LA TRADITION ET LES MOEURS
(( S'il y avait des mœurs, tout irait bien, écrivait naguère un Conventionnel; et pour créer des mœurs, il faut des institutions. » Ces institutions, il crut pouvoir les créer d'emblée, par voie législative. Il succomba vite, car, à une telle œuvre, la collaboration du temps et celle du peuple sont indispensables. Sans l'aide de la tradition populaire, qui ne s'improvise pas plus que ne se décrète la fraternité, on ne pourra jamais, selon le vœu exprimé, « substituer l'ascendant des mœurs à l'ascendant des hommes, lier les personnes par des rapports généreux, harmoniser ces rapports, mettre l'union dans la famille et l'amitié entre les citoyens, former une patrie y> .
Tous les hommes éclairés, et notamment ceux qui ont part au gouvernement du pays, doivent donc poursuivre infatigablement le résultat en-
trevu par Quinet : l'introduction progressive de la tradition des penseurs dans la tradition populaire. Tant que la tradition des penseurs restera chose abstraite, ésotérique, aucun progrès ne sera définitivement consacré. La philosophie ne peut devenir une force sociale qu'en prenant corps et vie, qu'en opérant une sorte de transfiguration religieuse. Que peut enfanter la logique toute sèche et toute seule? Les écoles du Moyen- Age n'y ont trouvé que néant. Sans le cœur, sans l'imagination, la raison est une lumière totalement dénuée de chaleur, une clarté qui glace. Rien ne se crée exclusivement par l'opération du Saint-Esprit. Pour tomber sous les sens, la pensée doit se substantialiser. Nous ne sommes pas des âmes immatérielles, et le verbe le plus sublime n'a prise sur les foules que s'il se fait chair. C'est par l'incarnation symbolique que l'idée devient complètement vivante, profondément populaire, vraiment et puissamment religieuse. C'est à force d'humanité qu'elle se divinise.
On a défini l'homme un animal religieux. Que la foi ait son origine dans l'ignorance ou dans la terreur, elle n'en aspire pas moins à la lumière, à l'amour, à la plus haute expansion de la vie. En toute société, l'institution religieuse résume, manifeste et consacre les efforts faits par la civilisation afin de conquérir la nature.
yo E s T H É r I Q U E
Certes, pour une élite de sages ou de dilettantes, (( l'incuriosité », le doute, sera, comme dit Montaigne, « un doux et mol chevet, et sain ». Il en va tout autrement pour le simple mortel qui peine et qui lutte. Le scepticisme, presque toujours, neutralise la volonté; l'abstraction tue l'action. Pour ne point défaillir, travailleurs et combattants ont besoin de croire et d'aimer. Il leur faut un point de repère et un point d'appui; il leur faut une certitude ayant un objet sensible. Sauf de rares exceptions, l'âme n'est calme et forte, qu'édifiée fermement sur sa raison d'être et sur ses fins. Pour la plupart des gens, le bon oreiller, c'est la foi.
Une science supérieure ne parviendra donc à remplacer une religion inférieure, que si cette science popularisée suscite un nouveau symbolisme, mieux accommodé à la synthèse des sentiments et des connaissances de l'humanité actuelle. L'homme, tant que la raison ne lui aura pas révélé tous les secrets de l'univers, suppléera par des hypothèses et des métaphores à l'insuffisance de ses facultés; et toujours il finira par croire aux plus vraisemblables de ces conjectures, aux plus séduisantes de ces images. Jusqu'à ce que la science soit parfaite, la foi, gardant pour domaine les régions matériellement inexplorables, jouera un grand rôle dans le monde.