L'EXIL DE LA POÉSIE
Nos politiciens modernes, d'ordinaire si peu platoniques, s'accordent cependant avec Platon sur un point : l'horreur de la poésie. Lamartine n'a été subi qu'avec défiance et dédain. Hugo ne s'est imposé qu'après cinquante ans de lutte et de gloire ; et encore les meneurs ne lui ont-ils pas, jusqu'au bout, préféré Childebrand?
Lors du Centenaire de la Révolution française, à l'Exposition de 1889, tout était représenté somptueusement. Les produits de tous les ateliers du globe resplendissaient sous les gigantesques coupoles. A droite, à gauche, résonnaient les instruments, retentissaient les machines. La Terpsichore javanaise dansait la danse des mains, et la Terpsichore africaine la danse du ventre. Le pastel et l'aquarelle étaient luxueusement installés; la presse avait son pa-
villon; la couleur à l'huile, son palais. L'Amérique érigeait une Vénus en chocolat. Les Aïssaouas mangeaient des scorpions. Tout ce que la barbarie et la civilisation ont inventé, la démocratie française l'exhibait complaisamment aux yeux de Paris et du monde; et notre République faisait dévotement défiler ses visiteurs devant le chapeau lamentable que Napoléon I" portait à Waterloo. C'était complet. Il n'y avait qu'une absente : la Poésie.
Sous le dôme central, à la place d'honneur, parmi les rayons d'or et les représentations allégoriques, on voyait briller en grosses lettres ces noms :
cARCHlTECTURE, TEINTURE, SCULPTURE, mUSlQJUE.
Quant à la Poésie, qui est l'âme de toutes les formes de l'art et la manifestation souveraine de la pensée, elle avait été traitée par les autres Muses comme Psyché par ses soeurs. Aux grandes fêtes, on conviait tout le monde; mais elle, on l'invitait à rester au coin de son feu, ni plus ni moins que la petite Cendrillon. Aussi, pour beaucoup de personnes, quelque chose manquait à la Foire internationale du -Centenaire. Merveilleuse création matérielle, disait-on; corps superbe, mais point d'âme!
Une nation ne saurait longtemps vivre sans
poésie : l'absente aura sa revanche. C'est Psyché qui finit par épouser l'Amour, et les fées protègent Cendrillon. Seule, la poésie peut réparer le mal fait par ces courtisans des foules, amuseurs sans vergogne et ambitieux sans scrupules, qui dépravent la jeune démocratie, comme Villeroi dépravait Louis XV enfant.
Aux gens d'affaires qui régnent et gouvernent, il semble, d'ordinaire, que le juste et le vrai ne sauraient jamais être assez secs, assez abstraits, assez rébarbatifs et ennuyeux. Autrement, ce ne serait plus pour eux le juste et le vrai. En fait d'art, ils n'encouragent guère que ce qui tend à montrer la nature sous ses aspects bas; et ils sont servis à souhait par une cohue empressée d'artistes incomplets mais imperturbables. Quelle exploitation triomphale de tous les appétits vulgaires! A toutes les objections, ils répondent : (C Que voulez-vous? c'est la vie! » comme les envahisseurs répondaient en 1870 : « Que voulez-vous? c'est la guerre! »
Oui, certes! l'expression de la vie est le but de l'art; et le plus précieux chef-d'œuvre est celui qui vit le plus puissamment. Mais ils s'abusent d'une étrange façon, ceux qui croient rendre la vie avec plus d'intensité en supprimant tous ses aspects supérieurs. La vérité expressive, la vérité pleine et entière, n'est pas dans l'inconscience commune, dans l'accident banal, hideux
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OU honteux. Elle réside dans la beauté vive, dans l'active harmonie, dans la manifestation substantielle et radieuse du rythme suprême, qui bat au cœur de toute créature et qui est la loi du monde. Non pas que l'art doive ignorer le mal et le laid! Mais doit-il leur accorder une place qu'ils n'ont pas dans l'existence? Que l'art les utilise, sans s'y attarder ni s'y complaire ! L'artiste qui ne peut produire que de vilaines et abjectes représentations, est lui-même d'une nature défectueuse. Pour un tempérament complet et bien équilibré, les laideurs physiques, les difformités morales ne seront jamais que les ébauches où la vie prélude à des enfantements meilleurs, que les repoussoirs au moyen desquels le Beau sort toute sa valeur et tout son charme.
Le Beau est-il une aristocratie contre laquelle doive s'insurger l'esprit démocratique? Il y aurait folie à supprimer l'idéal et le symbole en tout, sous prétexte de raison pure et de science expérimentale. On n'exile pas impunément la poésie; et ce qui fait aujourd'hui la force de l'Eglise, malgré ses dogmes irrationnels, c'est qu'elle a recueilli cette exilée. Consciemment ou non, les âmes tendres, les belles âmes naïves, restent religieuses, parce que la religion seule leur offre encore la poésie dans toute sa gloire.
L'ORGANISATION DES FORCES iMORALES
En séparant la loi de la foi, l'ancienne Rome inaugura, d'une part, le droit civil, le droit laïque, et d'une autre part, la liberté de conscience. Elle donna ainsi à l'équité l'empire de la terre, au rêve la clé des cieux. Plus tard, la Révolution française reprit l'initiative, en affranchissant le vrai, en organisant la science. Il était bon que la foi, la justice et la vérité fussent libres. Mais cette liberté deviendrait funeste, si elle n'aboutissait qu'à l'antagonisme des éléments affranchis. L'esprit religieux n'est pas incompatible, et ne doit pas rester irréconciliable, avec la raison. Leur union serait toute-puissante; leurs dissensions feraient avorter toute tentative de progrès.
Les gouvernements ont le droit et le devoir de ne point se désintéresser de ces choses.
L'Etat, qui impose matériellement la loi aux citoyens, n'a pas un intérêt moins grand à faire prévaloir le beau, le juste et le vrai, dans les âmes. L'organisation démocratique des forces morales n'est-elle pas le complément indispensable de l'organisation des forces matérielles? D'ailleurs, il ne s'agit plus aujourd'hui d'asservir violemment la loi à la foi, ou la foi à la loi ; il s'agit de les allier dans une libre et féconde association. Il ne s'agit plus de contrainte, mais de concorde. Et nous estimons que la démocratie moderne ne sera solidement établie, que le jour où elle aura su concilier sa science et sa conscience, pour représenter leur accord en de grands symboles tout resplendissants de beauté.
C'est une des causes pour lesquelles nous tenons en honneur la poésie et la tradition. Dans la très humble mesure de nos forces, nous croyons servir ainsi la patrie et l'humanité. La muse populaire et la muse littéraire nous sont sacrées toutes deux; nous pensons que celleci gagnerait infiniment à mieux connaître cellelà. (( Lamartine, a-t-on dit, est un poète en dehors de toutes les littératures, et c'est sa gloire la plus spéciale de ne pas être littéraire. » Telle est aussi, et plus spécialement encore, la gloire de la poésie traditionnelle.
Pendant cette Exposition du Centenaire que nous venons d'évoquer, se trouvaient au Champ-
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de-Mars, dans le pavillon de la Ville de Paris, deux récipients vitrés, offrant aux yeux, l'un de l'eau de Seine constamment renouvelée, l'autre de l'eau de source. L'eau de Seine était jaune, sale, chargée d'éléments morbides, souillée par les égouts. Eau vénéneuse, et qui empoisonnerait Paris, si l'on n'avait capté en pleine nature, et dérivé pour la grande cité, le flot des fontaines jaillissantes! La tradition ressemble à ces nymphes rustiques : elle n'a pas la majesté d'un large fleuve; mais, comme cette délicieuse petite Voulzie chantée par Hégésippe Moreau, c'est une source vive de poésie pure et de saine beauté. Les Parisiens se porteraient mal, s'il ne leur était donné de boire en ses ondes limpides l'âme des champs et des bois.
