AUTRE RONDEL
Les fines amours que j'ai!
Dieu ! je nesai Quand les verrai.
La revoir, mon amoureuse?
Mais elle est si généreuse, Si tendre, si savoureuse !
M'abstenir, je ne pourrai.
Les fines amours que j'ai !
Dieu ! je ne sai Quand les verrai.
I f O ADAM DE LA HALLE
De moi qu'elle soit enceinte, Et voilà sa joie éteinte!
Elle aurait esclandre^ plainte Et déshonneur avéré.
Les fines amours que j'ai !
Dieu ! je ne sai Quand les verrai.
Mieux vaut donc que je m'abstienne, Et que d'elle il me souvienne Sans qu'elle soit par trop mienne :
L'honneur je lui garderai.
Les fines amours que j'ai !
Dieu ! je ne sai Quand les verrai.
N'y a-t-il pas dans ces vers une émotion sincère et pénétrante? Cela lui fera pardonner par les esprits susceptibles les crudités du Jeu de la Feuillce, lequel, d'ailleurs, n'est pas plus libre ni plus rude que les autres poèmes d'un temps qui appelait un chat un chat et la grande Aélis un démon.
Mais le Jeu de la Feuillce n'a besoin de rien pour trouver grâce aux yeux des lettrés. On y sent une verve franche, comparable à celle du grand poète comique qui, à Paris comme Adam à Arras, naquit sous les piliers des Halles. Avant l'auteur de FcAvare, de Tanujfe et du zAialade imaginaire^ notre bossu y démasque les ladres, les faux dévots, les f\ux savants. Quelle volée
ADAMDELAHALLE Ifl
magistrale il donne à ce méchant moine qui vend des reliques ! Et comme Paulin Paris a raison de voir en lui un des pères de la Comédie Française! Son buste ne serait pas déplacé dans la maison de Molière !
Et, chose merveilleuse, aussi bien qu'à Molière, Maître Adam fait penser à Shakespeare. Je ne crois pas qu'on ait relevé encore sa proche parenté poétique avec ce dernier. Elle est évidente, cependant.
Le Jeu de la Feuillée est l'esquisse du merveilleux chef-d'œuvre qui s'appelle le Songe d'une nuit d'été. Crokesos est le précurseur du lutin Puck; et la fée Morgue, entre ses compagnes, les fées Arsile et Maglore, est visiblement le prototype de Titania, comme le roi Hellekin est le prototype d'Obéron.
Quant aux caricatures qui les entourent, elles ne sont pas moins comiques et suggestives que Flûte, Groin et Bottom. Il faut remarquer, en outre, que la pièce britannique remet en scène le May-Day, Fête de Mai ou Fête de la Feuillée, qu'on célébrait au premier jour du beau mois printanier. On passait la nuit précédente dans les bois, à chanter et danser; on devait rester éveillé jusqu'à l'aurore. Au premier rayon du soleil, chacun coupait un joli rameau vert; puis on revenait à la ville, en escortant l'arbre de Mai, déraciné avec soin, et traîné triomphalement par un
Ifi ADAMDELAHALLE
attelage de vingt, trente ou même cinquante bœufs.
Il devient parfaitement clair que Shakespeare a pris l'idée première de sa féerie dans l'ébauche, déjà si forte et si caractéristique, de Maître Adam; ce n'est pas un mince honneur pour notre Bossu.
Si le Jeu de la Feuillée n'est point précisément une page de morale en action, h Jeu de T{obin et zMarion mériterait, en revanche, un premier prix de vertu. On y voit quel amour des malheureux, quel sentiment de la nature et de la vérité avait Adam de la Halle, qui, tout en ménageant ses nobles protecteurs, exalte si bien les pauvres gens. Robin se laisse battre par le chevalier, mais lui enlève Marion; et plus tard, pour sauver la brebis de sa bien-aimée, l'honnête garçon tue vaillamment un loup ravisseur.
