‹ Le génie latinChapitre 11 sur 59 · Brantôme · texte numérisé non relu

Brantôme

de celui de Boccace. Mais la conteuse n'avait fourni que sept journées quand la mort la prit. La meilleure des princesses expira, dans son château d'Odos en Bigorre, le 21 décembre 1549. K'ile laissait une fille, Jeanne d'Albret, qui fut a mère de Henri IV.

La famille Scarron était originaire du Piémont. Au xiii' siècle, un Louis Scarron fonda à Moncalier une chapelle où l'on voyait encore, trois cents ans plus tard, son tombeau en marbre, avec les armes de sa famille. Il y eut au XVI* siècle des Scarron qui s'établirent à Lyon. Ceux-là faisaient le négoce. Un Claude Scarron, a marchand de la ville de Lyon j>, trépassa à Paris, « au logis d'un cordonnier de dessus le pont Saint-Michel, le lundi quatorzième jour du mois d'aoust lo95 ». Les Scarron, devenus Parisiens, portèrent la robe. Ils comptaient, sous Henri IV, huit conseillers au Parlement.

ÉPaul Scarron fut reçu en 1598 au parlement

de Paris, où il siégea comme conseiller à la grand'chambre. Pierre, son oncle, était évêque de Grenoble; Catherine, sa cousine, épousa Antoine, duc d'Aumont.

Ce Paul Scarron avait la tête vive sous le bonnet carré. Il était de ces sénateurs augustes, de ces tuteurs des rois, de ces pères de la République qui ne cédaient rien de leurs prérogatives et qui, dans leur zèle à représenter les États, se substituaient aux Etats. Aux funérailles d'Henri IV, il fut un des plus récalcitrants aux prétentioris des évêques, que le comte de Soissons plaça dans le cortège immédiatement derrière le char funèbre. Les gens de justice avaient en vain réclamé ce rang. Ils poussèrent rudement nos seigneurs du clergé tout le long du chemin. Le conseiller Scarron, ayant peu ménagé, pour sa part, les talons de l'Eglise, fut arrêté par les sergents.

Si roide qu'il fût en robe et sous l'hermine, il était débonnaire dans sa maison. Ayant épousé, peu de temps avant d'entrer au Parlement, demoiselle Gabrielle Goguet, il eut de ce mariage trois filles : Marie, Anne et Françoise, puis trois garçons : Pierre, Jean et Paul. Ce dernier, venu en ce monde au mois d'avril de 1607, n'y resta pas jusqu'à l'été. Mais, le 4 juil^ let 1610, un autre enfant du même lit fut tenu!

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sur les fonts par Alexandre d'Elbène, capitaine de cinquante hommes d'armes, premier maître d'hôtel de la reine, et par Marie d'Aligre, femme de Philippe de Béthune, gouverneur de Monsieur. Ce petit chrétien fut nommé Paul, comme celui qu'il remplaçait. Et quand la mère songeait encore à l'autre, à l'enfant disparu, Paul pouvait dire, comme je ne sais plus quel petit innocent : € C'est moi qui suis mon petit frère. »

Celui-là devait vivre. Il était réservé à une bien étrange destinée.

Gabrielle Goguet accoucha d'un dernier enfant, voué comme sa mère à l'ange de l'Annonciation, puis la pauvre femme perdit cette vie qu'elle avait donnée huit fois. Elle mourut le iO septembre 1613. Son corps fut porté le lendemain à l'église Saint-Sulpice.

La place de la morte au lit et à la table resta vide pendant quatre ans. Puis, le 2 avril 1618, le conseiller Scarron épousa en secondes noces Françoise de Plaix, qui lui donna une fille, nommée Marie en souvenir de l'aînée du premier lit qui était morte, puis deux autres filles, Madeleine et Claude.

Le bonhomme n'était pas satisfait du tour que prenaient les affaires publiques. Son humeur raisonnante, qui ne pouvait plus sortir, l'étouffait. Le cardinal.de Richelieu traitait messieurs

les parlementaires avec une impitoyable rudesse et les rendait incapables de tout mal, comme de tout bien. A leur première velléité de résistance, 11 les manda en corps au Louvre et les fît tenir à genoux, pendant qu'un secrétaire lacérait un de leurs arrêts et inscrivait sur leur propre registre un arrêt de censure contre eux. Le Parlement ainsi humilié devint plus soumis. Mais une flamme de liberté brûlait en dedans, et les collègues de Scarron ne manquaient aucune occasion de déplaire au cardinal.

C'est ainsi que pendant dix-huit-mois le Parlement refusa d'enregistrer les lettres patentes qui établissaient l'Académie française. Le conseiller Scarron s'opposa pour sa part, avec beaucoup d'indignation, à l'enregistrement demandé. Il était humilié et furieux. Régler le sort des réformés, assurer des franchises aux Parisiens, faire des remontrances au roi, tels étaient les soins dignes du Sénat lutécien, mais régler une réunion de quarante beaux esprits, fi donc! Était-ce pour une semblable bagatelle qu'on portait l'hermine à l'épaule? Le cardinal était un Domitien, et le conseiller Scarron le disait à tout venant : a Cela, s'écriait-il, rappelle un empereur qui, après avoir ôté au Sénat la connaissance des affaires publiques, l'avait consulté sur la sauce à laquelle devait être accommodé un

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grand turbotqu'on lui avait envoyé de bien loin. » Pendant qu'il s'échauffait ainsi, les enfants de la pauvre Gabrielle Goguet, devenus grands, faisaient fort mauvais ménage avec leur marâtre qui les querellait sans cesse, ayant l'esprit fort inventif en fait de chicanes. Certes, petits et grands eussent pu vivre à l'aise dans la maison du conseiller, où vingt mille livres venaient annuellement entretenir la pro vende. Mais dame de Plaix ne pouvait voir sans fureur les enfants de l'autre partager le potage avec les siens.

Paul, garçonnet de bonne et belle humeur et de cœur généreux, souffrait fort au logis. Un grain de folie qu'il avait dans la tête l'eût fait le plus agréable compagnon du monde s'il eût été aimé ; il ne l'était point, et il avait trop d'esprit pour ne déplaire qu'à demi à dame de Plaix. Si riche d'amour qu'il fût naturellement, il n'en eut point pour la femme qui remplaçait si mal sa mère. Et, devenu un homme, bien que peu soucieux de son bien, il remarqua toutefois avec déplaisir que sa belle-mère n'épargnait ni intrigues ni manèges pour avantager ses propres enfants aux dépens de ceux du premier lit. L'homme qui résistait au cardinal de Richelieu ne résistait pas à dame Françoise. Si rude batailleur qu'on soit dans la vie publique, on aime

la paix chez soi ; quand on est vieux, quand une barbe blanche vous pend au menton, il est doux de passer la soirée tranquillement dans un fauteuil, les pieds sur les chenets. Et si dame Françoise, avenante et discrète, vous présente un verre de vin chaud parfumé de muscade râpée, si, les clés pendues à la ceinture, elle gouverne le logis en ménagère entendue, y fait régner l'ordre et l'économie, surveille tout, choses, bêtes et gens, à petits pas qui ne font aucun bruit; si, de plus, elle est en bon point et plaisante à voir, ne faut-il pas lui sourire, la laisser faire et dire, écouter ses plaintes et prendre son parti? L'obliger, c'est s'obliger soi-même. L'exil d'un fils coûte peu quand elle le demande. Les enfants sont des ingrats; ils n'ont point de respect; ils font la débauche. Ils courent les bals la nuit et le jour les brelans.