Malgré toutes les ironies des choses et des gens, l'idéal n'est pas un vain mot. Il représente la vérité souveraine, le rythme normal, et comme la pulsation régulière de la vie. C'est le type premier de la création; c'est le thème correct, dont tous, imparfaits et faibles instruments, nous jouons de plus ou moins heureuses variations; c'est l'exemple, le modèle, le but; c'est la haute attraction qui sollicite ce qu'il y a de meilleur en nous; c'est le mobile tout-puissant des belles conceptions et des actes généreux. Le grand œuvre de l'homme consiste à en faire de la réalité humaine.
DE LA TRADITION POPULAIRE 8l
A Bamberg, dit la légende, sur le tombeau de l'empereur Henri, la Justice est représentée sous les traits d'une femme tenant une balance à la main; mais l'aiguille indicatrice de cette balance penche un peu; et quand la balance sera équilibrée, quand l'aiguille sera droite, la fin du monde arrivera.
La fin de l'ancien monde, oui! La fin d'un monde d'ignorance et de servitude, que la vraie Justice fera disparaître en évoquant et en réalisant un monde supérieur! L'humanité n'est pas irrémédiablement condamnée au régime de l'arbitraire et de l'absurde. Elle a conçu dès l'origine, et elle finira par susciter, quelque chose de meilleur. Travaillons avec courage, avec foi, à distribuer de toutes parts les eaux vivifiantes de l'antique et toujours fraîche Tradition, cette intarissable Jouvence !
L'avenir est l'enfant du passé. C'est le passé rajeuni comme Faust, mais non par Méphistophélès. C'est le résultat synthétique, concret, vivant, de tous les efforts des aïeux vers l'idéal.
La Légende de la Mégère apprivoisée
La Légende de la Mégère apprivoisée
lEN ne saurait éclairer d'une façon plus vive et plus probante, rien ne saurait mieux illustrer, pour ainsi dire, l'esthétique de la tradition, que l'histoire d'une légende populaire dans ses origines et dans sa culture. Essayons d'en donner un exemple.
On a beaucoup disserté, naguère et jadis, sur cette curieuse comédie de Shakespeare, La zMcgère apprivoisée, dont une adaptation moderne a été représentée avec tant de bonheur à la Comédie-Française. Mais, quant à la genèse de
la pièce, les anciens commentateurs et les critiques d'hier ou d'aujourd'hui n'ont guère agité que ces deux questions :
I" Shakespeare est-il, ou n'est-il pas l'auteur de l'œuvre primitive et anonyme publiée à Londres en i 594?
2" S'il en est l'auteur, où a-t-il trouvé la légende du Dormeur éveillé^ qui forme le prologue et fournit la donnée où s'encadre l'intrigue?
François-Victor Hugo, dans son excellente Introduction aux Comédies de FcAmour, a prouvé, écartant ainsi tout soupçon de plagiat, que Shakespeare doit être considéré comme le véritable auteur de l'œuvre primitive; et il a fort bien montré d'où le poète tenait la légende orientale :
(( Tout le monde a lu dans les zMille et une C^uirs l'aventure de ce marchand de Bagdad, Abou-Hassan, qui, après avoir été endormi avec un narcotique et transféré dans le sérail impérial par ordre du calife Haroun, se réveille un beau matin commandeur des croyants, ayant pour favorites des sultanes, pour ministre le grandvizir Giafar et l'Asie entière pour esclave, puis, rendormi de nouveau et rapporté chez lui, se trouve marchand comme devant, après avoir régné comme dans un rêve. ))
Christophe Sly, dans le prologue shakespearien, subit la même aventure qu'Abou-Hassan à Bagdad. Transformé en grand seigneur dans le
songe qu'on lui fait faire tout éveille, il a une troupe de comédie qui lui joue la tMégère. Puis, ayant été rendormi, il rentre dans son humble destinée et rouvre les yeux à la porte du cabaret familier. L'aubergiste vient de lui allonger un coup de pied.
(( Qui est là? fait Sly. Ah! c'est vous, compère. Pardieu, j'ai eu cette nuit le plus mirifique des rêves.
(( — Vous auriez mieux fait d'aller dormir chez vous. Votre femme va vous accueillir de la belle sorte !
i( — Bah ! j'ai vu en songe comment on apprivoise une mégère, et je vous promets que je saurai la mettre à la raison. »
Les deux points sur lesquels portait la controverse ont donc été élucidés à souhait. Il en est un troisième qu'on ne s'est point donné le souci d'examiner, qui reste obscur encore, et qui pourtant vaut bien la peine que l'on tâche d'y jeter un peu de lumière : Shakespeare n'aurait-il pas pris l'idée première de sa comédie même dans quelque conte ou tradition d'antan, comme il a pris l'idée première de son prologue dans l'amusante histoire rapportée dès le xiii^ siècle par Marco Polo, mise en latin par Heuterus, interprétée en français par Goulard, qui y attribue la fantaisie du calife Haroun à un duc de Bourgogne, puis, vers 1 571, traduite en anglais par Richard
Edwards? Ce double emprunt ne saurait, d'ailleurs, diminuer en rien le mérite et la gloire du grand tragique, qui avait aussi bien le droit de fixer et de consacrer ces traditions populaires, que de prendre Roméo à l'Italie et Hamlet au Danemark pour les immortaliser en les animant de son génie souverain.
Or, l'Histoire et la Légende nous offrent, chacune de son coté, une série distincte de documents successifs, composant un cycle tragicomique, plus ou moins réel ici, et là plus ou moins fabuleux, que Shakespeare a vraisemblablement connu, et dont il s'est inspiré sans doute pour le tond de sa zAIégère apprivoisée.
(( Catharina, l'héroïne de la pièce, n'est pas une fille; c'est une virago, une énergumène, une barbare ! dit le traducteur français, dans le commentaire où il résume et analyse cette comédie. Son père, le bonhomme Baptista, qui est un peu ganache, a fait tout au monde pour l'humaniser; il l'a câlinée, cajolée, dorlotée, gâtée. Concessions inutiles ! La furie en est devenue plus furieuse. Il reste au père un dernier espoir : la musique. Baptista a entendu dire que la lyre d'Orphée civilisait les bêtes féroces et que la guitare d'Amphion attendrissait les pierres; il donne donc à sa fille un professeur de musique, espérant que Catharina se laissera attendrir par leluth de maître Licio.Fallacieuseillusion! A peine
la leçon a-t-clle commencé que l'élève a pris l'instrument et en a joué... sur la tête du professeur. Qui donc essayera maintenant d'apprivoiser cette sauvage?
(( Vous apercevez bien là-bas cet étrange cavalier qui trottine sur la route de Vérone à Padoue ? Il porte un chapeau neuf et un vieux justaucorps, de vieilles culottes retournées trois fois, des bottes ayant servi longtemps d'étuis à chandelles, une vieille épée sans poignée et sans fourreau. Enfin il est assis sur une selle vermoulue dont les étriers sont dépareillés. Le cheval est pelé comme un rat, atteint de la morve, affligé d'un lampas, infecté de farcin, accablé d'éparvins, couvert d'avivés, perdu de vertigos, rongé de mites ; l'échiné rompue, les épaules disloquées; muni d'un mors que retient une seule bride, d'une têtière en peau de mouton raccommodée par de gros nœuds, d'une sangle rapiécée six fois et d'une croupière de velours réparée çà et là avec de la ficelle. Le don Quichotte de notre Rossinante s'appelle Petruchio, et savez-vous quel est le nom de sa Dulcinée? — Catharina! Oui, cet original, ce lunatique, ce fou a demandé la main de Catharina, obtenu le consentement du père, et c'est dans ce burlesque équipage qu'il prétend se marier. Vous comprenez l'ébahissement des bons bourgeois de Padoue en voyant apparaître un pareil fiancé. Les gens de
la noce supplient Petruchio de revêtir un costume plus digne de la circonstance. Mais Petruchio s'y oppose énergiquement : — Trêve de discours, hurle-t-il, c'est moi qu'elle épouse et non mes habits ! Et il traîne au pied de l'autel sa fiancée stupéfaite.
