‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 62 sur 81 · POURQUOI LES FRANÇOIS N'ONT QUE DÈS MÉMOIRES · texte numérisé non relu

POURQUOI LES FRANÇOIS N'ONT QUE DÈS MÉMOIRES

Autre question qiii regarde entièrement les François : pourquoi n'avons-nous que des mémoires au lieu d'histoire, et pourquoi ces mémoires sont-ils pour la plupart excellents?

Le François a été dans tous les temps, même lorsqu'il étoit barbare, vairi, léger et sociable. 11 réfléchit peu sur l'ertsemblé des objets ; mais il observe curieusement les détails, et son coup d'œil est prompt, sûr et délié : il faut toujours qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme historien, à disparoître toùt-à-fàit. Lés mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines et quelquefois profonde^. H aime à dire : J'étois là, le roi me dit... J'apfms du prince... Je conseillai, je prévis le bien, te mal. Son amour -propre se satisfait ainsi; il étale son esprit devant le lecteur; et le désir qu'il a de se

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montrer penseur ii»{;énieux le conduit souvent à bien penser. De plus, dans ce {jenre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. 11 s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnaj^e ; et, tantôt insultant le parti opposé, tantôt se raillant du sien, il exerce à la fois sa ven^yeance et sa malice.

l)ep»i's le sire de Joinville jusîju'au cardinal de Retz, depuis les mémoires du temps de la Ligue jusqu'aux mémoires du temps de la Fronde, ce caractère se montre partout; il perce même jusque dans le grave Sully. Mais quand on veut transporter à l'histoire cet art des détails, les rapports changent; les petites nuances se perdent dans de giands tableaux, comme de légères rides sur la face de l'Océan. Contraints alors de généi-aliser nos observations, nous tombons dans l'esprit de système. D'une autre part, ne pouvant parler de nous à découvert, nous nous cachons derrière nos personnages. Dans la narration, nous devenons secs et minutieux, parce que nous causons mieux que nous ne racontons; dans les réflexions générales, nous sommes chélifs ou vulgaires, parce que nous ne connoissons bien que l'homme de notre société '.

• Nous savons qu'il y a des exceptions à tout cela, et que quelques éi-rivains François se sont (lis(in)rués comme historiens Nous rendrons loul à Tlieure justice à leur mérite, mais il nous semble qu'il seroit injuste d<f nous les opposer, el <!(• faire des objections qui ne détruiroient pas un fait fjcnéral. Si l'on en vcnoii là, quel» jugements seroient vrais en critique? Los tlicories pénctalcs ne iK>nt pa» de la oature de l'homme; le vrai le plus pur a toujour»

Enfin la vie privée des François est peu favorable au génie de l'histoire. Le repos de l'àme est nécessaire à quiconque veut écrire sagement sur les hommes : or, nos gens de lettres, vivant la plupart sans famille, ou hors de leur famille, portant dans le monde des passions inquiètes H des jours misérablement consacrés à des succès d'amour-propre, sont, par leurs habitudes, en contradiction directe avec le sérieux de l'histoire. Cette coutume de mettre notre existence dans un cercle borne nécessairement notre vue et rétrécit nos idées. Trop occupés d'une nature de convention, la vraie nature nous échappe; nous ne raisonnons guère sur celle-ci qu'à force d'esprit et comme au hasard; et, quand nous, rencontrons juste, c'est moins un fait d'expérience qu'une chose devinée.

Concluons donc que c'est au changement des affaires humaines, à un autre ordre de choses et de temps, à la difficulté de trouver des routes nouvelles en morale, en politique et en philosophie, que l'on doit attribuer le peu de succès des modernes en histoire; et, quant aux François, s'ils n'ont en générai que de bons mémoires, c'est dans leur propre caractère qu'il faut chercher le motif de cette singularité.

On a voulu la rejeter sur des causes politiques : on a dit que si l'histoire ne s'est point élevée parmi

en soi un mélanf^e de faux. La vérité humaine pst semblable au trianf^le qui ne peut avoir qu'un seul an^rlp droit , fouime si la uature avoit voulu ffraver une image de noire insuiflisaale rectitudt; dans la seule science réputée certaine parmi nous.

nous aussi haut que chez les anciens, cest que son génie indépendant a toujours été enchaîné. Il nous semble que cette .- ertion va directenoent contre les faits. Dans aucun lemps, dans aucun pays, sous quelque forme de gouvernement que ce soit , jamais la liberté de penser n*a été plus grande qu'en France au temps de sa monarchie. On pourroi citer sans doute quelques actes d'oppression, quelques censures rigoureuses ou injustes', mais ils ne balanceroient pas le nombre des exemples contraires. Qu'on ouvre nos mémoires, et l'on y trouvera à chaque page les vérités les plus dures, et souvent les plus outrageantes, prodiguées aux rois, aux nobles, aux prêtres. Le François n'a jamais ployé servilement sous le joug; il s'est toujours dédouanage, par l'Indépendance de son opinion, de la contrainte que les formes monarchiques lui imposoient. Les Contes de Rabelais, le traité de la Servitude volontaire de lia Béotie, les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron , les Ri^piibli- (/we^ de Bodin , les écrits en faveur de la Ligue, le traité oii Mariana va jusqu'à défendre le régicide , prouvent assez que ce n'est pas d'aujourd'hiû seulement qu'on ose tout examiner. Si C'étoit le titre de citoyen plutôt que celui de sujet qui fît exclusivement l'historien, pourquoi Tacite, Tite-Lixe même, et, parmi nous, l'évêquc de Meaux et Montesquieu ont-ils fait entendre leurs sévères leçons sous l'empire des maîtres les plus absolus de la terre? Sans doute, en censurant les choses déshon-

* Voyex la note <>, '« !,i lia du vokiine.

nétes et en louant les bonnes , ces grands génies n'ont pas cru que la liiîerté d'écrire consistât à fronder les gouvernements et à ébranler les bases du devoir; sans doute, s'ils eussent fait un usage hî pernicieux de leur talent, Auguste, Trajan et Louis les auroient forcés au silence ; mais cette espèce de dépendance n'est-elle pas plutôt un bien c|u'un mai ? Quand Voltaire s'est soumis à une censui'e légitime, il nous a donné Charles XII et le Siècle de Louis XIV ; lorsqu'il a rompu tout frein , il n'a enfanté que \ Essai sur les Mœurs. \\ y a des vérités qui sont la source des plus grands désordres, parce qu'elles remuent les passions ; et cependant à moins qu'une juste autorité ne nous ferme la bouche , ce sont celles-là mêmes que nous nous plaisons à évéler parce qu'elles satisfont à la fois et à la malignité de nos cœurs corrompus par la chute, et notre penchant primitif à la vérité.

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