Paul fut exilé de la maison paternelle. Le barbon l'envoya non au diable, mais à Charleville, chez un parent. Trouva-t-il là une compagnie à son goût? Il est probable que les Ardennes lui parurent un peu bien sauvages. Après deux ans d'exil, il fut admis à résipiscence à la condition qu'il prendrait le petit collet. Il le prit. Ce n'était s'engagera rien et se rendre propre à jouir, à toute aventure, de quelque t)énéfîce. Paul Scarron était alors en voie de

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devenir un abbé d'alcôve. L'espèce commençait à paraître.

A peu de temps de là (vers 1634), Paul Scarron, muni d'une assez lourde bourse par son père, qui, malgré l'âge, n'était point trop avare, partit pour Rome. C'était un voyage qu'on tentait rarement à cette époque, et plus d'un qui l'entreprit s'arrêta à Lyon. Le jeune abbé mena joyeuse vie dans la cité des papes, où les courtisanes foisonnaient. Quant au Colisée, aux arcs de triomphe, à Saint-Pierre, aux merveilles de l'antiquité et de la renaissance, il y fit as^^uré ment beaucoup d'attention. Il aimait les arts et se plaisait aux belles choses, mais son penchant le portait vite à rire et à se moquer. Il rencontra dans un faubourg un homme plus âgé que lui de quelques années, grave, paisible, modeste, sublime de génie et de simplicité, déjà l'honneur de la peinture française, Nicolas Poussin. L'abbé, très capable de goûter la peinture et même peignant à ses heures, se fit, un peu de force et par importunité, le compagnon de cet homme timide qui vivait dans la retraite, en bon ouvrier, avec sa jeune femme. JVicolas Poussin s'attachait à une belle ligne d'horizon, à un noble profil d'architecture, aux formes pures d'un groupe de femmes et d'enfants dans la campagne. Il voyait la beauté des choses. Scarron

avait un autre goût; il lui fallait des scènes de cabaret, des querelles de portefaix, les grosses joies, les grosses colères du peuple. Il saisissait avec beaucoup d'esprit la nature dans sa bassesse et dans sa difformité. Il fit ses adieux à Rome et à Poussin et reparut à Paris dans toute la force de sa jeunesse.

Bien fait, de bonne mine, adroit d'esprit et de corps, bienveillant, ouvert, désintéressé, il était désiré de tout le monde et faisait par sa bonne humeur les délices des réunions du Marais.

Le quartier du Marais, nouvellement bâti sur des jardins maraîchers, était le séjour à la mode. Le monde élégant en habitait les hôtels à façade de brique et se promenait sous les arcades basses de la place Royale.

C'est là que le jeune Scarron se njpntrait en chapeau à plumes et des canons aux jambes, comme un petit marquis. Il avait laissé son collet ecclésiastique à Rome ou ailleurs. Il dansait dans les ballets, jouait du luth comme Saint-Amant ou comme ce M. de Lenclos qui eut une fille si fameuse. Il faisait aux jolies femmes leur portrait en miniature et buvait à l'allemande. Voilà bien des talents. On le voyait dans les ruelles. Enfin, il menait un train de jeune homme avec la furie de ce temps de

capes, de luths et d'épées. Une tendre créature, nommée Céleste Palaiseau, fut séduite par tant d'esprit et une si bonne mine; elle l'aima de grand cœur et ne le quitta que pour se mettre au couvent.

Il avait vingt-sept ans et pas la moindre envie de se réformer, quand il lui vint une fièvre continue qui le retint dans sa chambre, puis un rhumatisme qui lui lia tout le corps. Après plusieurs semaines, dès qu'il put remuer les jambes, pensant qu'un peu d'exercice lui ferait du bien, il s'en alla, en s'aidant d'un bâton, à l'église Saint-Jean-en-Grève pour y entendre la messe. En passant sur la place du marché, il rencontra un médecin de sa connaissance, lequel était aux gages de madame de Sablé. Les chapeaux tirés, le médecin s'informe civilement du malade. Celui-ci exposa son cas. Et l'autre : a Je vous ferai tenir demain matin, dit-il, une médecine toute prête à prendre, et soyez assuré qu'elle achèvera de vous guérir si promptement et si entièrement que deux jours après vous vous trouverez dans une parfaite santé. »

Scarron reçut en effet le lendemain une potion qu'il avala. Mais quelques jours après il ressentit une atroce douleur, comme si tous ses muscles brûlaient en même temps. Ses membres

se contractèrent. Il resta perclus et ne garda de libre que les mains. Un rachitisme foudroyant iui tordit le cou et la taille; ses jambes se replièrent et se desséchèrent. Suivant l'usage, on accusa la médecine de tout le mal. On traita le jeune praticien qui avait donné le remède d'apothicaire du diable et d'empoisonneur public. Il est probable toutefois que le poison, si poison il y eut, ne venait pas de la Faculté. Gomment Scarron en reçut-il le germe? Ce n'est pas, à ce que croit Tallemant, en étudiant la philosophie scolastique. Scarron ne savait peut-être pas luimême de quelle part lui venait ce fâcheux présent.

Pendant ce temps, le conseiller, son père, achevait de se brouiller avec Richelieu, à l'occasion d'une nouvelle création d'office à laquelle il se refusait avec ses collègues Laîné, Bitaud et Salo. Il citait à ce propos l'apôtre saint Paul avec une telle intempérance qu'on ne l'appelait plus que l'Apôtre. Le cardinal exila l'Apôtre et le déposséda de sa charge. Sa femme, restée à ^ Paris, y vécut maîtresse des biens de son mari, et l'abbé Scarron, à la suite de cet arrangement, fut plus fâché que surpris de ne plus recevoir sa pension.

Fort ému de la disgrâce de son père et devenu poète par l'effet de sa maladie, il présenta

une requête en vers à Richelieu. La requête était plaisante et se terminait de la sorte :

Fait à Paris, ce dernier jour d'octobre, Par moi, Scarron, qui malgré moi suis sobre, L'an que l'on prit le fameux Perpignan, Et sans canon la ville de Sedan.

Le cardinal trouva la requête plaisamment datée, et il n'y pensa plus.

Le conseiller mourut à Tours, le 4 décembre 1642. Le pis est qu'il ne laissa pas de bien à ses enfants. Ses vingt mille livres de revenu ne se retrouvèrent pas, et le pauvre abbé Scarron, cloué sur sa chaise, eut par surcroît de malheur un procès à soutenir contre sa belle-mère, dame de Plaix, la bien nommée, la plus plaidoyante dame du monde. Elle était, comme dit l'autre, dans le bel âge pour plaider. Aussi le procès qu'elle fît aux enfants de son mari fut-il bien léché et mis, comme dit Dandin l'appointeur, en perfection déforme. Dits, contredits, enquêtes, rapports d'experts, transports, compulsoires, interlocutoires, rien n'y manqua. Du lever au . coucher du soleil, c'était quelque huissier à verge qui avait l'honneur de signifier un exploit au sieur Paul Scarron, lequel fît à la cour, comme défendeur, une requête en style burlesque; les juges en rirent, mais ils la rejetèrent.

et Scarron eut le plaisir de perdre sob procès. Malade comme Job et pauvre comme lui, il restait chargé de ses deux sœurs, Anne et Françoise, toutes deux fort dépourvues. L'une aimait le vin, l'autre les hommes. Ni l'une ni l'autre n'était mariée. Un petit chrétien faisait vacarme dans la maison. Scarron l'appelait tout haut son neveu, et, si les gens semblaient surpris, il ajoutait: « C'est mon neveu à la mode du Marais. » Françoise l'avait eu, dit-on, du duc de Tresme. Les âmes charitables disaient que mademoiselle Scarron était mariée secrètement avec ce seigneur. Je n'en sais rien, mais cette Françoise avait beaucoup d'esprit et l'humeur agréable. Saumaise la range parmi les précieuses. Elle était, en tout cas, de celles qui ne vaquaient pas seulement à la philosophie. Elle avait une petite chienne du nom de Guillemette. Scarron composa une épitre burlesque à Guillemette, chienne de sa sœur, puis il proposa en erratum de lire : sa chienne de sœur.

