ADAM DE LA HALLE I
Parmi l'aimable troupe arrageoise, Adam de la Halle fut un des chanteurs les plus applaudis et les plus choyés.
Il n'était point du tout l'aventurier sans lieu ni feu, le garnement sans gêne ni scrupule, que Ton s'est imaginé parfois. Son père, maître Henri, était un bourgeois, avare et routinier peut-être, mais ayant assurément du bien et une certaine culture.
Dès sa première jeunesse, Adam fut reçu à bras ouverts par les nobles seigneurs et les riches marchands de sa ville natale, par Robert et Baudouin Lenormand, entre autres, qui le nourrirent, lui firent « mainte honnestanche », et par ce majestueux if Jakemin Ançois, qui ne paraissait pas bourgeois par sa taille, mais empereur ! ))
Un des intimes amis d'Adam portait ce nom caractéristique : Jehan Joie; d'autres s'appelaient Symon Esturion, Pierre Pouchin, Colart ou Robert Nasart; et avec eux, il poursuivait cette très douche vie,
La plus joyeuse et la plus lie Qui puisse être, fors paradis.
Pour l'assagir un peu, son père l'envoya à l'abbaye de Vauchelles, oii il prit l'habit de clerc et fit d'excellentes études littéraires et musicales.
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De retour à Arras, il y trouva ses concitoyens en pleines discordes intestines. Une taille extraordinaire de vingt mille livres tournois avait été levée, paraît-il, avec une si flagrante partialité, que beaucoup de gens en jetaient les hauts cris. On accusait le maire, les éclievins, les hauts dignitaires ecclésiastiques. La ville se divisa en deux camps furieux. Injures, invectives, pamphlets en prose et en vers. Maître Adam n'était point assez placide pour se taire en semblable crise. Comme son père, il attaqua les répartiteurs suspects, les financiers avides ; et tous deux quittèrent Arras en soupii'ant; tous deux, ce sont leurs expressions, partirent (( pour la terre étrangère )).
Ces faits sont authentiques, et rien n'est plus regrettablemcnt faux que la légende d'après laquelle notre û bochu » aurait été congédié pour ses mauvaises moeurs. C'est lui, bien au contraire, qui donna (( Congé » à ses concitoyens, dans une poésie d'une forme particulière à l'Artois et d'une éloquence émue.
Les exilés revinrent bientôt dans la patrie qu'ils adoraient; et Adam fit alors ces vers d'un charme si mélancolique et si mélodieux :
Plus je me sens proche de mon pays,
Plus mon cœur bat, rempli d'heureux présages ;
Choses et gens me semblent plus jolis,
L'air est plus doux, plus gais sont les visages.