(( Le prêtre demande onctueusement à Petruchio s'il consent à prendre Catharina pour femme : — Oui, sacredieu ! rugit Petruchio. Devant cette incroyable violence, qu'a fait la terrible Catharina? L'ogre et l'ogresse ont dû se dévorer. Nullement ; Catharina n'a rien dit, elle n'a pas murmuré, elle n'a pas soufflé. Gremio prétend même l'avoir vue trembler quand Petruchio a jeté à la barbe du curé le fond de la coupe de communion...
(( Au moment de se mettre à table, Petruchio annonce une résolution inouïe, celle de ne pas s'y mettre : des affaires urgentes, prétend-il, l'obligent à partir avant ce soir; il partira donc avec sa femme. Tous se récrient; il est inadmissible qu'un dîner de mariage se passe de mariés. Catharina, Catharina l'intraitable, s'avance vers son mari et, lui serrant la main, lui dit de la voix la plus câline : Je vous en supplie !
(( — Je suis fort aise que vous me suppliiez de rester, répond Petruchio, mais je suis résolu à ne pas rester.
(( ...Ce je vous en supplie de Catharina est déjà
un joli succès. C'est le premier cri vraiment féminin qu'elle ait jeté. Mais elle est loin d'être apprivoisée encore ; et la preuve, c'est que, devant le refus formel de Petruchio, elle reprend son humeur opiniâtre : — Eh bien, soit ! Moi, je ne partirai pas aujourd'hui, ni demain, ni avant que cela me plaise.
(( Cet instant critique va décider de l'avenir des époux. Si Petruchio cède, ce sera Catharina qui, dans le ménage, portera les culottes. Mais il est à la hauteur du péril : — Allons, Cateau, s'écrie-t-il, n'ayez pas l'air grognon ! Je veux être maître de ce qui m'appartient. Catharina est mon bien, ma chose, ma maison, mon mobilier, mon champ, mon cheval, mon bœuf, mon âne, mon tout! La voilà! y touche qui l'ose! Et, ce disant, il enlève sa femme d'une main, brandit son épée de l'autre et se fraye un passage au milieu des convives ébahis. »
Puis il lui emprunte sa propre humeur à elle, son acariâtre et agressif esprit de contradiction, pour que, par une expérience passive, elle en sente personnellement tous les côtés odieux, tous les inconvénients. Il lui fait subir une suite d'épreuves qui la déconcertent, l'abattent, l'accablent, la domptent, et finissent par rendre la barre de fer souple comme un jonc, le crin hargneux doux comme un fil de soie.
(( Mais cet enfer est loin d'être éternel, et elle
n'a qu'un mot d'amour à dire pour le changer en paradis. Ainsi Catharina est guérie de sa mauvaise humeur par la mauvaise humeur de son mari. Grâce à cette homéopathie conjugale, elle reprend peu à peu la saine nature de son sexe, la bonté, l'affabilité, la bienveillance, l'humilité, la tendresse, la résignation, la timidité, la grâce, ces forces de la faiblesse.
(( Elle s'adresse à toutes les femmes et leur prêche le devoir avec l'enthousiasme exalté d'une convertie : — Fi! £.-\ détendez ce front menaçant et rembruni. Votre mari est votre seigneur, votre gardien, votre chef, votre souverain, celui qui s'occupe de vous et de votre entretien, qui livre son corps à de pénibles labeurs et sur terre et sur mer, veillant la nuit dans la tempête, le jour dans le froid, tandis que vous dormez chaudement au logis. Il n'implore de vous d'autre tribut que l'amour, la mine avenante et une sincère obéissance, trop petit acompte sur une dette si grande! ))
Tels sont, en raccourci, les faits, les gestes et les propos de la zMégère apprivoisée.
Cherchons maintenant les sources de cette étrange pièce, franche et joviale comme une farce du moyen âge, fine et profonde comme un chef-d'œuvre de la comédie classique.
Examinons d'abord ce que les documents historiques nous donnent.
Si les rapprochements que nous avons été amené à faire entre l'Histoire et le Théâtre, ont quelque raison d'être, si nos impressions ne sont pas absolument chimériques, le prototype de la (c diablesse mise à la raison », de cette belle et acariâtre Catharina, ne serait autre, en réalité, que très haute et très majestueuse dame Mathilde de Flandre, épouse couronnée de Guillaume-le- Conquérant, duchesse de Normandie et reine d'Angleterre.
Les chroniques des xi^ et xii*' siècles rapportent maintes particularités intéressantes sur cette illustre princesse. Mais tandis que les historiens normands parlent d'elle avec onction et componction, sur un ton toujours empreint de respect et de solennité, les conteurs anglo-saxons semblent prendre un malin plaisir à tourner certaines de ses aventures au comique, voire même au burlesque, et à y mêler, de l'air le plus inno-
cent du monde, un brin de réalisme et de vulgarité, rabaissant ainsi, sans vergogne mais non sans ironie, cette puissante dominatrice au niveau des plus simples mortelles. Revanche bien naturelle, sinon bien légitime, d'un peuple vaincu sur les envahisseurs victorieux!
Les narrateurs flamands et picards ne montrent ni tant de vénération ni tant de mahce. Ils ont plus de détachement et d'impartialité; et c'est chez eux qu'on trouve sur la reine Mathilde les récits qui peuvent passer pour les plus caractéristiques et les plus fidèles.
Voici, d'ailleurs, comment un précieux manuscrit de l'ancienne Bibliothèque Saint-Germaindes-Prés relate les singulières fiançailles du Conquérant avec l'héritière féodale, d'après laquelle, probablement, a été modelée la petite bourgeoise revêche, transportée par Shakespeare sur la scène britannique :
« Le duc Guillaume de Normandie envoya demander au comte de Flandre Baudouin la main de sa fille Mathilde. Celui-ci, très favorable à cette demande, en parla à la demoiselle. Elle répondit : (( Jamais je n'épouserai un bâtard! i) Sur quoi le comte, avec toute la courtoisie possible, s'excusa auprès de Guillaume. Mais bientôt le duc sut le langage qu'avait tenu Mathilde; il en eut un profond dépit.
(( Aiguillonné par la colère, il part sur-le-
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champ, avec quelques serviteurs. Il pousse jusqu'à Lille, descend de cheval devant le château de Bue, y entre sans se faire aucunement annoncer, et d'un pas rapide pénètre jusqu'à la salle ou se tient la jeune princesse. Sur le seuil, il la fixe une minute en silence, puis dans un emportement furieux, les sourcils froncés, les yeux flamboyants, les lèvres frémissantes, pâle, terrible, superbe, il marche droit à elle, la soufflette, la renverse de son siège, la prend par ses longs cheveux, la traîne sur le carreau, la foule aux pieds, la repousse violemment contre la muraille, sort du château avec la satisfaction de la vengeance accomplie, se remet en selle sans avoir été inquiété, tant l'exécution a été prompte, irrésistible, stupéfiante, quitte avec son escorte l'îlot de Bue, et, des bords de la Deule, regagne ses domaines à franc étrier...