Il habitait alors dans la rue des Douze-Portes, qu'il aimait beaucoup, non parce qu'elle était tortue comme lui, mais à cause qu'elle était proche de la place Royale. Les belles dames qui, l'éventail aux doigts et le miroir à la cein ture, se promenaient sous les arcades, au regard des galants, n'avaient qu'un tour à faire pour

atteindre la maison dont le paralytique occupait le second étage. En ce coin du Marais, on voyait, entre chien et loup, des demoiselles d'humeur hospitalière. Scarron disait : « Il y a douze coureuses dans la rue des Douze-Portes, à ne prendre mes deux sœurs que pour une. » Il ajoutait, en soupirant, qu'elles se faisaient mal payer de leurs locataires. En attendant, il les nourrissait et il se fût fâché tout rouge si on avait cru un mot de ce qu'il disait d'elles. Il en eût nourri bien d'autres.

Céleste Palaiseau, qui l'avait aimé au temps passé, vivait retirée dans le couvent de la Conception. Le couvent fit banqueroute et Céleste se trouva un matin dans la rue avec sa guimpe et un paquet de bardes. Elle se rappela le beau cavalier qu'elle avait aimé et qui n'avait plus maintenant ni bras ni jambes. Il la reçut et la prit chez lui avec une religieuse qui l'avait suivie et ne voulait pas la quitter. Il voulait le bien des autres et le sien. Pour rendre la vie douce à autrui, il n'est pas nécessaire d'être dur à soi-même; défiez-vous des bourreaux de soi; ils vous maltraiteront par mégarde. Paul Scarron était de la bonne espèce. Il aimait à rompre le pain. Pour sa part, il profitait de ce qu'il avait du moins encore un estomac et il en tirait le plus d'agrément possible. « Je fais valoir ce qui

me reste », disait-il en dépêchant les bons morceaux. Comme Panurge, il se ruait en cuisine. Il chargea son cerveau de pourvoir son ventre et se fît poète pour dîner, poète à la douzaine, poète du coin. Du moins, il fit son métier en homme d'esprit. Il avait le don d'écrire, un art de bien dire les choses des halles, une Muse enfin, une petite Muse au nez camard. Et il le savait bien! La dédicace était son gagne-pain. Il louait ceux qui lui faisaient du bien et il donnait du monseigneur aux sots qui lui venaient en aide. Ainsi faisaient pour lors les poètes crottés, et, bien que n'ayant plus de jambes, il était de la confrérie. Il en coûta dix mille livres au financier Montoron pour être comparé par Pierre Corneille à l'empereur Auguste. Les Faret, les Colletet, les Saint-Amant étaient fort gueux pour l'ordinaire. La broche du cabaret ne tournait pas pour eux tous les jours, il fallait être abbé 3omme Furetière, Cottin ou Scarron, pour obtenir quelque bénéfice. Qui ne l'était pas n'avait que la chance d'être aux gages de quelque seigneur. Le duc de Longueville dit : « J'arrête monsieur Chapelain. » Et Chapelain était un homme fort considéré, eu égard à son état de poète. Combien d'autres usaient leurs chausses sur les coffres des antichambres, sans être jamais arrêtés! Un poète fort ami de Scar-

ron, Sarrazin, qui avait de l'esprit et faisait des grimaces au besoin, servait de singe au prince de Conti et l'amusait. Un jour, le prince frappa son singe avec des pincettes d'argent et le tua. Ces poètes, dit-on, manquaient de fierté. Le moyen d'en avoir quand on meurt de faim? L'étoile de Paul Scarron (une petite étoile rousse) l'avait fait poète burlesque. Celui de tous les mortels qui avait le moins sujet de rire fut celui-là même qui sut le mieux faire rire les autres. Sa gaieté, unie à sa misère, ne donnait pas au public un spectacle ordinaire. Paul Scarron fut remarqué de tous. On disait: « L'avezvous vu? Il est cul-de-jatte ; il n'a point de cuisse. — En vérité? — On le met sur une table, dans un étui, où il cause comme une pie borgne. — Se peut-il? — Son chapeau tient à une corde mi passe dans une poulie et qu'il hausse et qu'il baisse pour saluer ceux qui le visitent. — Cela '^st merveilleux! » Et on se montrait un portrait

ar lequel il était vu de dos, dans une sébile, sur une table.

En réalité, sa tête cachait sa poitrine. Cette tête, où brillaient de gros yeux bleus, lui faisait encore assez d'honneur. La maladie l'avait un

eu épargnée, et c'était la tête d'un homme d'esprit. Mais son corps était pitoyablement tors et tout à fait perclus. Il ne pouvait se servir

de ses mains. Il ne parvint pas à chasser une mouche qui s'était mise sur son nez. Ses souffrances étaient intolérables. On ne le touchait pas sans le faire crier; il ne dormait pas sans opium, et c'était l'homme le plus gai du royaume. Mais parfois, déchiré de douleurs, en se voyant si hideusement défait il songeait à sa jeunesse, quand il jouait du luth et dansait dans les ballets, et il était pris de désespoir. Il dit un jour à M. de Marigny : a Ah! s'il m'était permis de me supprimer moi-même, il y a longtemps que je me serais empoisonné. » Il avait de ces tristesses, puis il imaginait quelque bouffonnerie et riait de nouveau. Guez de Balzac, après lui avoir fait visite, écrivit à M. Costar : « Le mal ne le pique pas, mais le chatouille. Je dis qu'il porte témoignage contre la mollesse du genre humain. » Il ne s'était pas encore trouvé d'esprit qui sût danser la sarabande et les matassins dans un corps paralytique.

Au Mans était alors un évoque fort doux pour le prochain et pour lui-même. Par un bienfait spécial de la Providence, il était intronisé dans l'évêché de France où les chapons sont le plus gros, le plus tendres et le plus savoureux. Il ne voulait pas la mort du pécheur; il aimait les poètes qui vivaient bien et lisait

