CHIMIE ET HISTOIRE NATURELLE
Ce sont ces excès qui ont donné tant d'avantages aux ennemis des sciences, et qui ont fait naître les éloquentes déclamations de Rousseau et de ses sectaieurs. Rien n'^st plus admirable , disent -ils, que les découvertes de Spallanzani, de Lavoisier, de Lagrange; mais ce qui pevd tout, ce sont les conséquences que des esprits faux prétendant en tirer. Quoi! parce qu'on sera parvenu à démontrer la simplicité dçs sucs digestifs, on à déplacer ceux de Ih génération ; pacce que la chimie aura augmenté . ou , si Ton veut, diminué le nombre des éléments; parce que la loi de la gravitation sera connue du moindre écolier; parce qu'-un enfant p.ourra bar-
bouiller des fîp;ures de géométrie; parce que tel ou tel écrivain sera un subtil idéo/ogue, i! faudra nécessairement en conclure qu'il n'y a ni Dieu, ni véritable religion ? quel abus de raisonnement!
Une autre observation a fortifié chez les esprits timides le dégoût des études philosophiques. Ils disent: «Si ces découvertes étoient certaines , invariables, nous pourrions concevoir l'orgueil qu'elles inspirent, non aux hommes estimables qui les ont faites, m.ais à la foule qui en jouit. Cependant, dans ces sciences appelées positives, l'expérience du jour nedéfruit-elie pas l'expérience de la veille? Les erreurs de l'ancienne physique ont leurs partisans et leurs défenseurs. Un bel ouvrage de littérature reste dans tous les temps; les siècles même lui ajoutent un nouveau luétie. Mais les sciences qui ne s'occupent que des propriétés des corps voient vieillir dans un instant leur système le plus fameux. En chimie, par exemple, on pensoit avoir une nomenclature régulière' ; et l'on s'aperçoit maintenant qu'on s'est trompé. Encore un certain nombre de
' Par les terminaisons des acides en e:rT et en iques : on a démontré réet;niîn<'nt que l'acide' nitriqu* et i'acide sulturique n'étoient poinl |e résultat d'une addition d'oxijrène à l'acide nitiriix et à l'ncirie sulfureux. \\ y avoit toujours, dès le principe, un vide dans le système par l'acide muriatique, qui n'avoit pas de positif en eujç. i\J. I5ii^t!i/;)l.U't est , dit-oti, sur le point de prouver que Yazote, regardé jusqu'à présent comme une simple essence combinée avec !e calor'ujue, est une substance composée. Il n'y a qu'un fait certain en chimie, fîixé par Boerhaave, et développé par Lavoisier, savoir >que !e çcilorifiue. , ou la substance qui, unie à la lumière, compose !<• feu , lond sans cesse à distendre les corps, ou à (îcarter les unes des autres leiu'S molécules constitutives»
5^ .s • GÉMK
feits, et li faudra briser les cases de la chimie moderne. Qu'aura-t-on gagné à bouleverser les noms, à appeler l'air vital, oxigène , etc.? Les sciences sont un labyrinthe où l'on s'enfonce plus avant au moment même où l'on croyolt en sortir. »
Ces objections sont spécieuses, mais elles ne regardent pas plus la chimie que les autres sciences. Lui reprocher de se détromper elle-même par ses expériences , c'est l'accuser de sa bonne foi et de n'être pas dans le secret de l'essence des choses. Et qui donc est dans ce secret, sinon cette intelligence j)remière qui existe de toute éternité? La brièveté de notre vie, la folblesse de nos sens, ia grossièreté de nos instruments et de nos moyens , s'opposent à la découverte de cette formule générale, que Dieu nous cache à jamais. On sait que nos sciences l 'écomposent et recomposent , mais qu'elles ne peuvent composer. C'est cette impuissance de créer qui découvre le côté foible et le néant de l'homme. Quoi qu'il fasse, il ne peut rien, tout lui résiste; il ne jKiUt plier la matière à son usage, qu'elle ne se .algne et ne gémisse : il semble attacher ses soupirs ( L son cœur tumultueux à tous ses ouvrages !