(( Une guerre à mort semblait inévitable entre Baudouin et le brutal Normand, ajoute l'historien des comtes de Flandre; il n'en fut rien cependant. Et, chose étrange, ce fut Mathilde ellemême qui apaisa son père. Par une de ces incroyables révolutions qui s'opèrent dans le cœur des femmes, elle s'était éprise du duc, dès l'instant où elle avait été l'objet de ses violences. Elle le lui fit savoir; et bientôt le mariage se célébra dans la ville d'Eu, en Normandie, au grand étonnement de chacun. Comme on
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demandait à Mathilde la raison d'un changement si subit :
(( Sachez, répondit-elle, que celui-là est un fier baron, qui ose venir battre une fille dans la maison même de son père ! »
Le mot et le sentiment qu'il exprime ainsi, ne sont-ils pas profondément féminins? Si la Catharina de Shakespeare ne fait pas formellement le même aveu, elle n'en subit pas moins la même influence. Molière, par un trait de génie, a retrouvé ce cri du cœur. « Et s'il me plaît à moi d'être battue ! )) riposte la femme de Sganarelle, tout comme la femme de Guillaume-le- Conquérant.
La zMcgère apprivoisée est une farce très divertissante, et le zMcdecin malgré lui est le plus joyeux des chefs-d'œuvre. Mais dans la tragicomédie légendaire de la princesse lilloise, on sent quelque chose de supérieur; tout en nous faisant sourire vers la fin, l'aventure nous émeut jusqu'à l'âme, avec ce qu'elle contient de faiblesse héroïque, d'orgueilleuse humilité, de soumission triomphale, d'amour ingénu et entraînant.
(( Ferriim est quod amant ! )) disait Juvénal de ses Romaines. Nos Françaises ne sont pas autrement faites. Chez la femme, on retrouve toujours le respect et la passion de la force.
Et puis, comme le héros de cette familière
épopée l'emporte sur le dompteur de la zMégère ! comme il est à la fois plus grand et plus humain ! C'est qu'il aime véritablement, lui. C'est qu'il ne joue pas un rôle d'emprunt, ne se contente pas de donner une leçon plaisante et morale, n'est pas un masque de carnaval, un Petruchio de rencontre. Quel orgueil vrai, quelle passion ardente en son emportement ! Il est magnifique d'indignation sincère. En lui éclate, vengeur et tout-puissant, le courroux du sexe fort. Voilà pourquoi l'âpre et dédaigneuse Mathilde reconnaît son maître, désarme, abdique, s'humilie tendrement.
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Mais en cette rude légende d'amour, dont les deux protagonistes ne sont pas indignes de Chimène et de Rodrigue, que peut-on considérer comme réellement historique ?
Le caractère très impétueux de Guillaume-le- Conquérant, nettement indiqué même par les annalistes qui lui sont particulièrement favorables, donne à l'épisode une certaine vraisemblance, bien que les plus sérieux de ces narrateurs n'y fassent aucune allusion directe.
Fils d'Ariette, la beauté normande si franche et si fière, mais qui ne fut jamais duchesse que de la main gauche, Guillaume était fort chatouilleux au sujet de ses origines. Irritable et vindicatif à l'excès, sur ce point-là spécialement il ne pardonnait rien. Benoît de Sainte-More, dans sa Chronique des ducs de VH^rmandie^ en cite un exemple significatif :
c: Un jour que Guillaume assiégeait Alcnçon,
les assiégés s'avisèrent de lui crier du haut des remparts : — La peau ! la peau ! et de battre des cuirs, pour faire allusion au métier du bourgeois de Falaise dont il était le petit-fils. Le bâtard fit aussitôt couper les pieds et les mains à tous les prisonniers qu'il avait en son pouvoir, et lancer leurs membres, par ses frondeurs, au-dedans des murs de la ville. »
Ce faisant, il sacrifiait à son intérêt aussi bien qu'à sa colère, car son seul titre au duché de Normandie consistait en ce petit discours que son père, le duc Robert, avait tenu aux barons normands, avant d'entreprendre, pieds nus, le pèlerinage à Jérusalem dont il ne devait pas revenir vivant : ce J'ai un petit bâtard qui grandira et qui sera prud'homme, s'il plaît à Dieu ; et je suis certain qu'il est mon fils. Recevez-le donc pour seigneur! »
Le moine de Jumièges (Histoire des ^^ormands, liv. 7, ch. 18) n'est pas moins précis que Benoît de Sainte-More sur l'incident d'Alençon : (( Trente-deux hommes furent ainsi mutilés; ils avaient, par dérision, appelé le duc : marchand de peaux! en frappant sur des peaux et des cuirs... ))
Quant au mariage de Guillaume avec Mathilde, les chroniqueurs normands en donnent, sur le ton de l'épithalame, un récit plus ou moins détaillé, mais sans y mentionner la scène du
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château de Bue. ce Baudouin, comte de Flandre, écrit Guillaume de Jumièges, avait une fille nommée Mathilde, de très grande beauté et de très grand cœur. Elle lui fut demandée en mariage parle duc Guillaume; et, enchanté de cette alliance, Baudouin la conduisit lui-même au château d'Eu, 011 il apporta de nombreux présents, d
Orderic Vital dit simplement : (( Le duc de Normandie, Guillaume, se faisait de plus en plus remarquer par son énergie et ses rares qualités... Il épousa la généreuse Mathilde, fille de Baudouin, duc des Flamands. ))
La relation de Guillaume de Poitiers est plus explicite : (( En ce temps-là florissait Baudouin, marquis de Flandre, très illustre par la noblesse de son antique maison. Il touchait par ses Etats à ceux des Teutons et des Français, et l'emportait sur eux par sa puissance. Il descendait des chefs des Morins qu'on appelle aujourd'hui Flamands, ainsi que des rois de la Gaule et de la Germanie; il tenait également à la célèbre famille des princes de Constantinople... Les rois respectaient et craignaient ce sage et puissant seigneur... Il accorda la main de la très gracieuse dame sa fille au duc de Normandie, et la lui mena lui-même avec grand apparat. Sa bonne et sainte mère, en personne, avait pris soin de l'élever, et avait fait fructifier en elle les heureux dons qu'elle tenait de son père. »
Selon ces historiens, le seul obstacle sérieux au mariage fut la parenté qui existait entre Guillaume et Mathilde. Tous deux, en effet, descendaient du duc de Normandie Richard-le-Bon, dont une fille, Eléonore, avait épousé Baudouinle-Barbu, comte de Flandre. C'est pourquoi, d'abord, le pape les menaça d'excommunication s'ils se mariaient.
(( A la cour de Normandie, rapporte la chronique, il y avait un religieux nommé Lanfranc, Lombard d'origine, fameux par toute la chrétienté pour son habileté dans la jurisprudence et pour ses ouvrages consacrés à défendre l'orthodoxie catholique. Il était un des plus intimes et des meilleurs conseillers du duc. Mais il tomba en disgrâce pour avoir blâmé son mariage avec Mathilde, fille de Baudouin, comte de Flandre, sa parente à un des degrés prohibés par l'Eglise. Il fut exilé. Loin de se plaindre inutilement, il alla plaider auprès du pape Nicolas 1 1 en faveur du mariage qu'il n'avait pas cru pouvoir se permettre d'approuver. Il obtint une dispense pour les mariés, et par ce signalé service il rentra en faveur auprès de Guillaume, puis devint l'âme de ses conseils. ))
La dispense ne tut pas facile à obtenir. Pour se concilier les gens d'Eglise, Guillaume et Mathilde avaient fait une fondation charitable, qui consistait à nourrir et habiller cent pauvres,
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tant à Rouen qu'à Caen, Bayeux et Cherbourg. Le pape ne fut pas désarmé. Il leur imposa, pour pénitence, de faire construire et de doter chacun une abbaye, l'une de nonnes, l'autre de moines, où l'on prierait pour leur salut. « Les dites abbayes furent richement bâties et fondées es faubourgs de Caen, celle de la Trinité pour les femmes, celle de Saint-Etienne pour les hommes. )) On les appelle encore l'Abbaye-aux- Hommes et l'Abbaye-aux-Dames.
Ainsi, c'est malgré l'Eglise et le pape que la fille de Flandre épousa celui auquel, selon la tradition, elle avait, sur la première heure, opposé un dédain si outrageux. En pareil cas, une femme énergique veut, à tout prix, l'amour ou la mort de l'homme qui l'a bravée.