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leurs poésies quand elles étaient joyeuses. Sa table épiscopale était servie de la façon la plus savante et la plus judicieuse. Il ne savait manger que du veau de rivière; il fallait que ses perdrix vinssent d'Auvergne, que ses lapins fussent de la Roche-Guyon ou de Versine. Il n'était pas moins délicat pour le fruit. Quant au vin, il n'en pouvait boire que de trois coteaux : d'Aï, de Haut-Villiers et d'Avernay. Tel était M. de Lavardin, qui forma avec le comte d'Olonne et le marquis de Bois-Dauphin l'ordre des Trois- Coteaux. M. de Lavardin était de complexion à s'attendrir sur le pauvre Scarron, qui, faute d'argent, ne pouvait faire une bonne cuisine. Il lui conféra un bénéfice au Mans. En 1643, Scarron se décida, non sans regrets, à quitter la rue des Douze-Portes, et, ayant fait au Marais des adieux burlesques et sincères, il se fit porter comme un paquet dans le coche du Maine. Il demeura plusieurs années au Mans, où il logeait, contrairement aux statuts disciplinaires, dans une maison canonicale. Il était là, en 1644, quand il fît imprimer son Typhon^ poème burlesque, imité d'une Gigantea italienne du xvi" siècle. Dans le Typhon, l'Olympe parlait le langage des halles. Cela amusa, et le culde-jatte avait bien pris son temps pour être poète burlesque. Depuis YAstrée^ on voulait

tout dire galamment. L'hôtel de Rambouillet, qui donnait le ton, faisait prévaloir un langage très noble, parfaitement mal approprié aux besoins de l'humanité en ce monde sublunaire. Un gentilhomme se fit un mauvais parti dans le salon bleu de la rue Saint-Thomas-du- Louvre pour avoir lâché le mot d'avoine, qui est, paraît-il, un mot bas. Ce gentilhomme perdit patience, poussa un gros jurement et courut, à ce que l'on croit, chez Scarron pour parler à son aise. La pompe espagnole acheva de gâter tous les poètes, qui ne dirent plus rien de raisonnable. Ils parlèrent tous en matamores et en capitans. Le théâtre ne montrait que des héros amoureux. Et, chaque fois qu'un héros soupirait pour une bergère ou pour une princesse, le vent de ses soupirs courbait les arbres de toute la province. Pas de beaux yeux qui ne fussent des soleils.

On matamorisait tout autant à la ville, et les' airs de tranche-montagne étaient de mise dans les salons. « J'ai usé plus de mèches en arquebuses qu'en chandelles », disait le poète Georges de Sçudéry. Et Cyrano de Bergerac racontait qu'un jour, à la porte de Nesle, il avait mis cent hommes en fuite. Plus tard, le vieux Corneille, se rappelant ces beaux jours, reviendra au goût

de sa jeunesse et dira en deux vers qui effacent tout :

Quelque ravage affreux que cause ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.

Ce ton-là est difficile à soutenir et s'accommode mal avec le train ordinaire de la vie. Scarron fît parler les héros comme des portefaix. On remarqua que les héros avaient enfin le sens commun, et ce fut un grand soulagement.

Or, pendant qu'il écrivait des choses basses et vivait de l'Église dans le pays des chapons, Paul Scaçfon fit rencontre d'une dame de haute naissance, qui l'aida par la suite.

Marie de Hautefort, éloignée de la reine, qu'elle servit trop loyalement, vivait alors avec son jeune frère et sa sœurd'Escars sur une terre de famille. Cette belle et sage Marie, héroïne innocente, abaissa ses adorables yeux bleus sur le poète impotent. Elle ressentit pour lui de la pitié et lui montra de l'intérêt. D'ailleurs les vers burlesques ne lui déplaisaient pas, et le poète ne lui ménagea pas les épîtres.

Une troupe très délabrée de comédiens vint au Mans pendant que Scarron y était. On alluma ] s chandelles dans un tripot pour jouer la comédie. La troupe fît quelque bruit dans la

ville; il y eut, à l'ordinaire, des princesses chatouillées, des galants souffletés, des bouteilles vidées, des sottises dites, des coups, des baisers. Le cul-de jatte s'amusa beaucoup de ce train et en vit assez pour en faire un livre.

Lui-même il travaillait pour les comédiens. Il donna en 1646 deux pièces au théâtre français Il imagina le type de Jodelet; il savait suivre un caractère, et le comique ne lui manquait pas.

Scarron quitta la maison canonicale en 1646 et revint à Paris, où tous ses maux le suivirent fidèlement. Il avait bien, comme il disait, son marquisat de Quinet. Il faut savoir que Nicolas Quinet, libraire juré sur les degrés de la Sainte- Chapelle, proche de la boutique de Nicolas Barbin, vendait les œuvres de Scarron. Mais cet marquisat littéraire rapportait peu de chose. Par bonheur madame de Hautefort était rappelée à la cour.

La cour donnait volontiers des emplois et des charges aux hommes de lettres. La reine, également élevée au-dessus des nobles et des bourgeois, n'avait pas pour les gens de petite naissance le mépris dont les seigneurs et dames de Sottenville les accablaient du haut de quelque pigeonnier. Voiture, fils d'un marchand de vin, était introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, gentilhomme ordinaire chez Madame et

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maître d'hôtel par intérim. Mais quelle charge donner à ce poète qui ne pouvait seulement pas se gratter le nez ?

Scarron, qui n'était jamais à court de requête, trouva ce qui lui convenait. Conduit au Louvre en machine et présenté à la reine par madame de Hautefort, il demanda à Sa Majesté d'être nommé son malade à titre d'office. La reine sourit. Il prit ce sourire pour un brevet et sollicita aussitôt, en sa nouvelle qualité, un logement au Louvre. « C'est, disait-il, une belle occasion pour Votre Majesté de fonder un hôpital à peu de

Is, puisque j'ai à moi seul tous les maux qu'un hôpital renferme. » Il ne fut point logé, mais il reçut une pension. Mazarin, bien que peu sensible à tout le bien que le poète écrivait de lui, lui payait en outre cinq cents écus par an. Par malheur on touchait à une époque de troubles.

Mazarin était fort détesté des Parisiens. Sa souplesse ne lui faisait gagner que du mépris. La rébellion était dans l'air. Le 13 mai 1648, le Parlement refusa d'enregistrer un édit fiscal. Défunt messire Paul Scarron, de son vivant conseiller en la grand'chambre, dut tressaillir d'aise au fond de son tombeau. S'il eût été en vie le 26 août de la même année, il n'eût pas manqué de se faire arrêter au sortir du Te Deum

en compagnie du bonhomme Broussel. Le lendemain 27, Paris était hérissé de barricades et le Mazarin en fuite. On était content, on chantait, sans souci du lendemain. C'était la Fronde. Le mot, parti on ne sait d'où, fut accepté par tout le monde. Etre frondeur, cela sentait le mauvais garçon, le beau joueur du mail qui rosse le guet, et les Parisiens étaient fiers d'être des frondeurs. Scarron, Parisien comme pas un, du haut de son escabeau humait cet air de révolte qui montait de la rue. Il entendait les charretiers sur la chaussée crier à leurs chevaux : Hue! Mazarin! et les frapper de bon cœur. Et lui- ^i même, partageant l'enthousiasme public, était sur sa sébile, un frondeur déterminé. Si un exemplaire du Typhon traînait encore sur sa table, il pouvait y lire les louanges qu'il avait jadis peu marchandées au cardinal :

Jules plus grand que le grand Jules, Alcide sur lequel l'Atlas peut s'accouder.

Mais Jules ne payait plus. Scarron n'était pas ingrat; mais il était bien étourdi. D'ailleurs, il tenait bureau de nouvelles. La Fronde en personne lui faisait visite chaque après-dîner. Le coadjuteur (c'est tout dire) le venait voir tous les jours et s'asseyait sur le petit lit de satin jaune, en compagnie de son Marigny, abbé de cour,.

coureur de ruelles et beau frondeur. On lisait là tout ce qui se faisait de mieux contre le Mazarin. La Mazarinade parut d'abord, puis vinrent, sous divers titres, mille et mille autres mazarinades. Ce premier libelle, répandu par la ville, apprit aux grandes dames et aux laquais les amours du Mazarin avec une fruitière d'Alcala et la bastonnade que reçut ledit Mazarin à ca sujet. On peut porter la pourpre et avoir souffert pour les beaux yeux d'une marchande d'herbes, mais le libelliste ajoutait que le cardinal envoya Barillon dans l'autre monde au moyen d'une médecine.

