‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 233 sur 259 · II · texte numérisé non relu

II

hommes et étouffe chez eux les sentiments naturels. Que le ci( nous préserve de ces horribles haines d'opinion, puisqu'elle rendent si injuste!

Note Bb, page 109.

M. de Cl..., obligé de fuir pendant la Terreur avec un de se frères, entra dans l'armée de Gondé ; après y avoir servi honc rablement jusqu'à la paix, il se résolut de quitter le monde, i passa en Espagne, se retira dans un couvent de Trappistes y prit l'habit de l'ordre, et mourut peu de temps après avoi prononcé ses vœux : il avait écrit plusieurs lettres à sa famille t à ses amis, pendant son voyage en Espagne et son noviciat che les Trappistes. Ce sont ces lettres que l'on donne ici. On n' rien voulu y changer ; on y verra une peinture fidèle de la vi de ces religieu:?:, dont les mœurs ne sont déjà plus pour nou que des traditions historiques. Dans ces feuilles, écrites san art, il règne souvent une grande élévation de sentiments, et tou jours une naïveté d'autant plus précieuse qu'elle appartient a génie français, et qu'elle se perd de plus en plus parmi nous Le sujet de ces lettres se lie au souvenir de tous nos malheurs elles représentent un jeune et brave Français, chassé de sa famill par la révolution, et simmolant dans la solitude, victime volon laire offerte à l'Eternel pour racheter les maux et les impiété de la patrie : ainsi, saint Jérôme, au fond de sa grotte, tâchait en versant des torrents de larmes et en élevant ses mains ver le ciel, de retarder la chute de l'empire romain. Cette corres pondance offre donc une petite histoire complète, qui a soi commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que s on la publiait comme un simple roman, elle n'eût le plus gran( succès. Cependant elle ne renferme aucune aventure: c'est ui homme qui s'entretient avec ses amis, et qui leur rend compt de ses pensées. Où donc est le charme de ces lettres ? Dans li religion. Nouvelle preuve qui vient à l'appui des principes qui j'ai essayé d'établir dans mon ouvrage.

A MM. de B..., [ses compagnons df émigration ^ à Barcelone.

15 mars 1799.

Mon dernier voyage, mes chers amis (c'est celui de Madrid) a été très agréable. J'ai passé à Aranjuez, où était la familb royale. J'ai resté cinq jours à Madrid, autant à Sarragosse, oi j'ai eu l'avantage de visiter Notre-Dame du Pilar. J'ai eu plus d( plaisir à parcourir l'Espagne que je n'en avais eu à parcourii les autres pays. On a l'avantage d'y voyager à meilleur march( que nulle part que je connaisse. Je n'ai rien perdu de mes effets quoique je sois très peu soigneux: on trouve ici beaucoup d( braves gens qui savent exercer la charité. On épargne beaucou{ en portant avec soi un sac qu'on remplit chaque soir de paille pour se coucher ; mais je n'ai plus de goût à parler de tout cela J'ai dit adieu aux montagnes et aux lieux champêtres. J'a renoncé à tous mes plans de voyage sur la terre pour commencer celui de l'éternité. Me voici depuis neuf jours à h Trappe de Sainte-Suzanne, où j'ai résolu, avec la grâce de Dieu de finir mes jours. J'ai moins de mérite qu'un autre à souffrii

les peines du corps, vu l'habitude que je m'en étais faite par épicuréisme.

On ne mène pas ici une vie de fainéant : on se lève à une heure et demie du matin, on prie Dieu ou on fait des lectures pieuses jusqu'à cinq ; puis commence le travail, qui ne cesse que vers les quatre heures et demie du soir, qu'on rompt le jeûne : je parle pour les frères convers dont je fais nombre ; les Pères, qui travaillent aussi beaucoup, quittent les champs aux heures marquées, pour se rendre au chœur, où ils chantent l'office de la Sainte-Vierge, l'office ordinaire et celui des morts. Nous autres frères, nous interrompons aussi notre travail pour faire nos prières par intervalles, ce qui s'exécute sur le lieu. On ne passe guère une demi-heure sans que l'ancien frappe des mains pour nous avertir d'élever nos pensées vers le ciel, ce qui adoucit beaucoup toutes les peines; on se ressouvient qu'on travaille pour un maître qui ne nous fera pas attendre notre salaire au temps marqué.

