‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 17 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SUITE DES rRÉcÉDEKÏS.

HÉLOlSE ET ABEILARD.

Julie a été ramenée à la religion par des malheurs ordinaires : elle est restée dans le monde ; et, contrainte de lui cacher sa passion, elle se réfugie en secret auprès de Dieu, sûre qu'elle est de trouver dans ce père indulgent une pitié que lui refu-

•croient les hommes. Elle se plaît à se confesser au tribunal suprême, parce que lui seul la peut absoudre, et peut-être aussi (reste involontaire de foiblesse ! ) parce que c'est toujours parler de son amour.

Si nous trouvons tant de charmes à révéler nos peines à quelque homme supérieur, à quelque conscience tranquille qui nous fortifie et nous fasse participer au calme dont elle jouit , quelles délices n'est-ce pas de parler de passions à l'Etre impassible que nos confidences ne peuvent troubler, de foiblesse à l'Etre tout-puissant qui peut nous donner un peu de sa force! On conçoit les transports de ces hommes saints, qui, retirés sur le sommet des montagnes , mettoient toute leur vie aux pieds de Dieu , perçoient à force d'amour les voûtes de l'éternité, et parvenoient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, approche de sa fin , et les ombres du tombeau , qui commencent à s'entr'ouvrir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon de l'excellence divine. La voix de cette femme mourante est douce et triste; ce sont les derniers bruits du vent qui va quitter les forêts , les derniers murmures d'une mer qui déserte ses rivages.

La voix d'Héloïse a plus de force. Femmfe d'Âbeilard, elle vit, et elle vit pour Dieu. Ses malheurs ont été aussi imprévus que terribles. Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudaine^ et avec t«us ses feux, dans les g4aces monastiques. La religion et l'amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : c'est la nature rebelle saisie toute vi-

vante par la f]^râce, et qui se débat vainement dans les encibrassements du ciel. Donnez Racine pour interprète à Héloïse. et le tableau de ses souffrances va mille fois effacer celui des malheurs de Didonpar l'effet trafique, le lieu de la scène, et je ne sais quoi de formidable que le christianisme imprime aux objets où il mêle sa grandeur.

Hélas! tels sont les lieux où, captive, enchaînée, Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée. Cependant, Abeilaril , dans cet affreux séjour. Hlon cœur s'enivre encor du poison de l'amour. Je n'y dois mes vertus qu'à la funeste absence. Et j'ai maudit cent fois ma pénible innocence.

O funeste ascendant! 6 jouff impérieux!

Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux' Perfide! de quel nom veux-tu que l'on le nomme? Toi, l'épouse d'un Dieu, tu brûles pour un liomme! Dieu cruel , prends pitié du trouble où tu me vois, A mes sens mutinés ose imposer les lois.

Le pourras-lu, ^rrand Dieu, mon désespoir, mes larmes,

Contre un cher ennemi te demandent des armes;

Et cependant, livrée à de contraires vœux,

Je crains plus les bienfaits que l'excès de mes feux '.

Il étoit impossible que l'antiquité fournît une pareille scène, parce qu'elle n'avoit pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jauiais on n'établira ce combat entre la chair et l'esprit, qui fait le merveilleux de la position d'Iléloïsc, et qui apr>artier)t au dogme et à la morak du christianisme.

' Cor ARD , Ép. rfHél.

Souvenez-\ous que vous voyez ici réunies la plus fougueuse des passions et une religion menaçante (jui n'entre jamais en traité avec nos penchants. Héloïse aime, Héioïse brûle; mais là s'élèvent des murs glacés; là iout s'éteint sous des marbres insensibles; là des flammes éternelles ou des récompenses sans fin attendent sa chute ou son triomphe. Il n'y a point d'accommodement à espérer : la créature et le Créateur ne peuvent habiter ensemble dans la même âme. Didon ne perd qu'un amant ingrat. 0 qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin ! il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle dont elle a causé les malheurs ! Et qu'elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement au profit d'Abeilard la moindre partie de son cœur : le Dieu de Sinaï est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence; il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'autres qu'à lui.

