PREFACE XIII
Quelle fut dans le passé la conception française des pays du Rhin? Quelle aide la plus visible la France a-t-elle donnée à la vie spirituelle, économique, intellectuelle de la rive gauche? Voilà les problèmes que je me propose d'étudier. Il s'agit de retrouver dans l'esprit et les institutions du Rhin la part dont il est légitime d'attribuer la paternité à la France et que l'emprise de la Prusse a trop fait perdre de vue. Il s'agit de savoir ce qu'ont fait nos pères, non pour les répéter, mais pour apprendre de leurs succès et de leurs fautes, dans le passé, le secret d'une coopération actuelle franco-rhénane.
Cependant que je parlais, et avant que ma pensée n'eût été imprimée, je crus entendre quelques auditeurs, encore mal sûrs de mon texte, me critiquer amicalement. Et ces amis (en vérité, dans ce public nombreux je ne sentais autour
de moi que les plus chaudes sympathies) me disaient : « Quoi ! vous nous faites de la psychologie et de l'analyse, alors que nous sommes en plein domaine de l'action? 0 poète, le Rhin n'est plus le fleuve où naviguent les cygnes, un pays de brume, de rêve et de méditation ; il porte des flottes puissantes et reflète des cheminées d'usine. Les Elfes sont partis. Il n'y a plus aux deux berges que les pangermanistes de l'acier et du charbon. Au milieu du bruit des marteaux pilons, la voix des poètes, des psychologues, des analystes n'est plus perçue.
Vous n'allez pas suffisamment aux réalités, vous ne voyez pas comme il le faudrait le problème d'économie politique. Qu'y a-t-il d'efficace dans votre appel? En quoi votre espoir correspondil à la Rhénanie d'aujourd'hui? »
Je réponds avec la plus tranquille certitude : « Vos critiques et vos doutes sont d'hommes qui connaissent mal notre époque. Pour l'observateur réfléchi et clairvoyant, dans le monde
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entier et surtout sur le Rhin, ce sont essentiellement des problèmes, de culture qui se posent. Lutte de classe, organisation de la production, tout cela n'est-il que du strict domaine de l'économie politique ou de l'organisation corporative? Le mal germain est le même dans la mythologie des Grimm et des Wagner, dans les cartels et les trusts des Stinnes, dans les constructions systématiques des Karl Marx. Le trouble d'aujourd'hui sur le Rhin naît de l'usine et des partis politiques, mais il était en germe dans la prospérité et le luxe^ d'avant-guerre. Pas un de ces Rhénans qui ne soit spécialisé. Ils ont en abondance des écoles techniques. Sur cent élèves de gymnase, quatre-vingt-dix deviennent ingénieurs. Sur cinquante écoliers, quarante seront techniciens.
Ce qu'il y a de central chez eux, c'est l'entente de la vie confortable individuelle. Nul qui ne soit d'un groupe ou d'une association. Mais tout cela, en danger de médiocrité intellectuelle,
tout cela guetté par une absence de spiritualité dont ils souffrent. AvanL 1914, durant les années grasses, tout marchait avec rythme et on ne percevait pas « la voix du poète », mais aujourd'hui il y a des saccades, des inquiétudes, des frémissements. Parmi cette foule au travail, des esprits s'inquiètent. Il y a l'ouvrier qui se lève de dessus son labeur, préoccupé de justice, de bonheur et de liberté. Il y a, dans toutes les classes, des gens qui cherchent un coin de ciel bleu. Voir le discours du recteur de Cologne pour la résurrection de l'Université de cette ville, le 12 juin 1919 : « Notre puissance économique et politique, dit-il, s'était développée plus que celle d'aucun autre pays ; dans la période des machines, nous avions atteint une hauteur étonnante. Mais à la fin, nous sommes devenus nous-mêmes les victimes de cette technique tant vantée. Nous n'avons pas accordé suffisamment d'attention aux états d'âme si décisifs pour notre
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destinée. » Les Rhénans ne trouvent plus la même satisfaction dans leur tâche journalière. C'est alors qu'ils peuvent m' entendre quand je viens leur dire : « Jadis nous vous avions créé une harmonie de l'âme, un rythme de votre effort, un équilibre de votre esprit. »
Nous ne cherchons pas à proposer aux Rhénans un bienfait passager, une séduction d'un moment, une richesse qui ne serait construite que sur du sable. La lumière éternelle reste toujours dans l'équilibre, dans l'harmonie de l'esprit et de l'action, et ce à quoi il faut remédier c'est au désordre de la pensée. Il s'agit de leur ouvrir les yeux sur ce qu'il y a de meilleur dans les disciplines spirituelles de la France.
Chaque fois que j'arrivais pour mes leçons à l'Université, j'aimais à regarder (en esprit, car il fait nuit à cinq
heures du soir, en novembre) le jeune Goethe de bronze que nous avons si grand'raison de laisser debout, en attendant que la statue de Pasteur lui fasse pendant. Il est là, cet adolescent de génie, tel qu'on le vit en 1770, à la Faculté de droit française de Strasbourg, content de lui et des autres, si gentiment petit-maître avec un fond de prétention allemande, ardent à la conquête, épris de jeunes filles qui, toutes, c'est significatif, dans ces confins d'éternelle option, ont choisi la France, où leur sang n'a pas cessé de donner les plus beaux fruits (1). Ce Rhénan représente, selon moi, le meilleur effet que la civilisation française peut se flatter d'exercer sur les régions en éternel suspens qui a voisinent le grand fleuve historique. Il demeure un de nos titres de gloire dans Strasbourg, un signe éclatant de notre généreuse influence, lui qui a passé sa vie dans la nostalgie de la meilleure France, et qui était venu chercher ici même sa première initiation aux choses