J'ai vu mourir un de nos Pères. Ah! si vous saviez quelle consolation on a dans ce moment de la mort ! Quel jour de îriomphe ! Notre révérend Père abbé demanda à l'agonisant: Hé bieji, èles-voiis fâché maintenant d'avoir un peu souffert ? Je vous avoue, à ma honte, que je me suis senti quelquefois envie de mourir, comme ces soldats lâches qui désirent leur congé avant le temps. Sainte Marie Egyptienne fit quarante ans péniience ; elle était moins coupable que moi, et il y a mille ans qu'elle se repose dans la gloire.

Priez pour moi, mes chers amis, afin que nous puissions nous retrouver au grand jour.

Faites savoir, je vous prie, au cher Hippolyte et à mes sœurs le parti que j'ai pris. Je leur écrirai dans six semaines, et ils peuvent m'écrire à l'adresse que je vous donnerai.

Nous sommes ici soixante-dix, tant Espagnols que Français, et cependant la maison est très pauvre, voilà pourquoi je veux faire venir les 300 livres. D'ailleurs, quoique, avec la grâce de Dieu, j'espère persister dans ma résolution, j'ai un an "pour sortir.

'Vous pouvez donc écrire au révérend Père abbé de la Trappe de Sainte-Suzanne, par Alcaniz à Maëlla, pour le frère Charles Cl.

(Vous aurez soin de mettre en tête de la lettre Espana, et après Maëlla, en Aragon.

Lettre écrite à ses frères et sœurs en France,

Première semaine de Pâques, 1799.

Me voici à Sainte-Suzanne depuis le premier lundi de carême; c'est un couvent de Trappistes où je compte finir mes .fours: j'ai déjà éprouvé tout ce qu'il y a de plus austère dans le cours de l'année. On ne se lève jamais plus tard qu'à une heure et demie du matin; au premier coup de cloche on se rend à l'église; les frères convers, dont je fais nombre sous le nom de Fr. J. Climaque, sortent à deux heures et demie pour aller étudier les psaumes ou faire quelque autre lecture spirituelle; à quatre heures, on rentre à l'église jusqu'à cinq heures.

que commence le travail. On s'occupe dans un atelier jusqu'ai jour; alors on prend une pioche large et une étroite, puis on v en ordre travailler, ce qui dure quelquefois jusqu'à trois heure de l'après-midi. On se rapproche ensuite du couvent, où l'oi reprend le travail dans l'atelier, en attendant quatre heures e un quart, heure à laquelle sonne le dîner. En se levant d table, on va processionnellement à l'église, en récitant le Mise rere ; l'on en sort en chantant le De profundis, et l'on retourn au travail dans l'atelier. Là on carde, on file, on fait du drap e autres choses, chacun selon son talent. Tout ce dont nous nou servons doit se faire dans la maison, par les mains des frères autant que cela est possible; chacun doit gagner sa vie à la sueu de son front, faisant profession d'être pauvre et de n'être charge à personne, donnant au contraire l'hospitalité à gens d tout état qui viennent nous voir; cependant nous n'avons qu^ deux attelages de mules, et environ deux cents brebis et quel ques chèvres qui vont paître dans les montagnes arides qu nous environnent. Ce ne peut être que par les soins d'une pro vidence particulière, que soixante-dix personnes vivent avec s peu de chose, sans compter une foule d'étrangers qui viennen de toutes parts, et auxquels on donne du pain blanc et tout c( que nous pouvons leur donner en maigre apprêté à l'huile oi au beurre, dont nous ne faisons pas usage. Notre pain, s'il es de froment, ne doit avoir passé qu'une fois par le crible, et h farine doit être employée comme elle sort du moulin. Comme j( suis maladroit pour filer dans l'atelier, je trie les fèves ou lentilles de nos repas. Le riz ne se trie pas de même, et tout s( mange sans autre accommodage que cuit à l'eau et au sel.

