‹ Le génie du peupleChapitre 19 sur 45 · L ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

L ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN

vif à chaque instant. Et cette méchante froidure piquait la peau du cavalier, comme si elle avait eu un cent d'épingles dans chaque main.

Le ciel était gris, tout gris, gris et dur comme du fer. Et la terre, en sa monotonie triste, était, à perte de vue, aussi grise et aussi dure que le ciel. A peine apparaissaient par places quelques bouquets d'arbres, effilant leurs fines ramures sur les grisailles de l'horizon, dans une brume vague et flottante. Tout au monde semblait endormi et comme enfermé dans un sommeil aveugle et sourd, dans un silence morne et profond. Et ce silence de mort n'était rompu que par les croassements des corbeaux, qui s'élevaient tout d'un coup sur les guérets dévastés, agitant leurs lourdes ailes noires en l'air sinistre. Dans les fossés, dont le givre glaçait tous les brins d'herbe, il y avait des flaques d'eau gelées. Et les pas du cheval, éveillant au passage la solitude et l'engourdissement de toute la nature, sonnaient avec une sonorité claire et cassante sur le sol sec et ferme de la chaussée pierreuse.

Et Martin chevauchait toujours, en se deman-

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dant pourquoi le bon Dieu lâchait ainsi sur l'humanité souffrante la sombre méchanceté de l'hiver. Mais voici qu'au détour du chemin il aperçut, assis sur un tas de cailloux, comme Job sur son fumier, un vieillard tout nu, qui tremblait de tous ses membres, n'ayant pour abriter sa maigre poitrine que sa longue barbe grise où venaient se figer les frimas. Devant cette misère, Martin se sentit le cœur serré comme dans un étau. Il n'avait plus que son manteau d'ordonnance; ne voulant pas cependant que le vieillard restât moins vêtu qu'il ne l'était lui-même, il tira son épée, coupa son manteau par le milieu, en donna la moitié au bonhomme.

Et il s'en alla, sans s'attarder à entendre les bénédictions du vieux, en se disant dans sa moustache : « Je souffrirai un peu plus du froid, mais il en souffrira un peu moins ».

Au bout de quelques minutes, il fut tout étonné de ce que la froidure ne le gênait point davantage. Chose étrange, il lui semblait, au contraire, avoir plus chaud et respirer plus librement un air plus doux. Il leva les yeux vers le

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ciel. Le ciel devenait bleu. La brume avait disparu. Les nuages fuyaient dans l'azur, comme un troupeau de moutons devant les chiens du berger. Les dernières ombres s'évaporèrent, et le joyeux resplendissement du soleil apparut.

Un souffle tiède et caressant s'éleva. Un bouquet de cerisiers était déjà tout couvert de fleurs toutes fraîches. Des grimpereaux, sortant de je ne sais quels nids, grimpaient en spirale, avec de petits gazouillements d'allégresse, au tronc des vieux tilleuls enlacés de lierre. Des fauvettes s'appelaient gaîment sur les branches des pommiers couleur d'aube et d'aurore. Un rougegorge vint se percher sur un lilas blanc. Une linotte prit son vol. Deux pinsons répétaient à qui mieux mieux : a Je gagne ma petite vie! )> Ht le roitelet, tout mignon, tout frétillant, faisait cordialement résonner son zul-zil-zal, en voyant l'herbe s'émailler de clochettes, de boutons d'or, de liserons aux rayures claires, de pâquerettes étoilées, de primevères de toutes les couleurs, et de pervenches douces comme le regard d'une beauté vierge.

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