Brantôme
vant que Ton l'avoit fait sauver, les ruines de sa colère tombèrent sur sa femme, qui en reçut un soufflet, lui disant : a: Madame, vous en voulez trop « savoir*! »
Cependant la cour de Nérac sentait plus que jamais le fagot. On y jouait des farces de la façon de Marguerite, où le papisme était peu ménagé.
Il faut se figurer la reine de Navarre dans sa petite cour de Nérac, sous la cape béarnaise, avec cette cotte noire qu'elle ne cessa de porter depuis la mort de son fils Jean, vieillie, ayant perdu sa beauté, mais non le don de plaire, souriant doucement de sa grande bouche, et, les affaires expédiées, une tapisserie à demi brodée à la main, conversant avec des gens de savoir ou contant quelque contfe de moinerie. Puis il faut l'accompagner jusque dans son retrait et suivre sur le papier les aveux de tristesse profonde qu'elle laisse échapper. C'est alors, dans la solitude, que les vers du vieux Dante de son enfance lui reviennent à l'esprit :
Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria . . .
1, Théodore de Bèze.
Et elle les traduit en son langage ingénu :
Douleur n'y a qu'au temps de la misère Se recorder de l'heureux et prospère, Comme autrefoys en Dante j'ay trouvé.
Mais le sçay mieulx pour avoir esprouvé Félicité et infortune austère.
Un aveu triste et touchant lui avait échappé déjà depuis longtemps dans une de ses lettres; elle avait écrit : a J'ay porté plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.
Créature bien née en effet, née pour les plus nobles douleurs, née pour souffrir avec toute l'humanité souffrante, et qui dans la bataille de la vie n'apporta jamais que le baume et les électuaires, âme douce et haute, toute de paix, brave dans l'amitié, ne s'épargnant pas pour épargner les siens et perdant le repos pour le repos des amis! Je veux lui appliquer cette belle parole que Sophocle fait dire à Antigone. Un peu de grec n'est pas pour effrayer l'ombre d'une si docte princesse :
1^ L'honnête Marguerite aimait les joyeux propos WL et riait volontiers des aventures de frocs et de ^Ë cotillons. A l'égard du bien dire et du gai parler ^Belle en savait, comme dit Brantôme, « plus que
son pain quotidien ». Boccace lui plaisait infiniment. Son valet de chambre, Antoine Le Maçon, lui dédia la traduction du Décaméron qu'il publia en 1545. Ce livre enchanta la cour.
Marguerite fait dire à une dame imaginaire :
« Entre autres, je croy qu'il n'y a nul de vous qui n'ait leu les Cent Nouvelles de Bocace, nouvellement traduictes d'ytahen en françois, que le roy François, premier de son nom, monseigneur le Daulphin, madame la Daulphine, madame Marguerite, font tant de cas, que si Bocace, du lieu où il estoit, les eut peu oyr, il debvoit resusciter à la louange de telles personnes. »
Elle-même composait des contes « dans la litière, en allant par pays ; car elle avoit de plus grandes occupations étant retirée ^ ».
Dans ces contes elle se proposait d'imiter Boccace, « si ce n'est en une chose qui est de n'écrire rien qui ne soit véritable ». Elle mit en contes, sous des noms supposés, son père, sa mère, son frère, son mari et elle-même, sans omettre la trappe de Bonnivet et les belles égratignures qu'elle avait faites à l'amiral.
Ces récits, écrits dans une langue ingénue et brave, devaient former un Décaméron à l'instar