A cinq heures trois quarts, on va au cloître lire ou prier Diei jusqu'à six heures. 11 se fait une lecture que tout le mond( écoute. La lecture finie, les Pères entrent à l'église pour dire compiles. Le Père-maître qui est un ancien moine de Sept-Fonds distribue le travail aux frères, à mesure qu'ils entrent danj l'église ; après compiles, on sonne une cloche qui réunit tout le monde pour chanter Salve Regina, ce qui dure un quart d'heure Le chant en est très beau, et cela seul délasse de tous les travaux de la journée; vient ensuite un demi-quart d'heure d'adoration. A sept heures un quart, on dit le Sub tuum praesidium , cela fait, tous les individus de la maison vont se prosterner à la file dans le cloître, et là, couchés sur la terre, comme le roi David, ils disent le Miserere dans un grand silence : cette dernière cérémonie me paraît sublime; l'homme ne me semble jamais mieux à sa place que lorsqu'il s'humilie devant son auteur. Enfin le révérend Père-Abbé se lève, et, placé sur la porte de l'église, il donne l'eau bénite à tous sans exception, jusqu'au dernier des novices. Arrivés au dortoir, on se met à genoux au pied de son lit, jusqu'à ce qu'on entende une petite cloche qui est le signal pour se coucher, ce qui se fait à sept heures et demie.

Il y a ensuite une infinité de petites contradictions qui, venant sans cesse à la rencontre des habitudes, inquiètent dans les premiers jours. On ne doit jamais, par exemple, s'appuyer si l'on est assis, ni s'asseoir, si on esl fatigué, pour le seul fait de se reposer : c'est que l'homme est né pour travailler dans ce

monde, et qu'il ne doit attendre de repos qu'arrivé au terme de son pèlerinage. On perd ainsi toute propriété sur son corps : si l'on se blesse d'une manière un peu grave, il taut s'aller accuser à genoux, tout comme lorsqu'on brise un vase de terre, et cela sans parler; il suffit de montrer le sang qui coule, ou les fragments de la chose brisée. Puis il y a le chapitre des fautes : on doit s'accuser à haute voix des fautes purement matérielles; en outre, il y a souvent quelque frère qui vous proclame, en dénonçant des fautes que vous avez commises par ignorance ou autrement. Je serais trop long si je disais tout le reste.

A la vérité le temps du carême est ce qu'il y a de plus austère; hors de là je crois qu'on ne dîne jamais plus tard que deux heures : j'ai commencé par ce temps de pénitence; j'ai fait comme les coureurs, qui s'exercent d'abord avec des souliers de plomb. Il me semble maintenant que nous menons une vie de Sybarites, et en vérité nous pouvons dire : Hélas! que nous faisons peu de chose en comparaison de ce qu'ont fait les saints ! Qaand je pense aux entreprises des aventuriers américains, à leur passage de la mer Atlantique à la mer du Sud. à travers l'isthme de Panama, et ce qu'ils ont dû soufirir pour se faire un chemin à travers les arbres et les ronces, qui n'avaient cessé de s'entrelacer depuis l'origine du monde, à ce qu'ils ont éprouvé dans ces vallées désertes sous les feux de l'Equateur, passant de là tout à coup sur des glaciers, et tout cela par le seul désir /le s'emparer de l'or des Indiens; en considérant tous ces vnins efforts pour des biens trompeurs, et sachant d'ailleurs que l'espérance de ceux qui travaillent pour Dieu ne sera pas frustrée, on doit s'écrier : Hélas ! que nous faisons ici-bas peu de chose pour le ciel !

Nous sentons tous cette vérité, et il y a sûrement des frères qui embrasseraient toute espèce de pénitence; mais on ne peut pas faire la moindre austérité sans une permission expresse, et elle est rarement accordée, parce qu'étant pauvres, il faut conserver ses forces pour travailler. Si quelquefois appuyé debout contre un mur, je sommeille, il y a bientôt quelque frère charitable qui me tire de ce sommeil; je crois l'entendre me dire : « Tu te reposeras à la maison paternelle, in domum xternitatis ». Pendant ce travail, soit au champ, soit à la maison, de temps à autre le plus ancien frappe des mains, et alors dans un grand silence pendant cinq ou six minutes, chacun peut porter ses regards vers le ciel ; cela sufût pour adoucir le froid de l'hiver et les chaleurs de l'été. 11 faut en être témoin pour se faire une idée du contentement, de la jubilation de tout le monde; rien ne prouve mieux le bonheur de celte vie que ce qu ont fait les Trappistes pour se réunir après leur expulsion de France, et la quantité de couvents de cet ordre qui se sont formés jusque dans le Canada. Ici nous sommes environ soixante-dix et on refuse tous les jours des gens qui demandent à être reçus. Certes, j'ai eu assez de peine pour y parvenir, mais heureusement je suis venu ici sans avoir écrit, comme on le fait ordinairement, ne connaissant personne, me confiant en la protection de la sainte Vierge, à qui je m'étais adressé avant de partir de Cordoue : je ne me suis pas rebute du premier refus, parce que je sais bien qu'après tout le Révérend Père abbé n'est pas le vrai maître; aussi, après