Dans l'œuvre du Créateur, au contraire, tout est lauet, parce qu'il n'y a point d'effort; tout est si i;Micieux, parce que tout est soumis : il a parlé, le chaos s'est tu , les globes se sont glissés sans bruit dans l'espace. Les puissances unies de la matière sont à une seule parole de Dieu comme rien est à tout, comme les choses créées sont à la nécessité. Voyez l'homme à ses travaux; quel effrayant appa-
Dl CHRISTIANISME. 24
reil de machines ! Il aiguise le fer , il prépare le poison, il appelle les éléments à son secours; il fai* mugir l'eau, il fait siffler l'air, ses fourneaux s'allument. Armé du feu , que va tenter ce nouveau Prométhée?Va-t-il créer un monde? Non; il va détruire: il ne peut enfanter que la mort !
Soit préjugé d'éducation , soit habitude d'errer dans les déserts , et de n'apporter que notre cœur à l'étude de la nature , nous avouons qu'il nous fait quelque peine de voir l'esprit d'analyse et de classification dominer dans les sciences aimables, où l'on ne devroit rechercher que la beauté et la bonté de la Divinité. S'il nous est permis de le dire, c'est, ce nous semble, une grande pitié que de trouver aujourd'hui l'homme mammifère rangé, d'après le système de Linnœus, avec les singes, les chauvessouris et les paresseux. Ne valoit-il pas autant le laisser à la tête de la création , où l'avoient placé Moïse, Aristote, Buffon et la nature? Touchant de son âme aux cieux, et de son corps à la terre, on aimoit à le voir former, dans la chaîne des êtres , l'anneau qui lie le monde visible au monde invisible, le temps à l'éternité.
« Dans ce siècle même, dit Buffon, où les sciences paroissent être cultivées avec soin, je crois qu'il est aisé de s'apercevoir que la philosophie est négligée , et peut-être plus que dans aucun siècle ; les arts qu'on veut appeler scientifiques ont pris sa place; les méthodes de calcul et de géométrie, celles de botanique et d'histoire naturelle, les formules, en un mot. et les dictionnaires occupent presque tout
2pa GÉNIE
le naonde : on s'iaiagine savoir davaTîta{ie, parce qu'on a aujjmenté le nombre des expressions symboliques et des phrases savantes , et on ne fait point attention que tous ces arts ne sont que des échafaudages pour arriver à la science, et non pas lii* science elle-même; qu'il ne faut s'en servir que lorsqu'on ne peut s'en passer, et qu'on doit toujours se défier qu'ils ne viennent à nous manquer torsque nous voudrons les appliquer à l'édifice*.»
Ces remarques sont judicieuses, mais il nous semble qu'il y a dans les classifications un danger encore plus pressant. Ne doit-on pas craindre que celte fureur de ramener nos connoissances à des signes physiques, de ne voir dans les races diverses de la créatioji que des doigts, des dents, des becs, ne conduise insensiblement la jeunesse au matérialisme? Si pourtant il est quelque science où les inconvénients de l'incrédulité se fassent sentir dans leur plénitude, c'est on histoire naturelle. On flétrit alors ce qu'on touche : les parfums, l'éclat des couleurs, l'élégance des formes, disparoissent dans les plantes pour le botaniste qui n'y attache ni moralité ni tendresse. Lorsqu'on n'a point d<^ religion, le cœur est insensible et il n'y a plus de beauté : car la beauté n'est point un être existant hors de nous; c'est dans le cœur de l'homme que sont les grâces de la nature.
Quant à celui qui étudie les animaux, qu'est-ce autre chose, s'il est incrédule, que d'étudier de»
« BcFF,, Ilist. nnt., t,om. i . prcm. dise. , pag. 79
cadavres ? A quoi ses recherches le raènent-elles? quel peut être son but ? Ah ! c'est pour lui qu'on a fopçpjé ces cabinets, écoles où la Mort, la faux à la main, est le démonstrateur; cimetières au milieu ^lesquels on a placé des horloges pour compter des qainutes à des squelettes , pour marquer des heures à, r^te^nité!
