‹ Le génie latinChapitre 12 sur 59 · VII · texte numérisé non relu

VII

Rodilard est un tout autre chat (car il y a chat

et chat) : celui-ci est un guerrier. Le pauvre Panurge est fort effrayé de le voir c< remuant les babines..., tremblant et clacquetant des dens ». {Pantagruel, iv, 67.)

Il reparait non moins terrible dans les vers du fabuliste :

Un chat nommé Rodilardus Faisait de rats telle déconfiture Que l'on n'en voyoit presque plus.

Attacher un grelot au cou de Rodilard.

Cii, 2.)

Les deux formes Rodilardus et Rodilard se trouvent dans un même chapitre de Pantagruel.

Dindenauty le marchand de moutons du Pantagruel, vante ses moutons.

« Ce n'est viande que pour roys et princes, dit-il à Panurge. La chair est tant délicate, tant savoureuse et tant friande que c'est basme (baume). » [Pantagruel, iv, 7.)

La Fontaine parle de deux compagnons qui vantaient un ours « dont la peau devoit faire fortune »; il ajoute :

Didenaut prisoit moins ses moutons qu'eux leur ours.

Thibault VAignelet est le berger de la farce de

Pathelin; on le croirait plus bête que ses moutons, et il dupe l'avocat le plus retors.

Thibault VAignelet est aussi dans Rabelais un gardeur de moutons.

« Reste-il icy, dist Panurge, ulle âme moutonnière? Où sontceulx de Thibault Vaignelefi » {Pantagruel, IV, 8.)

Thibault l'Agnelet est dans La Fontaine un simple agneau que le loup croque.

Thibaut Vagnelet passera

Sans qu'à la broche je le mette.

Dindenaut, ce marchand de moutons que nous connaissons déjà, dit à Panurge ;

(c Vous avez nom Robin Mouton. Voyez ce moutonlà, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin. »

{Pantagruel, iV, 6.)

Le berger de La Fontaine s'écrie en pleurant :

Ils m'ont laissé ravir nostre pauvre Robin; Robin Mouton qui par la ville Me suivoit pour un peu de pain.

Robin mouton est le frère de Thibault l'agnelet.

Voici encore un personnage qui figure dans Rabelais et dans La Fontaine. C'est Messer Gaster, le ventre en personne. Le chapitre lvii du Pantagruel^ 1. IV, nous apprend

Comment Pantagruel descendit on (au) manoir de messere Gaster, premier maistre es ars du monde.

Rabelais se souvenait du vers de Perse : Magister artis, ingeniique largitor venter.

Mais Rabelais fait de Messere Gaster un personnage et pousse loin l'allégorie. Chemin faisant il rappelle l'apologue « des membres conspirans contre le ventre ». La Fontaine ne manque pas, quand il traite ce sujet ésopique, de donner au ventre le nom que lui avait donné Rabelais :

Je devois par la royauté Avoir commencé mon ouvrage.

A la voir d'un certain costé, Messer Gaster en est l'image.

Et le fabuliste avertit par une note marginale ceux de ses lecteurs qui ne pantagruélisent pas, que Messer Gaster est ol l'estomach ».

On doit relever encore quelques expressions très remarquables que La Fontaine a prises à la même source.

Dans le Jardinier et son Seigneur, qui est proprement un conte, et un conte excellent, n'avez-vous pas remarqué cette expression très forte : se rue en cuisine? Il s'agit d'un seigneur qui vient avec ses gens chasser un lapin chez son jardinier : on tue, en son honneur, tous les poulets de la basse-cour.

... On fricasse, on se rue en cuisine.

Gela sent son Rabelais, et c'en est en effet :

« Il rue en cuisine. J'en viens, tout y va par escuelles. » [Pantagruel j iv, 10.)

Voici deux expressions du fabuliste qu'on trouve dans le Pantagruel :

... Vostre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape en son vivant, Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois basteaux, exprés pour vous parler.

Ainsi parle le singe Gille qui fait la parade à la foire. Ce n'est point d'un petit personnage d'arriver en trois bateaux x Gille, en débitant cette hâblerie, se souvient de la jument de Gargantua ;

<c En ceste mesme saison, Fayoles, quart roy de Numidie, envoya du pays de Africque à Grandgousier une jument la plus énorme et la plus grande que leut oncques veue, et la plus monstrueuse... Et fut amenée par mer en troys carraques et un hrigantiny jusques au port de Olone en Thalmondoys, )>

{Gargantua, 16.')