quelques jours, il entra dans ma chambre, et, après m'avoir en brassé, il me dit : « Désormais regardez-moi comme votre frèn je me ferais conscience de renvoyer quelqu'un qui se sauve d monde pour venir ici travailler à son salut ».

En effet, par la grâce de Dieu, c'est le seul motif gui m pressé de prendre ce parti. J'y étais résolu environ trois mo avant de sortir de France; mais où, et comment parvenir à ( que je désirais? Je n'en savais rien. Il n'y a que quatre pas c Barcelone ici, mais les chemins les plus courts ne sont p? toujours ceux de la Providence; il entrait apparemment dar les desseins de Dieu que j'allasse d'abord à Ôordoue, à travei un des plus beaux pays de la nature, les royaumes de Valenc^ de Murcie, de Grenade : je n'ai jamais rien vu de plus charmai que l'Andalousie. Plus j'avançais, plus je sentais augmenter ' désir de voir d'autres contrées, d'autres pays. Ayant renconti aux environs de Tarragone un officier suisse que j'avais conn dans le Valais, il me porta mon sac sur son cheval, et noi fîmes journée ensemble. Je ne sais comment, étant venu à pa 1er de la Val-SainLe, et comment ces pauvres Pères avaient éi obligés de passer en Russie, l'officier me dit qu'ils avaient forn: une colonie en Aragon ; aussitôt je me résolus de tourner m( pas vers ce côté, et je commençai ce long chemin, que j'ai fa seul, de nuit et de jour, à travers les montagnes qui se presseï avant d'arriver à Tortone; on y fait souvent cinq ou six lieu( sans rencontrer personne; et l'on voit çà et là une multitude c croix qui annoncent la triste fln de quelque voyageur.

Les pays que je voyais, soit sauvages ou riants, me donnaiei des idées agréables, ou me jetaient dans une de ces mélancolies qi plaisent par les différents sentiments qui viennent s'y associe Je ne crois pas avoir jamais fait de voyage avec plus de cor fiance ni avec plus de plaisir; je n'ai trouvé que des gens hor nèies, bons et charitables. 11 n'y a rien de plus gai qu'une ai berge espagnole, par la foule de gens qui s'y rencontrent. J suspendais mon sac à un clou sans le moindre souci : le pri du pain et de la viande étant fixé, les pauvres voyageurs comra moi ne peuvent pas être trompés; d'ailleurs, je n'ai jamais rei contré de peuple moins intéressé; les servantes refusaient op niàtrément de recevoir ma petite rétribution, et souvent de voituriers ont porté mon sac pendant plusieurs jours sans vou loir rien accepter. Enfin, j'estime extrêmement ce peuple, qi s'estime lui-même, qui ne va pas servir chez les autres nationi et qui a conservé un caractère vraiment original. On parle beai coup du libertinage qui règne ici; je crois qu'il y en a' moin qu'en notre pays. Et puis, que de braves gens ! 11 n'y aurait pa moins de martyrs ici qu'en France, s'il était possible d'y d^ truire la religion. Je doute qu'on l'entreprenne encore; il fai auparavant que le libertinage de l'esprit passe au cœar. Et le Espagnols sont bien loin de là. Les grands suivent la religio comme les petits; et, quoiqu'ils soient très fiers, à l'église il^ a une égalité parfaite : la duchesse s'y assied par terre auprè de sa servante. L'église est ordinairement le plus bel édifice d lieu. Elle est tenue très proprement; le pavé en est couvert d nattes, au moins dans l'Andalousie. Les lampes qui brûlent jou et nuit y sont par milliers. Dans une petite chapelle d la saint

Vierge, il y a quelquefois jusqu'à dix à onze lampes allumées. Quoi qu'il y ait une quantité immense de. ruches daboilles qu'on abandonne au milieu des montagnes les plus désertes, on tire de la cire de France, de l'Afrique et de l'Amérique.