On dit, on répéta que la mazarinade était de Scarron. Mazarin le crut, et lui, qui ne se fâchait guère, se fâcha cette fois. On continua de fronder chez le cul-de-jatte. Les facéties y arrivaient toutes fraîches : Y Avis des dix millions et plus, le Courrier burlesque de la guerre de Paris, la Juliade, le Ramage de l'oiseau et les Triolets de Saint-Amant, Ces triolets, tournés de main de maître, étaient hérissés de pointes contre Cyrano de Bergerac, qui était chatouilleux. Cyrano crut qu'ils venaient de Scarron, et lo pauvre infirme eut, au camp des royalistes, un redoutable ennemi. Cyrano, buveur d'eau et brave, avait tué dix hommes en duel. Il portait sur son visage des témoignages irrécusables de se»

exploits. Son long nez notamment était couturé d'une étrange manière et plus marqué d'encoches que ces planchettes sur lesquelles les porteuses de pain marquent avec leur couteau les crédits qu'elles font. Tout ennemi de Cyrano de Bergerac était un homme mort. Mais Scarron n'était pas de ceux qui vont sur le pré. Quelle mine y aurait-il faite, sur un tahouret, dans une sébile, en face d'une rapière? Gomment tuer un homme si malade? Cyrano aurait donné beaucoup pour que Scarron fût fort comme un Turc. Il enrageait. Et, réduit à la plume en cette rencontre, il l'agita d'une furieuse manière. Il eut soin de donner à sa querelle une large envergure. II s'adressa aux Parisiens et leur signala Scarron comme le bouc expiatoire chargé des péchés politiques de la ville. Et, en bon royaliste qu'il était, il invitait les frondeurs à faire pénitence. c( Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de la justice de Dieu; c'est l'épouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront aux enfers les ingrats, les traîtres et les calomniateurs de leurs princes. Venez, écrivains burlesques, voir un hôpital tout entier dans le corps de, votre x\pollon; un tel spectacle ne vous excite- t-il pas à la pénitence? Admirez combien sont grands les desseins de la Providence; elle connoissoit

l'ingratitude des Parisiens envers le roi, qui devoit éclater en mil six-cent-quarante-neuf; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître, quarante ans auparavant, un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu'une ville entière avoit mérités...

« Voilà dix ans que la Parque lui a tordu le cou, sans pouvoir l'étrangler. A le voir les bras tors et pétrifiés sur les hanches, on prendrait son corps pour un gibet où le diable a pendu une âme. Et quelle âme! plus laide que le corps! »

Scarron rit de bon cœur en lisant cette prose, qui ne valait pas la sienne. Quant à Saint- Amant, il se tint coi. Il se frottait encore les côtes, ayant été récemment bâtonné sur le Pont- Neuf, par les valets du prince de Condé, pour une chanson.

Cependant l'on menait en chantant cette petite guerre de femmes, de magistrats, d'abbés, de seigneurs et de bourgeois, qui s'embrouillait chaque jour davantage et à laquelle tout le monde finit par ne rien comprendre. On se lassa. Le roi entra solennellement dans sa bonne ville de Paris le 21 octol)re, et Mazarin vint bientôt après l'y rejoindre sans bruit, sur la pointe des pieds, à l'italienne. Il ne demandait qu'à être souffert en atlendaDt d'être tout-puis-

saiit, ce qui ne tarda pas. Qui fut bien déçu? Cq fut le pauvre poète, qui, peu jaloux d'ajouter au long catalogue de ses maux le titre de martyr de la République, reniait Gondi, Montpensier, Longueville, toute la Fronde, et abjurait devant qui voulait l'entendre ses funestes erreurs. Il engageait charitablement ses complices à faire comme lui. Il leur disait, il leur chantait :

Il faut désormais filer doux, Il faut crier miséricorde; Frondeurs, vous n'êtes que des fous :

Il faut désormais filer doux; C'est mauvais présage pour vous Qu'une fronde n'est qu'une corde ; Il faut désormais filer doux, Il faut crier miséricorde.

Il essaya de couler dans 1 oreille de Mazarin des douceurs poétiques :

Jule autrefois l'objet de l'injuste satire.

Mais Jules resta sourd et ne refit pas de pension au poète repentant. Heureusement que Fouquet lui en fit une de 1 600 livres.

N'étant plus le malade de la reine à titre d'office, il avait le droit de guérir. Il tenta d'en user. On lui vanta les bains de tripes qu'on prenait à l'hôpital de la Charité, dans le fau-

bourg Saint-Germain, et il alla loger rue des Saints-Pères, à l'hôtel de Troyes.

Hôpital ambulant, il se faisait porter tous les matins dans son bain gélatineux, d'où il sortait, d'ailleurs, aussi infirme qu'il y était entré. Il avait à l'hôtel de Troyes une voisine avec laquelle il se lia. C'était une dame de Neuillant, vieille, malsaine, avare et dévote. Elle avait une filleule la plus jolie du monde, qui revenait d'Amérique avec sa mère. Scarron souhaita de la voir, non pas seulement parce qu'elle était jolie, mais aussi parce qu'elle venait des grandes Indes, où il voulait aller.

Oui, cet homme qui ne pouvait descendre de son escabeau était résolu à s'embarquer pour le nouveau monde. Que n'imagine-t-on pas pour se guérir? Scarron comptait sur le soleil des tropiques pour redevenir un homme ordinaire. Un commandeur de Poincy lui avait mis cette folie dans la tête. Ce commandeur de Poincy revenait de la Martinique, où il avait laissé, disait-il, sa goutte et ses rhumatismes, et il conseillait fort à Scarron d'aller chercher ses bras et ses jambes aux grandes Indes, où il ne manquerait pas de les trouver. Vers 1651, une compagnie se forma pour faire un établissement à Cayenne. Sept ou huit cents colons devaient partir. Scarron mit une somme

de trois mille livres dans l'entreprise et se fit inscrire comme colon.

Si ce vo3^age eût été une plaisanterie, elle eût certes compté parmi les plus bouffonnes qui sortirent de cette tête falote et scurrile. Mais Scarron, par extraordinaire, ne riait pas. Il partait pour Cayenne ; c'était chose résolue.

Il écrivit à son ami Sarrazin la lettre que voici :

c( Mon chien de destin m'emmène dans un mois aux Indes occidentales. Je me suis mis pour mille écus dans la nouvelle compagnie, qui va faire une colonie à trois degrés de la ligne, sur les bords de l'Orillane et de l'Orénoque. Adieu, France! adieu, Paris! adieu, tigresses déguisées en anges! adieu. Ménage, Sarrazin, Maigny! Je renonce aux vers burlesques, aux romans comiques et aux comédies, pour aller dans un pays où il n'y aura ni faux béats, ni filous de dévo^ tion, ni inquisition, ni hiver qui m'assassine, ni fluxion qui m'estropie, ni guerre qui me fasse mourir de faim. »

La bonne Céleste Palaiseau était du voyage. Mais Scarron n'avait pas dessein de l'épouser dans le nouveau monde. Le traître, comme nous Talions voir, avait d'autres projets.

Ninon, la grande Ninon devait partir avec eux. C'est la pure vérité. Un premier embarquement eut lieu en 1652 à la mi-mai. Ni Scarron,

ni Ninon, ni même Céleste Palaiseau, ne furent des passagers.