(( Il est généralement reconnu aujourd'hui, a dit M. Julien Tiersot, que les parties chantées du Jeu de T{phin et zMarion n'ont pas été composées par Adam de la Halle, mais sont des chansons populaires introduites par lui au cours de sa pastorale scénique, qui, elle-même, n'est que le développement et la mise en œuvre des chansons les plus populaires du Moyen-Age. Et, par là, les mérites du célèbre trouvère artésien (qui a fait d'autre part ses preuves comme musicien) ne sauraient être diminués, tandis qu'à un point de
ADAM DELAll ALLE lf3
vue différent, cette constatation est d'une grande importance, car elle nous révèle que le Jeu de T{phin et éMarion renferme le plus important recueil de chansons populaires du xiii'' siècle qui nous ait été conservé par l'écriture.
(( Presque tous les genres de la chanson française y sont, en effet, représentés par quelques spécimens : pastourelles tendres et mélancoliques; vives et légères rondes à danser; chants rustiques à lancer à pleine voix à travers la campagne; jusqu'à un fragment de Chanson de Gestes, seul vestige qui nous soit parvenu des formules mélodiques sur lesquelles se chantaient nos antiques épopées. »
Dans cette pastorale si joliment dialoguée, et dont la musique offre un caractère si expressif, on a pu voir très exactement le premier opéracomique de la scène française.
Maître Adam, de cœur, était peuple; aussi les chants que lui dicta la muse populaire se sontils perpétués chez les humbles, dans les faubourgs et les hameaux du bon vieux pays d'Artois, quand les grands et les savants les avaient injustement oubliés.
Un Miracle réaliste
Un Miracle réaliste
H^^^^xy ANS les quarante-trois pièces qui com- J ^§)))\ posent le répertoire dramatique du \z^^^XÈ xiv'' siècle, et qui, toutes, sauf une, sont des zMiracles de C^otre-TDame, plusieurs offrent des situations aussi scabreuses que les scènes les plus risquées de nos théâtres les plus libres. On les considérait pourtant comme des œuvres pieuses. Elles étaient représentées dans les Puys, par des confréries mi-dévotes et milittéraires.
Le mot puy signifie montagne, éminence ; il fut probablement appliqué à l'estrade élevée sur laquelle paraissaient les acteurs.
Chaque cité importante du Nord et de l'Ouest avait son puy, son association d'art ou de sain-
teté, presque toujours placée sous l'invocation de la Vierge. Les puys d'Abbeville étaient célèbres : Tuv d'oAmour, Tiiy des "Ballades. Tuy de la Conception. A Douai, le Tuj de ToAssomption fut créé, vers 1330, par des clercs parisiens, c'est-àdire par des clercs qui, dans cette ville flamande, jouaient en français. Le Tuy des Talinods, de Rouen, remonte au xi"" siècle et semble le plus ancien de tous.
Les pièces représentées dans ces doctes et saintes assemblées étaient d'un tour singulièrement hardi et d'une morale singulièment facile. iMais elles ne scandalisaient personne, parce que le culte et la vénération de Notre-Dame y purifiaient tout. J'en sais une où l'on trouve une (( scène de possession » fort accentuée et un accouchement clandestin assez scandaleux. Deux détails aggravent même la situation en ce dernier cas : l'accouchée est une abbesse, et l'accoucheuse est la Sainte-Vierge en personne.
Ce cMiracle. qui semble avoir été joué à Senlis, est intitulé : zMiracle de IcAbbesse grosse.
En tête du manuscrit, on lit ces lignes : c« Cy commence un miracle de Nostre-Dame, comment elle délivra une abbesse qui estait grosse de son clerc. Et est le dict miracle à XIII personnaiges. »
La pièce est bien composée et bien exposée; elle est vivante, rapide, intéressante, avec un
UN MIRACLE RÉALISTE If9
Style souple et clair. Elle ne cherche pas les expressions crues, mais elle ne recule devant aucun effet passionnel, devant aucun détail probant. C'est, en vérité, ce qu'on peut appeler un « iMiracle réaliste ».
Il débute par un sermon de soixante-dix-sept vers à la louange de la Vierge. L'abbesse, après avoir écouté la parole sainte avec édification, reproche amèrement aux deux jeunes nonnains Ysabel et Marie d'avoir été se promener pendant ce temps-là. Mais la malheureuse abbesse est plus coupable encore. Elle brûle d'amour charnel pour son clerc Perrot; elle se l'avoue dans un monologue ardent et inquiet :
Que ferai-je, Sainte-Marie ?