Voilà déjà une forte disgression. J'ui décrit le détail de mes voyages aux B. et aux Bo. Je ne sais si ces derniers ont reçu mes lettres; je leur avais marqué de vous les faire passer, si c'était possible ; cela vous aurait peut-être amusés.

J'arrivai un jour dans une campagne déserte, à une porte superbe, seul reste d'une grande ville, et qui ne peut être qu'un ouvrage des Romains : le grand chemin moderne passe dessous. Je m'arrêtai à considérer cette porte qui est sûrement là depuis deux mille ans. Il me vint dans la pensée que cette ville avait été habitée par des gens qui, à la fleur de leur âge, voyaient !a mort comme une chose très éloignée, ou n'y pensaient pas du tout; qu'il y avait sûrement eu dans cette ville des partis et des hommes acharnés les uns contre les autres; er voilà que depuis des siècles leurs cendres s'élèvent confondues dans un même tourbillon. J'ai vu aussi Morviédro, où était bâtie Sagonte, et, réfléchissant sur la vanité du temps, je n'ai plus songé qu'à l'éternité. Qu'est-ce que cela me fera dans vingt ou trente ans qu'on m'ait dépouillé de ma fortune à l'occasion d'une persécution contre les Chrétiens? Saint Paul, ermite, ayant été dénoncé par son beau-frère, se retira dans un désert, abandonnant à son dénonciateur de très grandes richesses; mais, comme dit saint Jérôme, qui n'aimerait mieux aujourd'hui avoir porté la pauvre tunique de Paul, avec ses mérites, que la pourpre des rois avec leurs peines et leurs tourments? Toutes ces réflexions réunies me déterminèrent à venir sans délai me réfugier ici, renonçant à tout projet de course ultérieure, espérant, si j'ai le bonheur d'aller au ciel, après avoir fait pénitence, de voir de là toutes les régions de la terre.

Je n'ai pas encore souffert le plus petit mal d'estomac, ni éprouvé d'autres peines qu'un peu de froid le matm en allant au champ. Cependant l'avant-dernier vendredi du carême, je fus commandé pour aller nettoyer l'étable des brebis : après avoir fait depuis le point du jour jusque vers les deux heures et demie un travail très rude, je pensais à me rapprocher du couvent, lorsqu'on m'envoya à la montagne chercher de l'herbe ; je ne fus de retour qu'à quatre heures un quart, pour rompre le jeûne : j'eus une hemorrhagie assez forte le soir, et puis tous les matins à mon ordinaire. Perdant plus qu'une nourriture peu substantielle ne pouvait réparer, j'allais tous les jours maff'aiblissant, lorsqu'enfin Pâques est venu : depuis ce temps, on dîne à onze heures et demie, on fait une bonne collation à six, on travaille aussi beaucoup moins, de sorte que je me suis remis sur-lechamp. Le jour de Pâques, nous eûmes pour dîner une bouillie de farine de ma'is, du riz au lait, et des noix pour dessert. L'archevêque d'Auch, qui était venu donner des ordres à plusieurs de nos Pères, dîna au réfectoire. Le soir nous eûmes du raisiné et des raisins secs. Nous pouvons manger du laitage de nos brebis jusqu'à la Pentecôte. Quant à la quantité de nourriture, il ne m'est jamais arrivé de finir tout ce qu'on me donne. Je crois être de la communauté celui qui mange le plus doucement.

