophe que cts penseurs que les quatre laquais •ont révoltés.
En un mot, le siècle de Louis XIV est resté paisible, non parce qu'il n'a point aperçu telle ou telle chose, mais parce qu'en la voyant, il l'a pénétrée jusqu'au fond ; parce qu'il en a considéré toutes les faces et connu tous les périls. S'il
1. Barbarisme que la philosophie a emprunté des Anglais. Comment se fait-il que notre ■prodigieux amour de la patrie aille toujours chercher ses mots dans un dictionnaire étranger ?