SECONDE CAUSE
LES ANCIENS ONT ÉPUISÉ TOUS LES GENRES d'histoire, hors LE GENRE CHRÉTIEN.
À Cette première cause de rinfériorité de nos historiens , tirée du fond même des sujets , il en faut joindre une seconde qui tient à la manière dont les anciens ont écrit l'histoire; ils ont épuise toutes les couleurs; et si le christianisme n'avoit pas fourni un caractère nouveau de réflexions et dépensées, l'histoire demeureroit à jamais fermée aux modernes.
jeune et brillante sous Hérodote, elle étala aux yeux de la Grèce la peinture de la naissance de la société et des mœurs primitives des hommes. On avoit alors l'avantage d'écrire les annales de la fable en écrivant celles de la vérité. On n'étoit obligé qu'à peindre et non pas à réfléchir; les vices et les vertus des nations n'en étoient encore qu'à leur âge poétique.
Autre temps, autres mœurs. Thucydide fut privé de ces tableaux du berceau du monde, niais il entra dans un champ encore inculte de rhistoiré. ïl retraça avec sévérité les maux causés par les dissensions politiques, laissant à la postérité des exemples dont elle ne profite jamais.
2S0 GÉNTE
Xénoplion découvrit à son tour une mute nouvelle. Sans s'appesantir, cl sans rien perdre de Télégance allique, il jota des rej^ards pieux sur le cœur huuiain, et devint le père de l'iiistoire moiale.
Placé sur un plus grand théâtre, et dans le seul pays où Ton connut deux sortes d'élocjuence, celle du barreau et celle du Forum , T!te- Live les transpoî'ta dans ses récits : il l'ut l'orateur de I histoire comme Hérodote en est le poëte.
Enfin la corruption des hommes, les règnes de Tibère et de Aéron , firent naître le dernier genre de l'histoire, le genre philosophique. Les causes des événements qu'Hérodote avoit cherchées chez les dieux , Thucydide dans les constitutions politiques, Xénophon dans la morale, Tite-Live dans ces diverses causes réunies , Tacite les vit dans la méchanceté du cœur humain.
Ce n'est pas, au reste, que ces grands historiens brillent exclusivement dans le genre que nous nous sommes permis de leur attribuer; mais il nous a paru que c'est celui qui domine dans leurs écrits. Entre ces caractères primitifs de l'histoire se ti'ou- "^ent des nuances qui Fur-ent saisies par les historiens d'un rang inlV-rieur. Ainsi Polybe se place entre le politique Thucydide et le philosophe Xénophon ; Salluste tient à la fois de Tacite et de Tite- Live; mais le premier le surpasse par la force de la pensée, et l'auti'e par la beauté de la narration. Suétone conta l'anecdote sans réflexion et sans voile; ^^lutarque y joignit la moralité; Velléius Pisterculus apprit à généraliser l'histoire sans la défigurer
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Floriisen fit 1 abrép;é pfiilosopliique; enfin , DioJore de Sicile, Trogue-Pompée, Denys d'Halicarnasse, Corneliiis-Nepos, Quinte-Ciirce, Âureiius-Victor, Annnnien-iMareellin, Justin, Eulrope et d'autres que nous taisons ou qui nous échappent, conduisirent l'histoire jusqu'aux temps où elle tomba entre les mains des auteurs chrétiens; époque où tout changea dans les mœurs des hommes.
Il n'en est pas des vérités comme des ilhisions : celles-ci sont inépuisables, et le cercle des premières est borné; la poésie est toujours nouvelle, parce que Terreur ne vieillit jamais, et c'est ce qui fait sa grâce aux yeux des honinies. Mais, en morale eten histoire, on tourne dans le champ étroit de la vérité; il faut, quoi qu'on fasse, retomber dans lijs observations connues. Quelle route historique, non encore parcourue, restoit-il donc à prendre aux modernes? Ils ne pouvoient qu'imitei*; et, dans ces imitations, plusieurs causes les empèchoient d'atteindre à la hauteur de leurs modèles. Comme poésie, l'origine des Cattes , des Tenctères, des Mattiaques , n'offroit rien de ce brillant Olympe, de ces villes bâties au son de la lyre, et de cette enfance enchantée des Hellènes et des Pélasges; comme politique , le régime féodal interdisoit les grandes leçons; comme éloquence, il n'y avoit que celle de la chaire ; comme philosophie , les peuples n'étoient pas encore assez malheureux ni assez corrompus pour qu'elle eût commencé de paroître
Toutefois on imita avec plus ou moins de bon-
heur. Bentivoglio, en Italie, calqua Tite-Live, et seroit éloquent s'il n'étoit affecté. Davila, Guicciardini et Fra-Paolo eurent plus de simplicité, et Marlana, en Espagne, déploya d'assez beaux talents ; malheureusement ce fougueux jésuite déshonora un genre de littérature dont le premier mérite est l'impartialité. Hume, Robertson et Gibbon ont plus ou moins suivi ou Salluste ou Tacite; mais ce dernier historien a produit deux hommes aussi grands que lui-même, Machiavel et Montesquieu.
Néanmoins Tacile doit étie choisi pour modèle avec précaution; il y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du premier lui est trop particulière pour être tentée par quiconque n'a pas son génie. Tacite , Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux , ces phrases sèches , ces tours prompts qui , sous une apparence de brièveté , touchent à l'obscur et au mauvais g'oiit.
Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvoleht soutenir et qu'il CvSt périlleux d'imiter. ï^appolons-nous que les écrivains dos beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des Bossuet sont abondantee et enchaînées les unes aux autres ; chaqub mot, cliez eux, naît du mot (Jui Ta précédé , et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est ^as par bonds, par intervalles et en ïigne droite que cou-
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lent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image) : ils amènent longuement de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes Ittimensés les cités et les forêts, et portent à rOcéari agrandi des eaux capables de combler ses p^ouffres.