Pour tout le reste, je suis très content d'être ici ; la règle esl sévère, mais les supérieurs sont la charité même. On accuse notre R. Père d'être trop bon ; je ne trouve pas que ce soit un défaut, ou c'est celui des saints. Il n'a d'autre privilège que de se lever plus tôt et de se coucher plus tard. C'est toujours le hasard qui place son écuelle devant lui : un lit comme les autres, deux planches réunies et un coussin de paille, pas plus de chambre que moi II n'a qu'un parloir, où ceux qui ont quelque peine soit de l'âme ou du corps vont chercher une consolation, et on la trouve. Une chose que m'avait dite en arrivant le Père qui reçoit les étrangers, je l'éprouve déjà : sans jamais se parler on est plein d'amitié les uns pour les autres; si quelqu'un se relâche, on a du chagrin; on prie pour lui, on l'avertit avec la plus grande douceur ; et, si on est forcé de le renvoyer, ou qu'il veuille s'en aller lui-même, on lui rend tout ce qu'il a apporté, ne retenant pas une obole pour sa nourriture ou ses habits, et on fait tout ce qu'on peut pour qu'il s'en aille content. Lorsque le père, la mère ou quelque frère d'un religieux meurt, si la famille a soin d'écrire au révérend Père, toute la communauté prie pour le défunt, mais personne ne sait qui cela regarde en propre : ainsi, cher frère, lorsque le bon Dieu vous appellera à lui, que cela vous soit une consolation dans ces derniers moments.

Ce qui me détermine à rester ici d'une manière décisive, c'est qu'il ne faut pas de vocation particulière pour y vivre; ce n'est pas comme dans les autres couvents ; nous sommes, à proprement parler, des laboureurs qui vivent du travail de leurs mains, réunis, comme dans les premiers siècles de l'Eglise, pour servir Dieu dans un esprit de charité, suivant le précepte de notre Sauveur, qui dit au jeune homme : Abandonnez tout pour me suivre, sans lui demander s'il avait la vocation. Une autre chose qui sufliraif pour me déterminer, c'est que notre maison est sous la protection particulière de la Vierge. Dès que nous entrons à l'église, on récite Y Ave, Maria, prosterné contre terre, le front appuyé sur le revers de la main. La sainte 'Vierge est au maitre-autel, peinte entre deux anges, et les yeux élevés vers le ciel ; je n'ai jamais rien vu de re,présenté si noblement : cet autel avait été couvert tout le carême ; quel plaisir nous ressentîmes tous le Samedi-Saint au soir, au Salve, Regina, lorsque le voile fut levé, et toute l'église illuminée ! Je suis persuadé que l'archevêque d'Auch partagea notre joie; j'avais reçu sa bénédiction.

GertainL'uient, après tout ce que je vous ai dit, je ne désire rien tant que de mourir ici, et cela bientôt, pour ne pas augmenter le nombre de mes fautes. Mais si on me renvoyait par défaut de santé (mes hémorrhagies pouvant me faire traîner une vie faible et inutile. là où l'on aime les gens qui travaillent), je prendrais le parti que j'avais toujours eu en vue depuis quatorze ou quinze ans : c'est d'acheter une petite maison et un champ, et de vivre-là à la sueur de mon front, tous les hommes y étant condamnés : je me fixerai en Espagne, ne pouvant pas revenir en France sans inquiéter mes amis. D'ailleurs, dans ce pays-ci, on donne du terrain à très bon marché, et mille écus suffiraient, je pense, à mon établissement. Je tirerai toujours un grand pro-

fit d'être venu ici apprendre à faire pénitence, et à ne compter pour rien un corps destiné à devenir incessamment poussière, pour sauver mon âme qui est éternelle.

Au reste, ni l'habit, ni la maison ne rend vertueux : les mauvais anges péchèrent dans le sein de Dieu même, et Adam dans le paradis terrestre. Je sens bien que je n'en vaux pas davantage pour être dans cette sainte congrégation : en théorie, je désire soufTrir, parce que notre Sauveur nous a montré le chemin des souffrances comme l'unique pour conduire à la gloire; mais en pratique, lorsque j'ai froid, je cherche le soleil, et si jai trop chaud, je me réfugie à l'ombre. Envoyez-moi mon extrait de baptême d'ici au 19 mars. Je compte vous écrire encore une autre fois, dans trois mois: on peut le faire toute l'année du noviciat. Adieu, mes chers frères ; adieu à tous mes amis, particulièrement à Z., à C. et à Flo. : ceux-là sont de la famille.