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Les vieilles chroniques anglo-saxonnes et flamandes ne sont point invariablement hostiles à la reine Mathilde. « Ses conseils, y est-il dit, adoucirent plus d'une fois l'âme farouche du Conquérant; et c'est après sa mort seulement que Guillaume s'abandonna sans réserve à son humeur tyrannique. »
Mais, à coté de ces bonnes paroles, on y trouve, outre la scène de violence où le duc se venge si brutalement de la jeune princesse, mainte observation narquoise, mainte anecdote satirique. Accusée d'avarice et de cruauté, la reine n'y fait pas fort belle figure : c( L'un des premiers noms incrits sur les rôles du Partage fut celui de la femme du Conquérant, rapporte Augustin Thierry. Elle obtint, pour sa part de conquête, toutes les terres d'un riche Saxon appelé Brihtrick. Cet homme, si l'on en croit de vieux récits, ne lui était pas inconnu ; et dans
un de ses voyages en Flandre, comme ambassadeur du roi Edward, il avait encouru les ressentiments de la fille du comte Baudouin en refusant de l'épouser. Ce fut Mathilde elle-même qui demanda au roi, son mari, de lui adjuger, avec tous ses biens, l'Anglais qui l'avait dédaignée; et elle satisfit à la fois sa vengeance et son avarice, en s'appropriant les terres et en faisant enfermer l'homme dans une forteresse. » Un historien français, l'auteur de la C^ouvelle Histoire des U^rmands . s'élève avec indignation contre les calomnies par lesquelles le peuple vaincu voulut, dit-il, ternir la mémoire de celle qui, la première en Angleterre, fut appelée reine : (( D'anciens écrivains ont osé accuser Mathilde d'une intrigue galante avec Roger de Beaumont, pendant la première absence de son mari. Qu'on juge si c'est croyable ! Ce Roger de Beaumont, trop âgé pour prendre part à l'expédition, avait été laissé par Guillaume auprès de la duchesse pour l'aider dans les soins et affaires de la régence. Ce fut par le conseil de cet homme, affirmentils pour surcroît de mensonges, que la reine demanda à son mari, repartant pour l'Angleterre, le tribut des bâtards. Ce qu'était ce tribut, ils ne le disent pas, d'ailleurs. Mais ils rapportent que le duc, outré de colère, attacha la dame à la queue de son cheval, et la traîna ainsi depuis
le faubourg Saint-Gille jusqu'au Bourg-l'Abbé. Ils ajoutent encore que c'est en expiation de cette barbarie qu'il fit bâtir les deux monastères de Caen, l'un à l'endroit d'où il était parti, et l'autre à celui où il s'était arrêté. Récit tellement révoltant qu'un moine, ou chanoine, a fait un gros livre pour réfuter cette assertion scandaleuse!... Ce moine s'appelait Mathieu de la Dangie. )) 11 n'y a là, évidemment, qu'une variante de la légende relative à la demande en mariage.
La façon dont la reine intervint entre son redoutable mari et Robert, leur fils aine, prouve tout au moins qu'elle n'était ni si avare ni si dure que le prétendaient ses ennemis. Robert, après une violente altercation avec son père, avait dû quitter la Normandie : ce Exilé et sans ressources, il se trouvait réduit à mendier l'argent des usuriers étrangers. La reine, en sa tendresse maternelle, lui envoyait souvent, à l'insu du roi, de grosses sommes d'or ou d'argent et autres objets de prix. Guillaume, ayant découvert cela, fut pris d'une colère terrible et défendit que ces envois fussent renouvelés. La reine eut la hardiesse de lui désobéir.
(( Qui peut espérer une compagne fidèle et dévouée! s'écria-t-il alors; ma propre femme que j'aime comme mon âme, à qui je confie mes trésors, mon pouvoir, mon royaume tout entier.
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soutient maintenant mes ennemis. Elle leur prodigue mes richesses, elle les arme contre moi.
(( Sans se déconcerter, Mathilde répondit avec douceur et fermeté : — Mon seigneur, je vous supplie de ne pas vous étonner si j'aime tendrement l'aîné de mes enfants. Par les vertus du Très-Haut, si notre fils Robert était enseveli au fond de la tombe et qu'il fallût tout mon sang pour le ranimer, j'en verserais jusqu'à la dernière goutte, et je ne craindrais pas d'affronter les souffrances que la faiblesse de mon sexe ne peut supporter. Croyez-vous qu'il me soit doux de nager dans l'opulence, quand notre fils est accablé de détresse?
(( Ces paroles ne firent qu'exaspérer la fureur de Guillaume. Il ordonna qu'on se saisît du courrier de la reine et qu'on lui crevât les yeux; mais cet homme, un Bas-Breton appelé Samson, fut avisé à temps et se fit moine au monastère d'Ouche, pour sauver son corps et son âme, pro salvatione corporis ei anima:. »
C'est ce même fils Robert qui, plus tard, assiégé par Guillaume à Gerberoy, lutta seul à seul, dans une sortie, contre un cavalier masqué de son heaume, le blessa au bras, le renversa de cheval, reconnut à la voix du blessé que c'était son père, le releva, l'aida à se mettre en selle, et le laissa partir libre. Le père et le fils se réconcilièrent alors, puis se brouillèrent avec plus
d'âpreté; et Robert dut s'exiler de nouveau, maudit par son père qui mourut sans avoir voulu retirer la malédiction. L'enfant maudit ne put jamais réussira rien; il s'épuisa vite en vaines et stériles aventures.
Tous les fils de Mathilde semblaient voués à un destin lamentable. A la fleur de l'âge, Richard fut mortellement blessé à la chasse, dans la Forêt-Neuve, en Angleterre. Guillaume-le-Roux, après treize ans de règne, succomba au fond de cette même forêt, frappé d'une flèche en pleine poitrine, tandis qu'ilforçait un cerf. Le plus jeune de tous, Henri, qui succéda à Guillaume-le-Roux, mourut de douleur, après avoir perdu son unique fils légitime et tous ses enfants naturels dans le fameux naufrage de la Blanche-Nef : ce Lords, gentils hommes et belles dames, dit la complainte, tous périrent. O la cruelle aventure ! — Us étaient soixante-dix, et ils furent tous noyés, sauf un pauvre diable de boucher qu'on recueillit expirant. »
Des quatre filles de la reine, une seule, Adèle, mariée au comte Etienne de Blois, laissa des enfants.Constance, femme de Fergant, comte des Bretons, mourut sans postérité. Cécile « se consacra vierge à Dieu, succéda à sa mère comme abbesse de l'Abbaye-aux-Dames, et vécut de longs jours dans la prière ». Adélaïde, ce très belle et déjà nubile, se recommanda dévotement au Sei-
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gneur et finit en odeur de sainteté ». Celle dont il reste le plus mélancolique souvenir est cette tendre et malheureuse Agathe, fiancée toute jeune au prince Harold, qu'elle se prit à aimer profondément. Bientôt, hélas! tout son bonheur fut brisé : Harold se brouilla avec le duc normand pour l'héritage d'Edward d'Angleterre; puis, devenu roi, il fut défait et tué par Guillaume, qui conquit ses États. Agathe, ayant alors été demandée en mariage par Alphonse, roi de Galice, lui fut accordée. On l'embarqua pour l'Espagne. (( Mais, ajoute Orderic Vital, comme son cœur était encore à son fiancé perdu, elle tint pour un sacrilège de se lier à un autre. Elle avait vu cet Anglais et l'avait aimé; aussi était-elle désespérée de ce qu'on l'eût donnée et envoyée à l'Espagnol qu'elle n'avait jamais vu. C'est pourquoi elle pria Dieu en pleurant de ne paa permettre qu'elle arrivât en Espagne, mais plutôt de la rappeler à lui. Ses prières furent exaucées. Elle mourut pendant la traversée; et son corps, ramené dans son pays natal, fut enseveli à Bayeux, en l'église de Sainte -Marie toujours vierge. ))
Triste et tragique race, que les descendants de notre fière princesse flamande et de ce fameux Conquérant qui, lui-même, eut une fin si misérable, abandonné de tous, volé, dépouillé, et laissé là, presque nu, sur le plancher, sans que
DE LA Ml'iGÈRE APPRF\'OISÉE IO9
personne voulût rester pour veiller le cadavre!