L'amour m'assaille et me guerrie (me touniieiitc)
Pour mon clerc qui d'ici s'en va.
Son beau parler, sa douce face !
Mère-Dieu, ne sais que je fasse,
Tant je suis de l'aimer éprise.
Hélas ! et dans cette entreprise,
Je vais perdre de Dieu l'amour...
Mes nonnains aussi le sauront
Et m'appelleront hypocrite...
Mais quand je repense à la joie
Qui de mon clerc peut me venir.
S'il me veut amante tenir.
J'oublie alors tous les ennuis.
Dieu ! que longues me sont les nuits,
Quand je suis en cette pensée !
Mais c'est pour rien que mon coeur bée,
A quoi que soit enclin mon corps.
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Dominée par la passion, elle écarte les petites sœurs Ysabel et Marie, et attire le clerc Perrot chez elle. Résolument, alors, dans une fièvre pleine de séduction, elle lui révèle son amour et obtient de lui un semblable aveu.
Elle s'y prend d'abord avec prudence et douceur, le sollicitant d'une voix qui caresse :
Mais dis voir : est-il céans femme, Que tu voudrais qui fût ta dame En fait d'amour ?
Perrot répond timidement qu'il n'en est aucune. Et l'abbesse reprend, plus enflammée :
Amour qui a, sur nos faiblesses,
Domination et hautesse,
Et qui fait par son grand pouvoir
Que deux cœurs ne sont qu'un vouloir,
Amour pour toi me tient; si prise,
Qu'attendre ne puis que requise
Je sois par toi. Je te requiers !
Mais Perrot n'est pas rassuré. Perrot croit que c'est une ruse de la sainte femme pour le surprendre en flagrant délit de péché mortel. Il faut le convaincre. Elle trouve des mots qui persuadent et un accent qui entraîne :
Certes, je ne l'oserais dire, Si tout ne venait pas du cœur...
Mais j'en ai déjà des remords.
L'amour est fort comme la mort ;
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A la mort me voici livrée, Si par vous ne suis délivrée...
Ne souffrez pas que je mendie Votre merci !
Devant cet abandon dépouillé d'artifice, le petit clerc, lui aussi, s'abandonne. Il parle net; et il joint l'acte à la parole :
Quel honneur ici vous m'offrez !
Donc, au nom de l'amour, souffrez Que je puisse en un lieu secret Jouir de vous à mon souhait, Et vous de moi !
L'abbesse réplique avec empressement : (( Doux ami, je le vous octroie! )) Elle prend toutes ses précautions pour qu'on ne les dérange pas, et vite revient s'offrir à lui :
Sûrement nul ne surviendra.
Faites tout ce qu'il vous plaira, Ami, de moi !
Et Perrot s'écrie, plein d'ardeur :
Merci de cœur mieux que de bouche !
Donc, près de vous que je me couche Tout maintenant !
Cela dit, les indications scéniques manquent ; le champ des conjectures reste grand ouvert. La fin du zMirade est digne du commen-
cernent. Les sœurs Ysabel et Marie s'aperçoivent que l'abbesse est enceinte. Pour se venger, elles vont tout révéler à l'évêque, qui fait annoncer sa prochaine arrivée. L'abbesse, désespérée, appelle Notre-Dame à son aide :
Mère du très doux roi de gloire, Qui de grâce est fontaine vive, Ah ! me secourez, moi chétive !
Touchée par le repentir de la pécheresse, Notre-Dame descend du ciel sans retard, avec les archanges Michel et Gabriel qui chantent des rondels en chemins. Elle s'approche de l'abbesse, et lui dit :
Sotte, sotte, quel réconfort As-tu de ton triste péché ?
Comment osas-tu te jeter En tel vice et dans telle ordure ?...
Ton âme à la honte est livrée.
Si tu n'es par moi délivrée...
Puisque tu m'as su bien servir, Je viens ici te secourir, Afin que nul ne désespère Qui m'honora sur cette terre.