Il semble d'abord extraordinaire qu'une guêpe s'occupe à lécher l'ours; mais si cette guêpe est juge, la chose sera fort explicable, au figuré. Il s'agit de la guêpe devant laquelle la cause des mouches à miel est portée. Une abeille se plaint des lenteurs de la procédure :

Depuis tantost six mois que la cause est pendante, Nous voici comme aux premiers jours.

Pendant cela le miel se gaste.

Il est temps désormais que le juge se haste : N'a-t-il pas assez léché Vours'i (r, 21.)

La prudente abeille qui parle ainsi a appris dans le Pantagruel comment les procès « viennent à perfection », selon la doctrine de Bridoye. Ce bon Bridoye expose cette doctrine au moyen d'une image, en comparant un procès à un ours.

« Un procès, à sa naissance première, me semble (comme à vous aultres, messieurs) informe et imperfaict. Comme un ours naissant n'a pieds ne mains, peau, poil ne teste : ce n'est qu'une pièce de chair rude et informe. L'ourse, à force de leicher, la mect

en perfection de membres... Ainsi voy-je (comme vous aultres, messieurs) naistre les procès à leurs commencemens informes et sans membres. Hz n'ont qu'une pièce ou deux : c'est pour lors une laide beste. Mais lors qu'ilz ont bien entassez, enchâssez et ensachez, on les peut vrayement dire membruz et formez. » {Pantagruel, m, 42.)

Le verbe se prélasser ne se lit, je crois, que dans le Pantagruel, Montaigne ayant dit, plus régulièrement, se prélater; mais il serait aventureux de dire que La Fontaine a pris ce mot à Rabelais. Il a pu tout aussi bien l'entendre de quelque commère de Château-Thierry ou d'ailleurs.

L'asne se prélassant marche seul devant eux.

(III, 1.) ■•*^, Quant à papelard, substantif ou adjectif, s'il

est dans Rabelais, il est aussi dans beaucoup de vieux conteurs. Et La Fontaine ne l'a pris à personne puisqu'il l'a trouvé dans le commun domaine.

Nous citions tantôt deux noms de chat; en voici un troisième : c'est Milis.

... Nostre maistre Mitis, Pour la seconde fois, les trompe et les affine.

On dirait dans le même sens : Maître Le Doux. Ce nom nous ramène aux vieux conteurs dans

lesquels puisa La Fontaine. Ce nom de chat est dans la 23'' nouvelle de Bonaventure des Périers.

La Fontaine dut lire Amyot avec beaucoup d'agrément. Le français d' Amyot n'était pas, comme on pourrait croire, mésestimé par les écrivains du xvip siècle. Vaugelas, tout sévère qu'il est pour le ,vieux langage, dit que c( tous les magasins et tous les trésors du vrai langage français sont dans les œuvres de ce grand homme ». Racine, l'ami de La Fontaine, cite dans sa préface de Mithridate les paroles de Plutarque sur Monime, « telles qu'Amiot les a traduites, car, dit le poète tragique, elles ont une grâce dans le vieux stile de ce traducteur, que je ne croy point pouvoir égaler dans nostre langue moderne ». Fénelon écrit, dans sa Lettre sur Véloquence : a II se trouve qu'il y a dans le vieux langage d' Amyot je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif, qui se fait regretter. »

Oui, il y a dans de langage d'Amyot tous ces je ne sais quoi. Mais ils sont aussi dans le langage de La Fontaine; celui-là aussi est vif, hardi, naïf, court. La Fontaine a trouvé dans Amyot le sujet d'une fable, les Femynes et le Secret; il y a trouvé aussi un mot qu'il aurait peut-être dû y laisser, celui desrjcophantôy lequel, comme on voit, est plus grec que français.

Suxo^àvTvjç, de cûxov, figue, et «paivetv, découvrir, est le nom donné antiquement aux dénonciateurs des voleurs de figues dans les bois de l'Attique.

« Les délateurs qui accusoient et déceloient ceux qui en (des figues) transportoient furent appelez

sycophantes. » (Amiot, Solon.)

Dans une acception plus générale, le sycophante est un délateur. Cette extension du mot n'a rien de trop forcé. Mais La Fontaine nomme sycophante un loup qui' s'habille en berger pour mieux croquer les moutons.

Guiliot le sycophante approche doucement. Guillot, le vray Guillot, étendu sur l'herbette, Dormoit alors profondément. (m, 3.)

Ce loup, ce faux Guillot, est un fourbe; il n'est point un délateur, et le mot de sycophante ne lui convient guère. Voilà bien du grec à propos d'un loup champenois, et du grec qui n'est pas juste. La Fontaine nous a habitués à plus de précision et plus de simplicité.