La reine Mathilde l'avait précédé au tombeau, emportée en peu de jours par une fièvre maligne, après un pèlerinage à Saint-Evroult. On l'inhuma dans le chœur de l'Abbaye-aux-Dames. Sur sa tombe fut érigée sa statue de grandeur naturelle, avec une épitaphe de treize vers latins gravés en lettres d'or, qui vantent sa piété, sa charité, et la montrent (( pauvre pour elle-même, riche pour les malheureux — pauper sihi. dires egenis. »
La tradition, d'origine moderne, qui lui attribue la célèbre a Tapisserie de Bayeux », ne repose sur aucun document.
Dans l'image qui nous reste d'elle, la reine Mathilde apparaît belle et pensive, la couronne au front, les cheveux dénoués sur les épaules, un missel à la main gauche, un sceptre fleuri à la main droite, un lion à ses pieds.
IIO LALÉGENDE
De la reine, revenons à la zAîcghe. On comprend de quelle façon, selon toute probabilité, l'aventure historique ou quasi historique de Mathilde a engendré la légende qui, entre le xf et le XVI*" siècle, s'est répandue dans les masses plébéiennes, et s'y est vulgarisée, déformée, jusqu'au jour où Shakespeare l'a recueillie.
Après la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume, les Anglais, pour se venger de leur vainqueur, prirent plaisir à rappeler, à mettre en évidence, à blasonner, ce qu'il voulait, par-dessus tout, faire oublier : son origine marchande, sa bâtardise. Et pour lui rendre le souvenir plus amer encore, c'est par sa propre fiancée qu'ils lui firent jeter cette bâtardise à la tête. Très vite, les épisodes du donjon de Lille et du faubourg de Caen devinrent populaires dans les pays conquis. Sous une forme de mieux en mieux adaptée aux gens qu'ils devaient divertir, ils finirent par
DE LA iMÉGÈRE APPRIVOISEE III
prendre une tournure et un accent franchement burlesques, par fournir un thème perpétuel de parades foraines et de jeux scéniques. C'est ainsi que l'illustre princesse Mathilde est devenue la petite Catharina ; c'est ainsi que l'orgueilleuse beauté féodale, domptée par l'invincible Guillaume, s'est métamorphosée, sur les tréteaux de Londres, en une simple iMégère, apprivoisée par un simple Petruchio.
On ne saurait guère déterminer exactement dans quelle mesure l'histoire et la chronique de la première reine normande d'Angleterre ont pu influer sur les innombrables récits traditionnels, contes de fées ou contes de bonnes gens, qui, avec des incidents ou des détails sans cesse renouvelés, sans cesse multipliés, forment, depuis un temps immémorial, le vaste cycle d'affabulations populaires où l'héroïne est une noble et riche enfant gâtée, une belle demoiselle attirant tous les cœurs par son joli visage, puis les désespérant tous par sa méchante humeur.
Sur ce point délicat, et sur la question de reconnaître, d'autre part, comment ces vieux récits ont pu eux-mêmes modifier la légende de Mathilde, on ne saurait faire que des conjectures plus ou moins hasardeuses. Toutefois, pour compléter les origines de la zMcgère apprivoisée^ nous devons donner ici le conte le plus curieux de ce cycle populaire. Ecoutez donc l'histoire plaisante
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et morale du roi Bec-de-Grive, telle que jadis elle nous fut contée dans les villages de la Meuse et de la Moselle, telle que nous l'avons retrouvée plus tard dans les Ardennes, en Picardie, en Flandre, et telle, à peu près, que les frères Grimni l'ont transcrite en Allemagne vers la fin du dernier siècle.
Il était une fois un roi qui avait une fille merveilleusement belle, mais si fière, si hautaine, si vaine de sa beauté, qu'elle ne trouvait aucun soupirant digne d'elle. Et non contente de refuser tous les épouseurs qui se présentaient, elle prenait plaisir à se moquer d'eux.
Pour en finir, le roi, son père, fit annoncer une grande fête, où il convoqua tous les jeunes gens à marier de tous les pays d'alentour, et même des plus lointaines contrées.
Ils arrivèrent en foule par toutes les routes ; et c'était une joie pour les yeux de voir tant de gentils seigneurs, en la diversité chatoyante de leurs riches et élégants costumes, parmi l'étrange appareil des gens de toutes les races et de toutes les couleurs, écuyers, pages ou esclaves, qui leur faisaient cortège avec des chevaux, des éléphants, des lions, des chameaux, des singes, des chiens et des faucons.
Quand le moment solennel fut venu, on rangea les prétendants selon leurs titres et qualités : d'abord les rois, puis les princes, ensuite les ducs, les marquis, les comtes, et enfin les barons avec les simples chevaliers. Alors la fille du roi passa dans leurs rangs et considéra successivement chacun d'eux.
Nul ne trouva grâce devant son esprit sarcastique. Chaque visage nouveau lui inspirait une nouvelle raillerie.
L'un était trop gros : a Un tonneau, un bien beau tonneau! » disait-elle.
L'autre était trop grand : et elle affectait de le toiser de bas en haut, avec la plus impertinente gravité : « Une perche! Est-ce une perche que pour moi l'on cherche? ^
Celui-ci était trop pâle, et elle ne voulait pas vivre avec un spectre. Celui-là était trop coloré : « Un vrai coq, excellent pour la basse-cour! Coco! cocorico! ))
Un troisième était si petit, que le chat, comme dans la chanson, l'eût pris pour une souris.
Un quatrième avait les jambes si longues, si longues, que la princesse lui demanda pourquoi il n'était point descendu de ses échasses.
Un sixième était rugueux et tortu : <k Du bois vert! Un tagot de bois vert! Qu'on le sèche pour faire un feu clair! »
DE LA MÉGÈRE APPRIVOISÉE Ilf
Un septième était doux et frisé comme un mouton. Elle lui bêla au nez : « Bê... ê... é!... » Et ainsi de suite.
iVlais celui de tous qui lui parut le plus étrange, le plus comique, le plus divertissant, ce fut un jeune roi au menton singulièrement accentué. Devant lui elle ne put garder son sérieux. Elle fut prise d'un fou rire : « Hi ! hi ! lii! il est bien gentil! ))
Elle voulut se contenir, mais le fou rire repartit plus fort : (( Ho ! ho ! ho ! il est vraiment beau ! »
Et comme son père l'interrogeait : ^<; Ha ! ha ! ha! fit-elle en se tordant; le drôle de menton qu'il a ! Les grives ont le bec fait comme ça. C'est le roi Bec-de-Grive, ce roi-là ! »
Du coup, tout le monde à la cour, depuis le grand chambellan jusqu'au dernier marmiton, appela ce pauvre jeune roi (( le roi Bec-de- Grive».
Mais le vieux monarque, voyant sa fille se gausser indistinctement de tous les épouseurs, finit par se fâcher tout rouge; et dans sa colère, avant de se coucher, il jura qu'elle aurait pour mari le premier homme à marier qui, le lendemain, passerait devant la porte.
Le lendemain matin, vint à passer un chanteur ambulant, qui chanta sous les fenêtres du palais et qui demanda l'aumône après avoir chanté.