P. S. 11 y a près de quarante jours que ma lettre est commencée, et je sens de plus en plus combien grande a été la miséricorde du Seigneur envers moi, en me tirant de la voie large pour me conduire ici. Quand, après avoir lu la vie de sainte Marie d'Egypte, je me déterminai à suivre le parti que j'ai pris, ma résohition était ferme ; mais je ne savais pas encore àquoi je m'engageais. Aujourd'hui je lésais, et je vois bien qu'une pareille grâce n'a pu mètre acquise qu'au prix du sang de celui qui nousaracbetéstous, etqui ne chercheque lesalutdupécheur... J'ai fait une aumône de trois cents livres à la maison de la Trappe, au nom de mes trois sœurs et de mes trois frères : ce me sera une grande consolation, si je persévère, comme je l'espère, d'entendre tant de braves gens prier pour ma famillt ; si je m'en vais, ce qu'à Dieu ne plaise, il me reste encore trois cents livres, montres, etc. Adieu, chers frères, chères sœurs. Ne vous souvenez plus de moi que dans vos prières ; car je suis mort pour vous, et je désire ne plus vous revoir qu'au jour de la résurrection. Soyez charitables, faites du bien à ceux même qui ont cherché à vous nuire, car l'aumône est comme un second baptême qui efface les péchés, et un moyen presque infaillible de mériter le ciel. Ainsi, dépouillez-vous en faveur des pauvres : c'est en faveur de Jésus-Christ que vous vous dépouillerez, et il aura pitié de vous. Puissiez-vous être persuadés de ce que je vous dis! Adieu, 2 juin 1799.

Billet inséré dans la même lettre pour sa nièce, âgée de sept ans, qui restait auprès de sa grand'mère maternelle pendant l'émigration de son père.

Chère T..., embrasse tout le monde à F... de ma part, bien des deux bras, et porte tout ton cœur sur tes lèvres, afin que tu puisses remplir cette commission selon mes désirs. Je t'envoie une image de Notre-Dame de la Trappe : va la placer à la chapelle ; ne manque pas d'aller dire tous les jours un Ave, Maria, devant cette image. Quand tu sauras le Salve, Regina^ tu le réciteras bien dévotement, et tu gagneras quatre-vingts jours d'indulgence pour chaque fois. Comme j'ai appris que ton oncle aine était marié, dans le cas qu'il reste à L..., je t'en envoie deux, pour que tu lui en donnes une, en le priant de la mettre aussi a la chapelle. Je suis persuadé qu'on suivra chez lui le bel

exemple gue sa mère donne chaque jour à F... Tu lui diras : C'est ainsi, cher oncle, que vous attirerez sur vous et vos enfants les bénédictions du ciel, et après avoir joui de toute prospérité dans ce monde, vous serez comblé d'un bonheur éternel dans l'autre. Après cela embrasse-le bien tendrement, et ta mission sera finie. Adieu, chère T.,., permets-moi de t'embrasser, quoiqu'avec une barbe d'environ deux mois ; elle ne t'atteindra pas. Adieu encore, chère T..., sois bien pieuse, et tu es assurée de ne point périr.

Fragment d'une lettre du mois d'avril 4800, à son frère, compagnon d'émigration.

Je ne suis plus au courant de ce qui se passe. Ce ne m'est pas une privation : la pièce est trop longue pour espérer d'en voir, la fm ; la mort elle-même baissera bientôt la toile pour nous. Ah, mon frère ! puissions-nous avoir le bonheur d'entrer au ciel! Que de choses ne verrons-nous pas alors! Espérons en celui qui a pris sur lui les péchés du monde, et qui par sa mort nous donna la vie... S'il me reste quelque chose, je désire qu'on fasse bâtir une chapelle dédiée à Notre-Dame des sept Douleurs, dans l'arrondissement de la maison paternelle, selon le projet que nous en fîmes sur la route de Munich. Vous vous rappelez le plaisir que nous avions, après avoir traversé des pays protestants, de trouver enfin le signe du salut, le seul espoir du pécheur. Sitôt que ja police ne s'y opposera plus, hâtez-vous de faire élever des croix, pour la consolation des voyageurs, avec des sièges pour les gens fatigués, et une inscription comme en Bavière : Ihr 7nûden ruhen sie axis, « Vous qui êtes fatigués, reposez-vous». Qu'il soit fondé douze messes par an, le premier samedi de chaque mois, pour le repos de l'âme de mon père, et puis pour toute la famille. J'étais dans l'usage de faire dire une messe tous les mois 'pour mon père : en attendant que la chapelle se fasse, je prie M... (son frère prêtre) de remplir mon engagement.

Billet à ses sœurs, joint à une autre lettre à son frère.