Environ ce temps^ comme je l'ai dit, la filleule de madame de Neuillant, Francine d'Aubigné, revenue nouvellement d'Amérique avec sa mère, demeurait vis-à-vis la maison de Scarron. Madame de Neuillant, qui allait chez Scarron, y conduisit la jeune Francine, qui se mit à pleurer en entrant, parce qu'elle avait une robe trop courte et qu'elle ne savait ni que dire ni que faire devant un poète à la mode. Scarro^ examina cette jeune fille en connaisseur; il vit qiî*elle était jolie, qu'elle avait de l'esprit, du jugement, une bonne tête; il la savait pauvre; il résolut dès lors de l'arracher au couvent et de l'emmener, comme sa femme, où il allait. 11 ne se flattait pas d'être autre chose qu'un mari en peinture, mais il pensait que sa maison, partout où elle serait, vaudrait mieux qu'un cloître pour une fille d'esprit.

Son histoire, qu'elle lui conta avec beaucoup de grâce, était celle d'une pauvre enfant qui eut trop à se défier des hommes et de la vie. Francine d'Aubigné était petite-fille de ce Théodore Agrippa, grand batailleur, homme de ressources, bonne lame, bonne plume, mauvais compagnon, sans peur, sans scrupules, poète et brigand, honneur des lettres, peste publique, un des derniers

tyranneaux de la France féodale, moins huguenot qu'on n'a dit, et assez traître, avec des poussées de rude honnêteté qui lui donnent une mine d'homme antique, de héros de Plutarque.

Son fils Constant, qui lui ressemblait beaucoup, ne le valait pas. Il essaya bien de vivre à la façon paternelle, à grands coups d'audace ou de ruse; mais les temps étaient changés. Richelieu, que nous avons vu si rude pour d'honnêtes parlementaires, n'était pas homme à laisser la France déchirée par ces bandits de haute lignée. Constant, assassin, parjure et faux monnayeur, bon gentilhomme au demeurant, fut mis en prison à Niort, et il y resta. Là, déjà mûr, étant de bonne mine et de mauvaises mœurs, il séduisit aisément Jeanne de Cardilhac, fille du gouverneur de la prison. Comme il l'avait prise, il fallut bien la lui donner, ou plutôt la lui laisser. Il l'épousa en temps utile, et elle ne tarda pas à lui donner une fille.

Francine naquit dans la Conciergerie de Niort, le 27 novembre 1635. Le prisonnier fut relâché à quelque temps de là. Il quitta sa patrie, où il désespérait de montrer librement son génie, et s'embarqua pour la Martinique. Pendant la traversée, la petite Francine fut si mal qu'on la crut morte. On allait la coudre dans un pavillon et

la jeter par-dessus bord. La mèche du canon s'allumait pour marquer par un coup l'instant de ces funérailles de mer. Sa mère voulut la voir encore une fois; elle l'embrassa et s'écria: « Elle n'est pas morte! » L'enfant, ranimée, ouvrit les yeux. Jeanne de Cardilhac, endurcie par une dure vie, n'eut point de tendresse pour la fille qu'elle aimait. Francine apprit à lire dans un gros Plutarque, et jamais un sourire n'éclaircit ces leçons. Constant d'Aubigné mourut à la ^lartinique.

L'enfant, ramenée en France, fut confiée à madame de Villette, sa tante. Ce fut un bel éclair dans la sombre enfance de Francine. La paix, la modestie, la charité, une chaste joie, régnaient dans le château de Murçay. Chaque jour, Francine, placée au bout du pont-levis, distribuait de ses petites mains l'aumône aux besaciers. Mais madame de Villette était calviniste. Madame de Neuillant, pour faire sa cour à la dévote reine Anne d'Autriche, fit retirer l'enfant à la huguenote et la prit chez elle afin de la convertir. Dans la maison de cette marraine avare, Francine, belle comme l'aurore, eut le sort de Peau-d'Ane. On l'envoya à la bassecour. Tous les matins, un loup sur le visage pour lui conserver le teint blanc, un chapeau de paille sur la tête, une gaule dans la main et un petit

panier au bras, elle allait garder les dindons. Il y avait dans le panier du pain et un volume des quatrains de Pibrac. Il était défendu de toucher au pain avant d'avoir appris par cœur cinq quatrains de ce Pibrac, qui est bien le plus ennuyeux mortel qui ait jamais écrit. Elle mourait de faim chez madame de Neuillant, qui, l'ayant convertie au catholicisme et pourvue de la sorte du pain des anges, dédaignait de la nourrir d'un froment plus grossier.

Scarron était compatissant. Il plaignait Francine, l'admirait pour sa beauté, l'estimait pour ses talents : elle pensait bien, écrivait de même et faisait de très belles lettres. Le sournois lui promit de la doter pour qu'elle pût entrer au couvent. Elle lui en eut beaucoup d'obligation. Une grille lui semblait moins maussade que le visage de madame de Neuillant. Mais un jour il lui dit brusquement qu'il ne lui donnerait rien pour entrer en religion. Elle resta tout interdite. Il ajouta : « C'est que je veux vous épouser. » Il lui donna pour réfléchir deux jours au bout desquels elle dit : Oui. Quand on dressa le contrat, il déclara, par-devant le tabellion, qu'il reconnaissait à l'accordée quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit. Le notaire lui demanda quel domaine

il lui accordait. « L'immortalité », répondit le poète. L'accordée emprunta à une amie des habits pour le jour de ses noces. Elles eurent lieu en mai de l'an 1652, dans une église de campagne. Je ne sais si c'est Scarron ou le curé qui exigea de la jeune convertie une nouvelle abjuration. Scarron put bien être pris d'une quinte de piété. Si quelques-uns de ses amis sentaient le fagot, quant à lui, qui risqua de mourir de faim pour avoir médit du cardinal, il n'était ni assez riche ni assez vaillant pour se brouiller avec le ciel.

Ce ménage d'une fille belle comme le jour et d'un tronçon de poète burlesque s'établit rue de la Tixandrie, dans une maison voisine de la poterne qui ouvrait l'étroite rue des Deux-Portes. Cette maison, qui appartenait à un sieur Bussine, était neuve, avec une façade de pierre et de brique. Les époux Scarron occupaient le second étage, élevé de vingt-quatre marches audessus de la chaussée. Le logis se composait de deux chambres donnant sur la rue et séparées par l'escalier. A droite logeait le poète ; sa femme à gauche. Sur la petite cour, étaient la cuisine et la chambre de Mangin, factotum du logis, valet de chambre, laquais et secrétaire, peste du ménage. Ce Mangin, par son flegme, eût fait jurer un chartreux. Jugez s'il fît jurer

son maître qui n'était pas moine et qui, au besoin, rimait richement à Dieu.

Scarron voyait de ses fenêtres l'hôpital Saint- Gervais, quand, juché sur sa longue chaise grise, il écrivait, sur la planchette qui lui servait de table, un chant de son Virgile travesti ou un chapitre de son Roman comique. Les meubles étaient assez magnifiques ; car il se récréait la vue comme le palais et recherchait toutes les voluptés à son usage. Il aimait les tableaux et en possédait de beaux, notamment une Bacchanale et une Exaltation de saint Paul qu'à sa prière Nicolas Poussin lui avait envoyés de Rome. Mais ce peintre goûtait mal le burlesque et faisait décidément peu de cas d'un génie trop peu noble. Scarron possédait aussiun portrait de sa femme, que Mignard, son voisin de la rue des Tournelles, venait de peindre sur place.