JNous nous permettrons de relever ici une erreur de Colardeau, parce qu'elle tient de l'esprit de so!i siècle, et qu'elle peut jeter quelque lumière sur Iv. sujet que nous traitons. Son épître d'Héloïse a une teinte philosophique qui n'est point dans rorijjiiial de Pope. Après le morceau que nous avons cité uii lit ces vers :

Chères sœurs, de mes fers oompaffnes innocentes, Scus ces portiques saints, colombes gémissantes, Vous c{ui ne connoissez que ces/oiL/fS vertus Que la relipion donne... et que je n'ai plus; Vous qui. dans les Iniigueiirs d'un esprit i, onastique, ÏQaotez de l'amour l'empire tyrannique;

Vous enfin qui, n'ayant que Dieu seul pour amant,

Aimez par habitude, et non par sentiment ,

Que vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensible*!

Tous vos jours sont s»' 'uns, toutes vos nuits paisibles;

Lp ci"i des passions ni. trouble point le cours.

Ah! qu'Héloïse envie et vos nuits et vos jours!

Ces vers, qui d'ailleurs ne manquent point d'abandon et de mollesse , ne sont point de l'auteur an{jlois. On en découvre à peine quelques traces dans ce passage, que nous traduisons mot à mot :

Houreuse la vier^je sans tache qui oublif le monde et que le monde oublie ! L'éternelle joie de son âme est de sentir que toutes ses prières sont exaucées , tous ses vœux résignes. Le travail et le repos parlaient é(>;alement ses jours; son sommeil facile cède sans effort aux pleurs et aux veilles. Ses désirs sont réglés , ses goûts toujours les mêtnes; elle s'enchante par ses larmes , et ses soupirs sont pour le ciel. La grâce répand autour d'elle ses rayons les plus sereins : des anges lui soufflent • tout bas les plus beaux songes. Pour elle, l'époux prépare l'anneau nuptial; pour elle, de blanches veslales entonnent des chants d'iiyménée: c'est pour elle que fleurit la rose d'Eden, qui ne se fane jatnais , et que les séraphins répandent les parfums de leurs ailes. Elle meurt enfin au son des harpes célestes, et s'évanouit dans les visions d'un jour éternel.

Nous sommes encore à comprendre comment un poëte a pu se tromper au point de substituer à cette description un lieu commun sur les iang^ueurs

' L'anL'lais ri'.o rr.

monastiques. Oui ne sent combien elle est belle et dramatique, cette opposition que Pope a voulu faire entre les chagrins et l'amour d'Héioïse, et le palme et la chasteté de la vie religieuse? Qui ne sent combien cette transition repose agréablement l'âme agitée par les passions, et quel nouveau prix elle donne ensuite aux mouvements renaissants de ces mêmes passions? Si la philosophie est bonne à quelque chose, ce n'est sûrement pas au tableau des troubles du cœur, puisqu'elle est directement inventée pour les apaiser. Héloisp, philosophant sur les /b/hles vertus de la religion, ne parle ni comme la vérité, ni comme son siècle, ni comme la femme, ni comme l'amour: on ne voit que le poëte, et, ce qui est pire encore, l'âge des sophismes et la déclamation.

C'est ainsi que l'esprit irréligieux détruit la vé rite et gâte les mouvements de la nature. Pope, qui touchoit à de meilleurs temps, n'est pas tombé dans la faute de Colardeau. U conservoit la bonne tra dition du siècle de Louis XIV, dont le siècle de la reine Anne ne fut qu'une espèce de prolongement ou de reflet. Revenons aux idées religieuses, si nous attachons quelque prix aux œuvres du génie : la religion est la vraie philosophie des beaux-arts, parce qu'elle ne sépare point, comme la sagesse humaine, ia poésie de la morale et la tendresse de la vertu.

Au reste, il y auroit d'autres observations intéressantes à faire sur Héloïse, par rapport à la maison solitaire où la scène se trouve placée. Ces cloî lies, ces voûtes, ces tombeau:: , ces mœurs austères

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en contraste avec Tamour, en doivent au^nienter la force et \n tristesse. Autre chose est de consumer promplement sa vie sur un bûcher, comme la reine do Caitlia};e; autre chose de se brûler avec lenteur comme Héloiso, sur l'autel de la relij]fion. Mais, comme dans la suite nous parlerons beaucoup des monastères, nous sommes forcé, pour éviter les répétitions, de nous arrêter ici.

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