Il6 LALÉGENDE
Quoique le pauvre diable fût couvert de haillons, le roi le fit comparaître devant son trône et lui dit : (( Ta chanson m'a fait plaisir; pour te remercier, je te donne ma fille en mariage. »
La princesse fut suffoquée quand elle entendit cela. Elle n'en pouvait croire ses oreilles. Son père devenait-il fou ? Mais le vieux roi poursuivit sans sourciller : (( J'ai fait serment, ma fille, de te marier au premier homme qui passerait; je ne dois pas me parjurer. Il faut en prendre ton parti. )) Elle eut beau dire, elle eut beau faire; pleurs, sanglots, supplications, tout fut vain. Le chapelain fut averti. On se rendit à la chapelle, et la royale demoiselle fut mariée au chanteur ambulant.
(( Maintenant, lui dit son père après la cérémonie, tu ne peux, avec un mari pareil, rester un instant de plus en mon palais. Je ne le souffrirais pas. Pars donc, fais route avec lui; et que Dieu vous garde, si vous méritez sa sainte miséricorde! ))
Le chanteur l'emmena sans retard, et elle dut cheminer en sa compagnie. Us arrivèrent tous les deux devant une vaste forêt. La princesse demanda : « A qui sont ces bois où j'arrive? »
L'écho répondit : i< Ils sont au bon roi Becdc-Grive. y)
Et elle pensa tout bas : a Si j'avais épousé
ce bon roi, tous ces bois-là seraient à moi. »
La forêt traversée, ils arrivèrent devant une belle prairie. La princesse demanda : « A qui sont ces prés où j'arrive? »
L'écho répondit : « Ils sont au bon roi Becde-Grive. ))
Et elle pensa encore : « Si j'avais épousé ce bon roi, tous ces prés-là seraient à moi. »
Enfin ils arrivèrent devant une grande cité. La princesse demanda de nouveau : « A qui sont ces murs où j'arrive? »
Et de nouveau l'écho répondit : « Us sont au bon roi Bec-de-Grive. »
Et elle pensa tout haut : a Cette grande ville serait à moi, si j'avais épousé ce bon roi; je fus bien sotte hier, ma foi!
(( — Paix-là ! fit alors son mari d'un ton rogue. Il ne me plaît pas, ma femme, que tu songes toujours à un autre. Ne suis-je pas assez bon pour toi ? ))
En même temps, il s'arrêtait à la porte d'une toute petite hutte.
(( Mon Dieu! hasarda sa compagne étonnée, quel être misérable peut bien loger dans un pareil taudis ?
(( — C'est ma demeure, répliqua l'homme, c'est là que nous allons vivre ensemble. ))
La princesse dut se courber pour passer la porte, ii Où sont nos gens? » dit-elle, quand
Il8 LALÉGENDE
elle tut entrée, car elle n'apercevait pas le moindre serviteur ni l'ombre d'une servante.
(( — Nos gens! s'écria son mari. Ne les attends pas, ma mie, car tu les attendrais toujours. Fais en personne ce qu'il nous faut. Voyons ! allume le feu, prépare le dîner. Je suis las et j'ai grand'faim. »
Mais la princesse n'avait jamais appris la cuisine, et elle ne savait pas faire le feu. Son mari lui montra avec humeur comment il fallait s'y prendre.
Leur maigre repas achevé, il lui dit : ^< Ce mois-ci, c'est mon tour d'être veilleur de nuit au palais du roi. Je serai donc obligé, tous les soirs, de te quitter jusqu'au lendemain matin. Adieu! Ferme bien ta porte et ne fais pas de mauvais rêves. »
Le lendemain, il rentra au lever du soleil et éveilla sa femme, pour qu'elle s'occupât du ménage.
Leurs provisions étaient épuisées. « iMa chère, dit-il, tu ne dois pas rester ici à ne rien faire. Tu sauras bien tresser de l'osier en corbeilles, n'est-ce pas? Il faut que tu gagnes de quoi vivre. ))
Il alla aux champs, coupa des baguettes et les rapporta au logis. Mais quand la dame, de ses mains délicates, voulut les tresser, elle se mit les deux mains en sang.
(( Mauvais ouvrage! dit le mari. Sais-tu filer? Essaie! tu réussiras mieux, peut-être. »
Elle essaya; mais le fil lui coupa les doigts.
(( Tu n'es bonne à rien, reprit l'homme! j'ai eu tort de t'épouser. Que devenir? Je vais tenter un petit commerce de poterie; tu iras vendre la marchandise au marché !
(( — Oh! si quelque sujet du roi mon père survient et me voit au marché vendre des pots, pensa la triste princesse, comme il rira à mes dépens! »
Elle voulut s'excuser, mais l'homme lui répéta qu'il fallait en passer par là ou mourir de faim.
Le premier jour, elle n'eut pas à se plaindre. Elle était si jolie, si attrayante, qu'il lui vint quantité de clients. On lui payait, sans barguigner, les prix qu'elle demandait; et même quelcjues personnes généreuses donnaient l'argent et laissaient l'objet. Elle gagna là de quoi vivre quelque temps. Mais le gain fut bientôt mangé. Son mari acheta donc un nouvel assortiment de poterie ; et, pour le vendre, elle alla s'installer au coin du marché.
Or, voici que, tout d'un coup, un chasseur en ribote descendit la rue au grand galop de sa monture; et le cheval de cet ivrogne donna en plein dans le fragile étalage, qu'il culbuta avec fracas, l'éparpillant en mille morceaux sur le pavé. Effrayée, affolée, ne sachant plus où donner
de la tête, la malheureuse marchande retourna au logis, les mains vides, le visage ruisselant de larmes. Et elle se lamentait, bégayant entre deux sanglots : ^ Que vais-je faire? que va dire mon mari? ;)
Quand celui-ci sut l'accident: « Où, diable! s'ëcria-t-il, as-tu pris cette idée niaise de te mettre au coin du marché pour vendre de la poterie? Décidément, tu ne feras jamais de bonnes affaires. Mais il ne sert à rien de pleurer. Sèche tes yeux, et viens avec moi au palais. Le cuisinier du roi a besoin d'une fille de cuisine. Je le connais. Je te présenterai à lui. J'espère qu'il t'acceptera. Alors, tu n'auras plus à craindre pareilles mésaventures. »
Le chef ne fit aucune difficulté; et sous ses ordres, la jeune femme entra comme laveuse de vaisselle dans les cuisines royales. Le soir, en quittant son ouvrage, elle emportait, pour manger au logis, les bonnes choses qu'on lui laissait prendre parmi les restes. A cet effet, elle avait une boîte et un flacon, qu'elle remplissait et fourrait dans ses poches. Une fois, comme c'était grand gala à la cour et comme elle avait dû rester assez tard au travail, elle s'en allait sur les dix heures du soir, les poches bourrées de provisions, quand elle entendit la musique qui, le festin terminé, ouvrait le bal. Elle s'arrêta à écouter les airs.
DE LA MEGERL Ari'RlVOlSEE 121
Subitement, elle se vit entourée de jeunes seigneurs masques, aux riches et élégants costumes. Ebahie, honteuse, elle voulut se sauver. Mais son ébahissement les amusait; ils formèrent la chaîne et se mirent à sauter autour d'elle, avec de grands éclats de rire.
Un Arlequin, au coquet masque noir, écarta les rieurs en brandissant sa batte légère; il prit la pauvrette par la taille et, n'ayant aucune pitié de sa confusion, l'entraîna rapidement au beau milieu des salons resplendissants. A la joie de toute Tassistance, il la fit tourner, tourner, tourner, comme un petit sabot rond sous le fouet d'un écolier; puis il la lâcha, sans crier gare; et dans un étourdissant tumulte de ricanements, de plaisanteries, de burlesques acclamations, pouf! elle tomba sur son séant, laissant échapper de ses poches le flacon et la boîte aux provisions, qui se brisèrent à grand bruit contre le parquet et Téclaboussèrent de leurs débris.