Il se doutait bien que le terme était obscur, puisqu'il a pris soin de l'expliquer dans une note. Les plus habiles se trompent, et il ne m'est pas possible de donner raison à notre auteur quand, dans un assez médiocre apologue, il nomme le serpent un insecte (vi, 13). Je le dis en passant,

toutes les fables de La Fontaine ne sont pas également bonnes; et, s'il n'y a pas en français de plus admirable poème que le Vieillard et les Trois jeunes honwies, c'est au contraire un récit un peu sec et pauvre que la Cigale et la Fourmi. Cette fable est fort connue parce qu'elle est à la première page du recueil; elle serait à la centième que personne n'y prendrait garde. Nous sommes tous un peu comme petit Jean ; ce que nous savons le mieux, c'est notre commencement. Il n'y a pas d'écolier qui ne sache par cœur les premiers vers de Y Art poétique de Boileau : Cest en vain qiCau Parnasse.., Ces vers sont médiocres. Par contre, il y a de fort beaux endroits dans les Épîtres et dans le Lutrin ;uidls il faut savoir les trouver.

Je reviens à mon sujet. La Fontaine aime les termes anciens. Quand il trouve en chemin un mot bien vieux et bien expressif, il le recueille et ne manque pas la première occasion de le mettre dans un vers.

Grand liseur de romans comme il était, il lut les plus anciens comme les plus nouveaux. Les romans de chevalerie lui parurent fort bons : il le confesse dans une jolie ballade.

Même dans les plus vieux je tiens qu'on peut aprendre. Perceval le Galois vient encore à son tour. [Ballade sur la lednrc des romans.)

Quand ce fut le tour du « Premier volume de Merlin, qui est le premier de la tahleronde », notre poète rencontra cette phrase :

« Ainsi advient-il de plusieurs; car tels cuident engigner ung autre, qui s'engignent eux mesmes. »

Le mot enginer ou engignier^ date du xii'' siècle. Au xiii% on trouve dans Henri de Valenciennes le même dicton que nous venons de voir dans le premier volume de Merlin :

« On dit pieça que teus (tels) cuident autrui engignier, qui de cel mismes engien ou de semblant est enginies. » (xxiv.)

Engigner, ou engeigner, veut dire tromper. Le mot vient, comme engin, du latin ingenium. On trouve ingeniatus dans Plante.

Le mot et le dicton parurent excellents à La Fontaine, qui mit l'un et l'autre en vers ;

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autray,

Qui souvent s'engeigne soy-mesme.

J'ay regret que ce mot soit trop vieux aujourd'huy : Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

Ces quatre vers sont d'un homme qui sait le prix des mots et qui ne veut qu'on perde aucun des bons.

1. Je prends dans le Littré toute l'histoire de ce mot, y compris les exemples.

Aussi mit-il dans ses poèmes un très grand nombre de termes d'un autre âge, qu'il sut rajeunir. Vous venez de voir le vieux verbe cuider {croire). Je citerai aragne, qui est la vieille forme d'araignée. Le mot araignée est vieux aussi ; mais il signifiait la toile que tisse l'insecte. « La nouvelle langue, dit Littré, s'est appauvrie et défigurée en confondant l'ouvrière et l'œuvre. Cette confusion paraît être venue dans le xvi*" siècle. » La Fontaine ne paraît pas l'avoir soupçonnée. Il emploie indifféremment et dans le même sens aragne et araignée.

Quand l'enfer eut produit la goûte et Y araignée...

Plus malheureuse mille fois Que la plus malheureuse aragne.

En gardant ainsi, pour le même objet, deux désignations différentes, il charge la langue d'un bien inutile.

Il est mieux inspiré quand il reprend à Montaigne les termes de déconfiture (EssaiSy I, 47; Fables, II, 2) et de besogne voulant dire ce qui est de besoin :

Le galand pour toute besogne Avoit un brouet clair. Il vivoit chichement.

Parce qu'il aimait les vieux auteurs, il ne faut pas croire qu'il les pastichât. Et, bien qu'il goûtât plus d'un mot d'antan, il sut ne point passer la mesure en fait d'archaïsmes, notamment dans les fables. Mais le style familier, dans lequel elles sont écrites en grande partie, a vieilli plus vite que le style noble du même siècle.

Le style familier s'use rapidement comme tout ce qui sert à beaucoup de monde. Les grammairiens perdraient leur peine à vouloir le fixer. II change parce qu'il vit. Le mouvement est une condition de la vie. Aussi arrive-t-il que telle forme que La Fontaine employa comme étant la plus ordinaire est devenue étrange. Flouet "ponr fluet et étreit pour étroit en sont des exemples. Propet est particulièrement instructif à cet éfirard :

Certaine niepce assez propette Et sa chambrière Pâquette Dévoient avoir des cottillons.

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