Il devait à sa paralysie de tenir un salon, ce qui n'était pas alors le fait d'un homme de lettres. Pendant que Julie d'Angennes réunissait les précieuses et les beaux esprits dans le salon bleu de la rue Saint- Thomas-du-Louvre, Paul Scarron tenait bureau d'esprit et recevait dans sa chambre une société fort mêlée, mais où ne manquaient ni les belles dames, ni les hommes de mérite. Des carrosses dorés s'arrêtaient devant

la maison Bussine. C'était Vivonne, du Lude, Grammont, Mortemart, Coligny, Riney, d'Elbène, Villarceaux, qui venaient voir un homme rare. Leur hôte n'était pas flatté plus que de raison de tant d'honneur, a Ces grands seigneurs disaitil, viennent me voir comme on allait voir l'éléphant et passent l'après-dîner dans ma chambre quand ils n'ont rien à faire. » Les gens de lettres venaient à pied. Tantôt c'était Faret avec Saint- Amant ; ils venaient de YEpée-royale et ils allaient à la Fosse-aux-lions ; tantôt d'Harcourt, gentilhomme frotté de poésie et enrôlé dans la compagnie des goinfres. Un jour entrait Saint-Pavin, qui faisait de son abbaye de Sivry une abbaye de Thélème; un autre jour, le grand prieur Jacques de Souvré, qui dînait bien et soupait mieux. Ils étaient là cinq, six, qui, n'ayant qu'une médiocre espérance en l'autre monde, faisaient leur paradis en celui-ci. L'abbé Boisrobert, un autre familier du logis, était leur doyen. Il passait plus souvent sous la branche de houx du cabaret que sous le porche de l'église. Madame Cornuel disait que la chasuble de Boisrobert était faite d'une robe de Ninon. Jugez du tapage que faisaient tous ces loups quand Paul Scarron hurlait avec eux. Le cul-de-jatte avait bien dit, quelques jours avant son mariage, en parlant de son accordée : « Je ne lui ferai pas de sottises,

mais je lui en apprendrai beaucoup. » La conversation devait être plus polie quand elle était menée par Segrais, Balzac et Saint-Évremond, beaux esprits et honnêtes gens. Quant aux femmes qui venaient s'asseoir sur le petit lit de satin jaune, à côté de madame Scarron, elles avaient toutes des mérites, mais des mérites divers. C'était madame de la Suze, madame de la Sablière, madame de Sévigné, Ninon et Marion.

Ninon trouve du plaisir à causer avec madame Scarron, mais elle ne la croit pas faite pour l'amour, et Ninon s'y connaît. Saint-Évremond demande peu discrètement si la belle Francinc... « Je ne sais rien, je n'ai rien vu, répond la bonne langue, mais je lui ai prêté souvent ma chambre à elle et à Villarceaux. » Villarceaux se défend avec chaleur : « Je ferais plutôt, dit-il, une proposition impertinente à la reine qu'à cette femme-là. » Et Tallemant , luimême, est à court de médisances : « Madame Scarron, dit-il, est bien reçue partout. Mais jusqu'ici on ne croit pas qu'elle ait fait le saut. » M. de Charleval, qui l'adore, ne le lui fera pas faire.

Ce poète fluet courtise les femmes et les muses, mais il se ménage beaucoup, dit-on, dans ce double commerce. Scarron dit de ce

gentilhomme à amourettes et à madrigaux que les muses ne le nourrissent que de blanc manger et de bouillon de poulet. Voici ce qu'il écrit à Francine :

Bien souvent l'amitié s'enflamme; Et je sens qu'il est mal aisé Que l'ami d'une belle dame Ne soit un amant déguisé.

M. de Charleval est volage, et il y a peu de jours que, du fond de son parc, il écrivait à une autre belle dame qui lui reprochait son absence :

Au doux bruit des ruisseaux dans les bois je respire. C'est là que, sur les fleurs, je viens me reposer; Je ne quitterais pas ces lieux pour un empire, Mais je les quitterais, Iris, pour un baiser.

Pendant ce temps, le cul-de-jatte était en commerce réglé de galanterie avec madame de Sévigné. Après la mort du marquis de Sévigné, il envoya à la belle veuve ses compliments de condoléance. Il regrettait, disait-il, de ne pouvoir la revoir avant de mourir. La marquise lui répondit qu'elle irait le voir à son retour des Rochers et qu'il voulût bien ne pas mourir auparavant. Le poète lui répondit à son tour qu'avec tout son régime il se mourait d'impatience de la voir. Elle lui fit visite et lui donna à baiser ses beaux bras, a qu'elle ne

tenait pas pour trop chers », disait son cousin.

Madame Scarron se comportait devant ce monde si divers avec beaucoup de prudence et de réserve. Elle réformait les mauvais usages du lieu en maîtresse femme et ramenait à la décence son étrange mari. Elle laissait voir parfois une pointe de pruderie; mais, avec moins de froideur, elle n'eût plus été qu'une hôtesse de taverne, comme la Claudine de Colletet.

A midi, on dressait la table dans la chambre du poète, qui souffrait que beaucoup de gens apportassent leur plat. Madame Scarron rougissait de cette pratique peu digne. Une fois le comte du Lude vint un peu brusquement avec le rôti. Il le mangea avec le mari; la femme se retira dans sa chambre.

Souvent les convives, tous un peu païens, mangeaient du ragoût en carême. Madame Scarron n'y touchait pas et se faisait servir de la salade et un hareng. Toutefois, n'ayant que 500 francs par aji pour approvisionner la maison, elle ne faisait pas fi de la provende qui arrivait de toutes parts. Scarron recevait pâtés, chapons, fromages, bois, livres, etc. Il payait en vers, ce qui était monnaie de bon aloi, car il était alors fameux. Madame de Scudéry l'avait mis dans sa Clélie, sous le noin de ScauruSy en compagnie des illustres. Son Virgile travesti,

paru en 1648, faisait le délice de Paris et des provinces. Il avait des troupeaux d'imitateurs qui travestissaient Lucain ou Ovide.

Scarron, lui, qui avait du bon sens et des lettres, n'éprouvait pas l'admiration qu'il inspirait : « Tous ces travestissements de livres, disait-il, et mon Virgile tout le premier, ne sont que de vraies sottises. Peut-être que les grands esprits qui sont gagés pour tenir notre langue saine et nette (il voulait parler des académiciens, gent jetonnière) y donneront ordre et que la punition du premier mauvais plaisant qui sera convaincu d'être un burlesque relaps, et, comme tel, condamné à travailler le reste de sa vie pour le Pont-Neuf, dissipera le fâcheux orage qui menace l'empire d'Apollon. » Il était bien bon de se confondre ainsi avec ses plats imitateurs. Son Virgile travesti est fort plaisant. Balzac l'admirait comme un modèle de franc badinage. Et si Boileau, jeune et déjà austère, censurait aigrement ce comique qui consiste à confondre les temps et à donner aux dieux et aux héros antiques les mœurs du port Saint- Nicolas et de la halle aux poissons, il avouait en secret que le début de ce Virgile travesti est fort agréable. Plus tard le noble Racine, qui sentait si bien l'Enéide du Mantouan, lira en secret celle du Parisien et en rira de tout son cœur. Toutefois

le vrai, le durable talent de Scarron, était ailleurs. Il était dans son Roman comique et dans ses Nouvelles, dans sa prose. Le Roman comique, inspiré par cette troupe de comédiens qui donnèrent la comédie au Mans du temps que Scarron y vivait dans la maison canonicale, commença de paraître en 1651. Ce sont des aventures mêlées à une histoire d'amour. Le livre est inachevé et on ne saura jamais si Destin épouse l'Etoile, et Léandre, Angélique. Qu'importe! C'est un roman plein de situations et de caractères, œuvre d'un homme gai et d'un homme bon, chose vraie, chose éternelle.

