LA TRADITION ET LA RELIGION
Mais, si l'on ne peut guère songer maintenant à supprimer le sens religieux dans l'humanité, il faut penser à le purifier, à le justifier, à l'assainir, en renouvelant la tradition populaire par la tradition philosophique. Aux vérités qu'ont découvertes les grands penseurs, le peuple est seul capable de donner la consécration de la vie. Aux Galatées modelées par ces Pygmalions, il communiquera le feu sacré. Ainsi se transforment les croyances.
L'homme illustre qui, au début de ce siècle, écrivit le Génie du Christianisme, avait admirablement senti cela. Il a voulu régénérer la foi; et son œuvre a eu le succès partiel et passager qu'elle pouvait avoir. Tout le terrain que la
science fait perdre à la religion, il entendait que la religion le regagnât par la poésie. Si le dogme fléchit irrémédiablement, ne peut-on, pensait-il, reconquérir le monde par l'influence morale de la doctrine et le charme esthétique du culte? Au lieu de soutenir contre la raison une lutte inutile et funeste, que l'esprit religieux s'attache à persuader et à charmer! Qu'il renonce à s'appuyer sur le faux ! Qu'il adopte pour principes le beau et le bien! Alors il sera invincible. S'il persiste à diviniser l'horrible, l'absurde, l'inique, il n'entraînera que stériHté, décadence et mort.
Les hommes d'Etat, si occupés soient-ils, ne perdraient pas leur temps à parcourir ces pages de Chateaubriand, toutes démodées qu'elles puissent paraître. Ils y comprendraient combien une croyance généreuse est indispensable à l'homme; ils y reconnaîtraient que la religion de l'avenir sera nécessairement la splendeur du vrai sous une forme populaire, la plus pure et la plus puissante doctrine revêtue d'une substance qui la rende palpable aux foules. Le scepticisme philosophique deviendrait un déplorable agent de dissolution pour la démocratie, qu'il prendrait et perdrait par ses côtés faibles et ses mauvais penchants. L'Etat doit s'appliquer, sans intolérance, mais sans indiflerence, à élever les intelligences, à fortifier les volontés, à
répandre le goût des plaisirs salubrcs et sensés, à moraliser et à poétiser l'existence.
Avoir foi et espérance en soi-même et en la destinée, telle est la première condition pour aimer la vie, pour vivre dignement et utilement.