Ma lettre aurait dû être partie depuis quelque temps; je crainsqu'elle ne trouve plus mon frère en R.... Nous sommes à cueillir des olives par un vent du nord très froid ; ce qui fait un peu souffrir. Je suis devenu très frileux, ce que j'attribue à la laine que j'ai sur la peau. La veille de la Pentecôte, je n'ai pu réchauffer mes pieds de tout le jour, quoique nous portions tous des chaussons de molleton: je sens aussi quelquefois froid à la tête, malgré mes deux capuchons. Du reste, mes hémorrhagies ont beaucoup diminué, et j'ai repris mes forces... Plus on souffre pour Dieu, plus on est heureux par l'opinion de gagner le ciel, et on se réjouit en pensant que la vie de l'homme est comme la fleur des champs. Bientôt nous ne serons plus, chères sœurs, et nos neveux sauront à peine que nous avons existé Voici un des grands avantages de la vie religieuse ; c'est que tout ce qui annonce la dissolution prochaine et le tombeau cause autant de joie qu'on est attristé dans le monde par tout ce qui en rappelle le souvenir. Ne soyez pas gens du monde, et que la certitude de

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la mort vous console au milieu de toutes les peines qui pourraient vous survenir. C'est là le port de tous les vrais serviteurs de Dieu ; c'est là qu'ils entreront dans la joie de leur Seigneur. Ecoutez donc cette voix qui crie du ciel : Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur! Chère Rosalie, et toi, cher filleul, puisque nous ne devons plus nous revoir dans ce monde, tâchons de nous retrouver dans l'autre.

6 décembre 1800.

Fragment d'une lettre à ses sœurs, du -/" février 1801.

Je vais vous donner, mes chères sœurs, une idée de la maison où je dois probablement finir mes jours. En 1693. les Français, ayant pénétré en Aragon, prirent le château Maëlla, et vinrent à l'abbaye de Sainte-Suzanne, qu'ils saccagèrent. Ce couvent, abandonné depuis plus d'un siècle, tombait en ruine, lorsque dom Jérosime d'Alcantara, notre abbé, y est arrivé avec cinq ou six autres pauvres religieux. Les aumônes sont venues de toutes parts : les gens du peuple, nayant pas d'autre chose à donner, ont prêté leurs bras, et bientôt la maison a été assez bien réparée pour des hommes qui doivent vivre dans une entière abnégation d'eux-mêmes. Il n'y a pas de mendiant en Espagne qui se nourrisse aussi mal, et qui ne soit mieux pour ce qui regarde le bien-être du corps : cependant on y est heureux par l'espérance, et il n'y en a pas un qui voulût changer son état contre un empire. Dans ce monde, la mort qui se hâte vient confondre l'empereur et le moine : chacun s'en va n'emportant que ses œuvres ; alors on est bien aise d'avoir semé au milieu des larmes : le mal est passé, la joie lui succède pour l'éternité. Je regarde comme une grande grâce d'être arrivé assez à temps pour avoir part aux travaux et aux peines qui suivent un nouvel établissement...

J'ai gardé les brebis, avec une vingtaine de chèvres ; le maître berger voulut un jour me quitter pour aller chercher quelques agneaux : je ne sais si je rêvais au premier âge du monde, lorsque tout était commun : des cris qui venaient de loin me firent apercevoir que mon troupeau était dans les vignes ; je criai aussi, je lançai des pierres, les chèvres gagnèrent un coteau voisin, et le reste suivit. Le berger, voyant cette belle conduite, me demanda : Si in mi liera era pastor i ? J'ai été depuis garder les moutons avec un petit frère de quinze ou seize ans ; il a une figure douce, telle que devait être celle du bon Abel. Il me laissa ^rrer de coteau en coteau ; je le menai à près d'une lieue du couvent.

En Espagne, les seigneurs font de grandes aumônes. On a augmenté notre labourage, de manière que, quoique nous soyons très nombreux, je crois qu'en bien travaillant, nous pourrons vivre sans secours d'étrangers, sans compter la foule de curieux et de pauvres que nous hébergeons. Je vous donne tous ces détails pour vous faire voir combien le bon Dieu a béni cet établissement : c'est ce que nous faisait remarquer dernièrement notre abbé, qui est Français, quoique sa famille soit originaire d'Espagne.

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