Quant aux Nouvelles tragi-comiques, imitées pour la plupart de l'espagnol, elles appartiennent à Scarron par le tour et la langue. Molière fut bien avisé de puiser dans la valise du bouffon. Il fît quelques emprunts heureux pour son Tartuffe h une nouvelle intitulée les Hijpocrites, et pour son Avare à une nouvelle intitulée les Châtiments de V Avarice. Ces deux morceaux, sortis d'une maîtresse plume, sont d'une franchise et d'une fermeté singulières. La prose de Scarron est une excellente prose, pleine, drue, d'une belle venue et d'une franche allure.

Les contemporains sentaient confusément tout cela, et une rumeur de gloire en montait vers le pauvre infirme. Cependant il restait indi-

gent et besogneux. Souvent les créanciers heurtaient rudement le marteau de sa porte ferrée et faisaient tapage dans la rue. Le poète fut bloqué certain jour par ces gens de mauvais visage. Trois mille francs, que Fouquet envoya par l'entremise de Pellisson, vinrent à propos pour délivrer la place assiégée.

Madame Scarron était en faveur auprès de madame la Surintendante; elle obtint de Fouquet, pour son mari, le droit d'organiser une compagnie de décbargeurs aux barrières. Les rouliers se seraient, sans doute, fort bien passés des décbargeurs qui les rançonnaient, mais le cbétif poète qui dirigeait ces solides gaillards se faisait, par leur moyen, un revenu de deux ou trois mille livres. Il lui restait une autre ressource. Obligé, par son mariage, de résigner sa prébende du Mans, il en tirait encore mille écus, l'ayant passée à son compère Girault, valet de chambre de Ménage. Il souffrait plus cruellement que jamais. Il doublait, il triplait la dose d'opium, et ne dormait plus. Ne dormirait-il jamais? En songeant comment lui viendrait enfin le repos, il composa son épitaphe :

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, né fais ici de bruit, Et garde bien qu'il ne s'éveille, Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

L'automne vint, et, avec l'automne, la pluie, l'ombre et le souffle mélancolique du vent dans les tours de Saint-Gervais. Il souffrait plus qu'il n'est croyable. Enfin, il eut un hoquet, le hoquet de la mort. « Quelle belle satire, dit-il, je ferai contre le hoquet si j'en réchappe! » Il recommanda sa femme à son exécuteur testamentaire, M. d'Elbène. Un autre d'Elbène l'avait tenu sur les fonts baptismaux.

Il dit à Francine : « Adieu, souvenez-vous quelquefois de moi. Je vous laisse sans biens; et, quoique la vertu n'en donne pas, je suis parfaitement convaincu que vous serez toujours vertueuse. »

Jl mourut le 6 octobre 1660, dans son logis de la rue Neuve-Saint-Louis, au Marais. Il avait cinquante ans d'âge et quatre de mariage. Il fut inhumé dans les caveaux de l'église Saint-Gervais.

€ Le maniement et emploite des beaux esprits donne prix à la langue, non pas l'innovant tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l'estirant et ployant. »

Montaigne parle ainsi, Montaigne qui fut un de ces beaux esprits-là. C'est en effet chez les grands écrivains que la langue prend de l'étendue et de la force. Ils puisent dans le fonds populaire, mais ils disposent avec génie des richesses communes. Ainsi fit» La Fontaine; sa langue est un fécond sujet d'étude. Aussi a-t-elle été fort étudiée. Beaucoup ont illustré ses fables de notes, gloses et lexiques.

M. Théodore Lorin donna, en 1852, un Voca-

hulaire 'pour les Œuvres de La Fontaine. Ce livre a été composé sans beaucoup de méthode, et il ne faudrait pas le consulter avec trop de' confiance. M. Marty-Laveaux en a fait une judicieuse critique, en 1853, dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes. Cette critique forme un essai assez étendu sur la langue de La Fontaine.

J'userai du lexique et surtout de Yessai. Mais je ne me propose pas de faire une étude complète de la langue de La Fontaine. Je veux seulement signaler à ceux qui sont curieux de style les curiosités les plus instructives du style des Fables. Je pèserai des mots, mais ces mots sont d'or, et la balance de l'orfèvre n'est jamais trop juste, sa pierre de touche jamais trop sensible.

La Fontaine aimait les mots et savait les choisir. On n'est écrivain qu'à ce prix. Les mots sont des idées. On ne raisonne justement qu'avec une syntaxe rigoureuse et un vocabulaire exact. Je crois que le premier peuple du monde est celui qui a la meilleure syntaxe. Il arrive souvent que les hommes s'entr'égorgent pour des mots qu'ils n'entendent pas.

Ils s'embrasseraient s'ils pouvaient se comprendre. Rien n'importe au progrès de l'esprit humain autant qu'un bon dictionnaire qui explique tout, comme fait celui de Littré. Mais entrons dans notre sujet.

Je n'aurai point de peine à indiquer les sources de la langue de La Fontaine. Ces sources sont dans les vieux conteurs et dans les vieux poètes: dans la reine de Navarre, dans Bonaventure des Périers, dans Amyot, dans Montaigne, dans Marot, dans Rabelais. Celui-ci, comme dit Budée, « possédait l'art d'écrire le plus profond et le plus varié ».

La Fontaine est plein de Rabelais. Le Pantagruel est sa fontaine de dilection : il y puise sans cesse.

Il y prend les noms de bêtes et de gens : Jean Chouart, Dindenaut^ V Agnelet, Robin Mouton, etc.

Jean Chouarty qui est, dans le roman, un batteur d'or de Montpellier, devient, dans les fables, <L messire Jean Chouart, le curé qui sur son mort comptoit ». (Livre vu, fable 10.)

Perrin Dendin est, dit Rabelais, un « home honorable, bon laboureur, bien chantant au letrain (lutrain), homme de crédit et aagé ».

<c Cestuy home de bien apoinctoit plus de procès qu'il n'en estoit vuidé en tout le palais de Poictiers, en l'auditoire de MonsmoriUon, en la halle de Parthenay le vieulx. »

{Pantagruel, livre m, chapitre 41.)

Le Perrin Dandin des Fables n'appointe pas

les procès; il y aurait trop de regret; il les juge, et vous savez comment il renvoie les plaideurs.

Perrin, fort gravement, ouvre l'huître et la gruge.

Perrin Dandin est, dans les Plaideurs de Racine, un juge qui veut toujours juger et qui envoie son chien aux galères.

Quant à Rominagrobis, nous voyons qu'il est « un home et vieulx et poëte ».

Mais son nom de Raminagrobis ou Rominagrohîs est plus vieux que lui, et signifie un gros personnage fourré d'hermine. Aussi peut-il s'appliquer aussi bien à un chat qu'à un docteur. Et c'est un chat que Voiture nomme ainsi.

« Les plus beaux chats d'Espagne ne sont que des^

chats brûlés au prix de lui, et Rominagrobis même

(vous savez bien, madame, que Rominagrobis est

prince des chats) ne sauroit avoir meilleure mine. i>

(Voiture, lettre 153, cit. par Littré.)

Raminagrobis est aussi un chat dans La Fontaine, et un chat fourré, que l'on consulte dans les cas litigieux, un chat qui porte l'hermine.

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.

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