Ç'çist dî^ns cçs tombeaux où le néant a rassemblé §ps merveilles, où la dépouille du singe insulte à la (^époqille de l'homme; c'est là qu'il faut chercher la raison de ce phénomène , un naturaliste athée : \ force cîe se promener dans l'atmosphère de sépulcres, son âme a gagné la mort.
Lorsque la science éloit pauvre et solitaire; lorsq\i'elle çrroit dans l^ vallée et dans la forêt, qu'elle épioit l'oiseau portant à manger à ses petits, ou le quadrupède retournant à sa tanière; que son laboratoire étoit la nature, son amphithéâtre les deux et les champs; qu'elle étoit simple et merveilleuse cp,EQ|Çfte les déserts ftù elle passoit sa vie ; alors elle étoit religieuse. Assise à l'ombre d'un chêne, couronnée de fleurs qu'elle avoit cueillies sur la montagne, elle se contentoit de peindre les scènes qui l'environnoient. Ses livres n'étoient que des catalogue^ de remèdes pour les infirmités du corps, ou des recueils dç cantiques dont ks paroles apaisQïent les (^puleurs dç Vàaie. Mais quand des congrégation,^ de sayant^ se formèrent; quand les philosophes, cherchant la réputation et non la nature, voulurent parler des œuvres de Dieu, sans les avoir aimées, l'incrédulité naquit avec l'amour-propre,
et la science ne hit plus que le petit instrunaeni
d'une petite renommée.
L'Eglise n'a jamais parlé aussi sévèrement contre les études philosophiques, que les divers philosophes que nous avons cités dans ces chapitres. Si on l'accuse de s'être un peu méfiée de ces lettres qui ne guérissent de rien, comme parle Sénèque, il faut aussi condamner cette foule de législateurs, d'hommes d'Etat , de moralistes , qui se sont élevés beaucoup plus fortement que la religion chrétienne contre le danger, l'incertitude et l'obscurité des sciences.
Où découvrira- 1 -elle la vérité? Sera-ce dans Locke, placé si haut par Condillac? dans Leibnitz, qui trouvoit Locke si foible en idéologie , ou dans Kant , qui a , de nos jours , attaqué et Locke et Condillac? En croira-t-elle Minos, Lycurgue, Caton, J. J. Rousseau, qui chassent les sciences de leurs républiques, ou adoptera-t-elle le sentiment des législateurs qui les tolèrent? Quelles effrayantes leçons, si elle jette les yeux autour d'elle! Quelle ample matière de réflexions sur cette histoire de V arbre de science, qui produit la mort! Toujours les siècles de philosophie ont touché aux siècles de destruction.
L'Eglise ne pouvoit donc prendre, dans une question qui a partagé la terre, que le parti même qu'elle a pris : retenir ou lâcher les rênes, selon l'esprit des choses et des temps; opposer la morale à l'abus que l'homme fait des lumières, et tâcher de lui conserver, pour son bonheur, un cœur simple et une humble pensée.
Concluons que le défaut du jour est de séparer un peu trop les études abstraites des études littéraires. Les unes appartiennent à l'esprit, les autres an cœur; or, il se faut donner de garde de cultiver le premier à l'exclusion (|u second, et de sacrifier la partie qui aime à celle qui raisonne. C'est par une heureuse combinaison des connoissances physiques et morales , et surtout par le concours des idées religieuses, qu'on parviendra à redonner à notre jeunesse cette éducation qui jadis a formé tant de grands hommes. Il ne faut pas croire que notre sol soit épuisé. Ce beau pays de France, pour prodiguer de nouvelles moissons, n'a besoin que d'être cultivé un peu à la manière de nos pères : c'est une de ces terres heureuses où régnent ces génies protecteurs des hommes , et ce souffle divin qui, selon Platon, décèle les climats favorables à la vertu '