Sais-tu quel bien je te ferai ?
De ton fruit te délivrerai, O pécheresse malheureuse !
Je veux être ton accoucheuse; Et je t'accoucherai si bien Que personne n'y verra rien; Par nul ne sera soupçonné Qu'un enfant de ton ventre est né.
Et là, en plein théâtre, devant toute la pieuse confrérie, la Sainte-Vierge, comme une sagefemme émérite, cueillait l'enfant au sein de la mère :
C'est fait. Le voilà tout en vie.
Garde-toi mieux, ma belle amie, Que jadis tu ne te gardas !....
Mes anges, portez le petit Chez un ermite, mon ami, Qui est au bois de Saint-Remi Et de le garder aura soin.
Allez devant, ce n'est pas loin, Et chantez !
Et devant elle, les deux archanges, reprenant leurs rondels, emportent le nouveau-né chez l'ermite.
Cependant, l'évêque arrive à Tabbaye. Il fait examiner l'abbesse par une matrone. L'examen a lieu en scène, comme tout le reste. La matrone et sœur Ysabel restent avec l'abbesse :
Madame, allons !. dépouillez-vous Devant nous deux !
Mais, en palpant la dame, la matrone lui trouve (( le ventre plat ». Elle la disculpe donc auprès de l'évêque, qui en est fort aise :
Loué en soit Saint-Nicolas Dont je suis clerc !
Il veut punir les deux dénonciatrices. L'abbesse repentante s'y oppose, lui avoue sa faute et lui raconte l'intervention de la Vierge.
L'évêque, émerveillé, ne souffre pas alors qu'une abbesse accouchée par Notre-Dame reste dans une si petite abbaye. Il l'emmène, pour la placer plus dignement. Et avec elle, il emmène l'enfant qui, élevé dans le saint lieu, sera voué à la Vierge :
Seigneurs clercs, allons ! Et chantons, En l'honneur de la Vierge-Dame Qui nous gard' de l'enfer en flamme, Un trait de prose où il y a :
(( Ave Maria, gratid
(( Dei plena, per secida ! »
Ainsi finit ce très réaliste Miracle, qui, aujourd'hui encore, j'en suis sûr, obtiendrait un franc succès, s'il était monté à souhait par un imprésario suffisamment poète et artiste.
La Farce d'un Gentilhomme
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La Farce d'un Gentilhomme
A Farce d'un Gemilliomme, qu'ont joucc devant nos bons aïeux les Clercs de la Basoche et les Enfants sans souci, a été retrouvée, il y a une soixantaine d'années, dans le célèbre manuscrit acquis alors par le British Muséum. Elle y figure sous cette rubrique :
(( Farce nouvelle — Très bonne et fort joyeuse
— A quatre personnaiges, c'est assavoir : — Le Gentilhomme, Lison, Naudet, la Damoyselle.
— Imprimé à Rouen par Jehan le Prest, demourant audict lieu. »
La rubrique ne ment pas. C'est du théâtre très joyeux et très bon, en eftet. Quelle admirable verve gauloise! Quelle franchise allègre et claire! Quel entrain sensé et hardi!
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L'amour ne cherchait pas, en ce temps-là, midi à quatorze heures. On poussait droit sa pointe. Tant pis pour les hypocrites, tant pis pour les sots et les bégueules !
Je voudrais donner une idée de cela, en simplifiant un peu le style pour rendre l'esprit plus accessible.
Lison, la femme de Naudet, le Paysan, le Vilain, est la maîtresse du Gentilhomme. Le Vilain n'ose pas se plaindre trop fort; mais il trouve l'aventure amère. Il craint son rival. Et Lison ajoute :
Garde-toi donc de lui rien dire, Méchant ; il nous fait tant de bien ! Chaque fois que chez nous il vient, II te soûle de vin, de rôt.
NAUDET
Et donc, viendra-t-il pas bientôt?
Sur quoi, le Gentilhomme paraît et envoie Naudet se promener. Puis, il dit à Lison :
Pendant que Naudet n'y est point.
Je vais me mettre en beau pourpoint Pour que mieux nous nous esbattions.