Elle resta là un instant, abasourdie, les mains sur les genoux, les yeux vagues. Quand elle eut conscience de ce qui lui était arrivé, elle devint rouge jusqu'au bout des oreilles, se redressa instinctivement, et, la tête basse, les paupières gonflées, s'enfuit bien vite, bien vite, jusqu'à ce qu'elle se retrouvât seule dans sa misérable demeure.
Elle ne voulait plus retourner au palais. Mais
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son mari la tança d'importance; et comme elle manquait de tout, elle fut bien forcée, après plusieurs jours de jeûne, d'aller reprendre son travail dans les cuisines. Elle expliqua son absence en disant qu'elle avait été malade. On ne la tourmenta pas. Elle travailla jusqu'au soir, et revint chez elle, rapportant de quoi souper.
Mais elle était à peine de retour, que des soldats entrèrent brusquement, la saisirent, et la menèrent à un homme noir qu'ils appelaient ((. monsieur le prévôt )>.
L'homme noir lui dit : ^i Femme, vous êtes accusée d'avoir dérobé une miniature qui représente un grand seigneur de la cour, et qui est encadrée d'or, de perles et de rubis. »
Elle nia, avec indignation. L'homme noir ordonna à ses acolytes de lui fouiller les poches et d'en oter tout ce qu'elles contenaient. Elle s'y prêta bien volontiers. Mais elle fut frappée de stupeur, lorsqu'elle vit un des sbires, après avoir extrait de la poche gauche les provisions qu'elle y avait mises, en retirer justement cette miniature enrichie de pierreries qu'on l'accusait d'avoir dérobée.
(( Vous ne pouvez plus nier maintenant! reprit l'homme noir; vous allez comparaitre devant le grand seigneur que cette affaire intéresse personnellement. Il vous jugera lui-même. »
Aussitôt, on la conduisit au palais. Pendant le
trajet, les mains liées derrière le dos, la tcte nue, les cheveux épars, elle pensa mourir de douleur. Et elle disait en sanglotant : « Ah! si le bon roi Bec-de-Grive savait le malheur qui m'arrive! »
Quand elle fut dans la salle de justice, elle n'osa pas lever les yeux. Mais voici qu'elle entendit une voix bien connue lui dire doucement : (( Rassurez-vous, chère princesse! Toutes vos épreuves sont terminées. Sachez enfin à qui le ciel vous a donnée comme épouse; c'est à moi, le roi! »
Emerveillée, elle regarda. Et ce monarque qui lui parlait d'une voix si tendre, cet époux à qui le ciel l'avait donnée, c'était le bon roi Bec-de- Grive!
Elle se jeta à ses pieds, implorant sa royale miséricorde. Il descendit de son trône, vint la relever lui-même, et lui dit en souriant : « J'ai pris ma revanche; c'est à vous de me pardonner aujourd'hui, si la leçon vous a semblé un peu rude. Vous comprenez toute l'aventure, n'est-ce pas? Le roi Bec-de-Grive, le chanteur ambulant, le cavalier de la place du marché, l'Arlequin du bal masqué, ne sont que les métamorphoses diverses d'un seul et même personnage, dont vous vous étiez jouée d'abord, et qui vous a éprouvée à son tour. C'était justice. Votre orgueil moqueur tenait à votre inexpérience d'enfant gâtée, à votre ignorance du monde et de la vie. Aimez-
moi dcsormais comme je vous aime, et nous serons heureux.
(( — Non, non! fit-elle en pleurant et en se trappant la poitrine. Je ne suis pas digne d être votre femme. »
Mais il l'attira sur son cœur, la baisa au front, lui passa au doigt l'anneau nuptial; et sur un signe de lui, de gracieuses demoiselles d'honneur emmenèrent la princesse dans ses appartements, l'habillèrent de satin blanc et de dentelles fines, puis la ramenèrent couronnée de fleurs d'oranger et de purs diamants.
Le mariage officiel eut lieu le jour même. La mariée, maintenant douce et joyeuse, était adorablement belle. Elle ouvrit le bal avec le bon roi. Les violons violonaient : ^< Après le mal, le bien arrive! » Et les flûtes flùtaient : « Amour au bon roi Bec-de-Grive! j)
Les deux époux s'aimèrent si bien, si parfaitement, qu'on venait de tous les points du monde pour les admirer. Us vécurent très vieux et moururent le même jour, l'un ne pouvant survivre à l'autre. Ils laissaient une nombreuse postérité. On leur fit de superbes funérailles, où tout le monde pleura de tout son cœur.
Leur histoire fut religieusement transmise, dans leur pays, de père en fils et de mère en fllle. Un petit oiseau l'entendit conter un jour dans un jardin. L'oiseau est venu chez nous.
DE LA MÉCjÉBE ArrRIVOlSEL 12^
Hier, sur le cerisier, il a redit Thistoire à son oiselle. J'étais là, je n'en ai rien perdu. Si vous êtes contents, battez des mains et embrassez qui vous aimez!
Ainsi finit le conte du bon roi Bec-de-Grive.
Oserai-je l'avouer en achevant cette étude, la légende de la belle princesse de Flandre et le conte du bon roi Bec-de-Grive me réjouissent mieux que la farce de Shakespeare, si shakespearienne qu'elle puisse être. La reine Mathilde et l'héroïne du conte bleu ont le charme altier, la grâce touchante, que l'on ne trouve guère en cette sèche et revêche Catharina. La violente mais unique correction infligée à la fille de Baudouin offre un caractère de passion tragique qui en fait oublier l'odieux; et le gentil prince Becde-Grive, à travers les épreuves si naïvement conçues qu'il fait subir à sa fiancée, est envahi, on le sent avec une émotion souriante, par un sincère et vif amour, dont le bizarre Petruchio, en sa joviale brutalité, ne nous donne pas du tout l'impression.
Certes il y a de bien jolies scènes dans The Tarn in g of ïhe Shrew, même parmi celles que
l'on a cru devoir couper au Théâtre-Français. Presque toujours, pourtant, quelque chose nous y déconcerte. On rit, mais c'est le rire forcé, et le cœur n'y est pas. Nos procédés de domptage n'ont plus cette rudesse sans scrupules. Nos modernes poètes disent avec plus de douceur :
Une colombe et moi, longtemps nous nous aimâmes; Aujourd'hui, je sais l'art d'apprivoiser les âmes.
Tout cela ne doit nullement diminuer notre admiration pour Shakespeare. Mais les hommes de génie eux-mêmes, sans en excepter le grand Will, peuvent altérer parfois, en y touchant d'une main trop prompte, l'ingénuité fraîche et pénétrante des merveilleuses aventures imaginées par les simples d'esprit, par les rêveurs humbles et tendres de la lande fleurie ou du bois chenu.
Souvent, ceux qui courent après la Muse populaire ne l'attrapent au vol qu'en lui arrachant ou en lui froissant, hélas! ses ailes de papillon, ses ailes divinement irisées, si célestes et si frêles !
Le bon peuple, le peuple élémentaire et profond, le peuple aux innombrables âmes, le peuple sans nom et sans gloire, n'a-t-il pas, en vérité, plus de génie que Shakespeare, comme il a plus d'esprit que Voltaire?
L'Eté de la Saint=Martin
L'Été de la Saint-Martin
oNNAissEz-vous la légende de l'été de la Saint-Martin? Vous devez l'avoir entendu conter ici ou là, mais vous la rappelez-vous bien? En France, on sait tout et on oublie tout. Cette légende mémorable, vous la chercheriez en vain dans le gros et beau livre tout doré et tout colorié, que M. Lecoy de la Marche, archiviste paléographe, professeur d'histoire à l'Institut catholique de Paris, a consacré à l'apôtre des Gaules, et que la maison Manie a richement édité.
C'est une bonne vieille paysanne d'Azay-le- Rideau, la petite ville chère à Balzac, la petite ville au vin blanc sec et capiteux, qui me l'a narrée tout au long, un soir d'automne, tandis