BEAUTÉS DES SUJETS ANTIQUES
ii se présente ici une objection : si le christianisme est favorable au génie de l'histoire, pourquoi donc les- écrivains modernes sont-ils généralement inférieurs aux anciens dans cette profonde et importante partie des lettres?
D'alx)rd le fait supposé par cette objection n'est pas d'-'une vérité rigoureuse, puisqu'un des plus
tze GÉNlt
beaux monuments historlquos qui existeni chez les hommes, le Discours sur C Histoire universelle, a été dicté par l'esprit du christianisme. Mais, en écartant un moment cet ouvra^yo, les causes de notre Ir fériorité en histoire, si coie infériorité existe, méritent d'être recherchées.
Elles nous scmbient être de deux espèces: les unes tiennent à V histoire , les autres à Vhistorien.
L'histoire ancien ne, offre un lableau que les temps modernes n'ont point reproduit. Les Grecs ont surtout été remarquables par la j^fandeur des hommes, les Romains par la jOjrandeur des choses. Rome et Athènes, parties de l'état de nature pour arriver au dernier degré de civilisation, parcourent l'échelle entière des vertus et des vices, de l'ij^norance et des arts. On voit croître 1 homme et sa pensée : d'abord enfant, ensuite attaqué par les passions dans la jeunesse, fort et safje dans son àjje miir, foible et corrompu dans sa vieillesse. L'état suit l'homme, passant du gouvernement royal ou paternel au gouvernement républicain, et tombant dans le despotisme avec l'âge de la décrépitude.
- Bien que les peuples modernes présentent , comme nous le dirons bientôl, quelques époques intéressantes, quelques règnes Fameux, quelques portraits brillants, quelques actions éclatantes, cependant il faui convenir qu'ils ne fournissent pas à l'historien cet ensemble de choses, celte hauteur de le(^ons qui font do l'hisloiri' ancienne un tout complet et une peinture aci»evée. Ils n'ont point commencé par le premier pas; ils ne se sont point
formés eiix-mèmc; par degrés : ils ont été transportés du fond des forvis et de l'état sauvage au milieu des cités et de l'état civil : ce ne sont que de jeunes branches entées sur un vieux tronc. Aussi tout est ténèbres dans leur origine : vous y voyez à la foii de grands vices et de grandes vertus, une grossière ignorance et des coups de lumière, des notions vagues de justice et de gouvernement, un mélange confus de mœurs et de langage: ces peuples n'ont passé ni par cet état où les bonnes mœurs font les lois , ni par cet autre oii les bonnes lois font les mœurs.
Quand ces nations viennent à se rasseoir sur lc« débris du monde antique , un autre phénomène arrête l'historien: tout paroît subitement réglé, tout prend une face uni forme; des monarchies partout; à peine de petites républiques qui se changent ellesmêmes en principautés, ou qui sont absorbées par les royaumes voisins. En même temps les arts et les sciences se développent, mais tranquillement, mais dans les ombres, lis se préparent, pour ainsi dire, des destinées humaines; ils n'influent plus sur le sort des empires. Re'égués chez une classe de citoyens, ils deviennent plutôt un objet de luxe et de curiosité qu'un sens de plus chez les nations.
Ainsi les gouvernements se consolident à la fois. Une balance religieuse et politique tient de niveau les diverses parties de l'Europe. Rien ne s'y détruit plus; le plus petit Ftat moderne peut se vanter d'une durée égale à celle des empires des Cyrus et des César». Le christianisme a été l'ancre qui a fixé tant
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de nations flottantes ; il a retenu dans le port ces ttats qui se briseront peut-être s'ils viennent à Vompre l'anneau commun où la relijjion les tient attachés.
Or, en répandant sur les peuples cette unifortnité et pour ainsi dire cette monotonie de mœurs que les lois donnoient à l'Egypte, et donnent encore aujourd'hui aux Indes et à la Chine, le christianisme a rendu nécessaireittent les couleurs de l'histoire moins vives. Ces vertus générales, telles que l'humanité, la pudeur, la charité, qu'il a substituées aux douteuses vertus politiques; ces vertus, disonsnous, ont aussi un jeu moins grand sur le théâtre du monde. Comme elles sont véritablement des vertus, elles évitent la lumière et le bruit : il y a chez lés peuples modernes un certain silence des affaires qui déconcerte l'historien. Donnons-nous de garde de nous en plaindre; l'homme moral pamii nous est bien supérieur à l'homme moral des anciens. INotre raison n'est pas |)ervertie par un fculte abominable; nous n'adorons pas des monstres; l'impudicité ne marche pas le front levé chez les chrétiens; nous n'avons ni gladiateurs ni esclaves. Il n'y a pas encore bien long-temps que le $àng nous faisoit horreur. Ah ! n'envions pas aux Romains leur Tacite, s'il fau' l'acheter par leur Tibère!