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Recherches sur Molière, p

le duc d'Epernon emmenait dans son gouvernement de Guyenne.

Tantôt en son château de Cadillac, sur la Garonne, tantôt à Agen, le duc donnait la comédie à sa cour. La duchesse assistait aux représentations, mais c'est pour Nanon de Lartigue qu'on allumait les chandelles. En 1650, les troubles de Bordeaux chassèrent le duo d'Epernon de son gouvernement. Dès lors ses comédiens eurent tout loisir de courir les foires et les réunions des États. Il est difficile de les suivre dans leur vie errante. On trouve Molière à Nantes au mois d'avril 1648. On sait qu'il passa à Vienne en Dauphiné, mais on ignore à quelle date.

En 1653, il est à Lyon, et en cotte inême année il retrouve à Pézenas le prince de Conti, avec qui il s'était trouvé sur les bancs du collège. Il ne souvenait guère au prince du tapissier devenu comédien. Madame de Calvimont, maîtresse du prince de Conti, étant logée à la Grange, proposa d'envoyer chercher les comédiens. Le prince de Conti en chargea M. de Cosnac, qui avait l'argent de ses menus plaisirs. Ayant appris que Molière et la Béjart étaient en Languedoc, M. de Cosnac leur manda de venir à la Grange. Pendant que la troupe se disposait à venir sur ces ordres, il en arriva une autre à Pézenas,

celle de Cormier. L'impatience naturelle du prince de Conti l'engagea à retenir cette troupe. Et il paraît que Cormier avait fait des présents à madame de Calvimont. M. de Cosnac fit de respectueuses représentations au prince : « Je me suis engagé à Molière, sur vos ordres. » A quoi le prince répondit : « Je me suis moi-même engagé depuis à la troupe de Cormier, et il est plus juste que vous manquiez à votre parole que moi à la mienne. »

Cependant Molière arriva. Et, ayant appris qu'on ne voulait pas de lui, il demanda qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avait fait faire pour venir. M. de Cosnac trouvait cette demande fort juste. Mais il ne put obtenir que le prince y fît droit. Ce mauvais procédé échauffa à ce point M. de Cosnac qu'il résolut de faire monter les comédiens de Molière sur le théâtre de Pézenas et de leur donner mille écus de son argent plutôt que de leur manquer de parole. A la vérité, il espérait que le prince, en apprenant qu'ils allaient jouer à la ville, se piquerait d'honneur et les ferait jouer une fois sur le théâtre de la Grange. C'est en effet ce qui arriva, a Cette troupe, dit Cosnac, ne réussit pas dans sa première représentation au gré de madame de Calvimont, ni, par conséquent, aii gré du prince, quoique, au jugement de tout le reste des audi-

leurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. » Mais, peu de jours après, ils donnèrent encore une représentation, et Sarrazin, qui était secrétaire du prince de Conti, parla si bien et fît tant que le prince retint la troupe de Molière et congédia celle de Cormier*.

Du 16 décembre 1653 au 31 mars 1654, les Etats de Languedoc étant assemblés à Montpellier, les comédiens de Molière allèrent jouer dans cette ville devant messieurs des États. Ils passent la plus grande partie de Tannée 1654 à Lyon. L'année suivante, ils sont de nouveau à Montpellier pour les fêtes données au prince et à la nouvelle princesse de Conti, lors de la tenue des États. Pendant le carnaval, Molière et Joseph Béjart, avec les acteurs d'une autre troupe et quelques-uns des seigneurs qui siègent aux États, y dansent le ballet des IncompatibleSy en présence de Leurs Altesses. Dans une des entrées, Molière représentait un poète, Béjart un peintre; dans une autre, Béjart un ivrogne, Molière une harengère.

Après la clôture des États, Molière et ses

1. Mémoires de Daniel de Cosnac, publiés par la Société de THisloire de France, t. I, p. 126-128.

camarades retournèrent à Lyon, leur séjour préféré. C'est probablement à cette époque qu'il fit jouer V Étourdi, sa première pièce. L'Étourdi attira les spectateurs, et la recette fut bonne, si l'on en croit le sieur d'Assoucy, qui partagea l'aubaine et ne put se résoudre à quitter les comédiens qui le défrayaient. Quant ils partirent pour Avignon, l'empereur du burlesque s'embarqua sur le Rbône avec eux et leur paya son écot en bouffonneries. « Comme un homme, dit-il, n'est jamais pauvre tant qu'il a des amis, ayant Molière pour estimateur et toute la maison des Béjart pour amie, en dépit du diable,... je me vis plus riche et plus content que jamais ^ »

La troupe jouait à Avignon, quand elle reçut l'ordre de se rendre aux États convoqués par le prince de Conti pour la session qui s'ouvrit le 4 novembre 1655, à Pézenas.

Le prince et la princesse de Conti logeaient dans l'hôtel de M. d'Alfonce, grand prévôt de Guyenne, où l'on avait dressé le théâtre. « Les évêques de Béziers, d'Uzes et de Saint-Pons, en rochet et camail, les barons de Castries, de Villeneuve et de Lanta, députés par les États pour complimenter S. A. R. le prince de Conti,

1. Les Aventures de Monsieur d'Assoucy, 1677, t. I, ch. ix, p. 315.

se rendirent à l'hôtel de M. d'Alfonce, où logeoit ledit seigneur. Le prince de Conti les reçut à la porte du vestibule qui regarde la cour et, après les avoir fait entrer, leur dit qu'il étoit forcé de les recevoir en cet endroit, parce que la chambre étoit en un extrême désordre, à cause de la comédie; sur ce, les compliments furent faits ^ »

Les prélats, qui se morfondent en grand habit de chœur, dans le vestibule, tandis que les comédiens occupent les appartements, sauront bien prendre leur revanche. En même temps que Molière, l'évêque d'Aleth, Pavillon, est à Pézenas. Il profite de la tenue des Etats, où il siège, pour alarmer la conscience du prince et lui inspirer un éloignement total des compagnies dangereuses. Or, le janséniste Pavillon estimait qu'il n'était pire compagnie que celle des comédiens. Il refusait l'absolution non seulement à ceux qui donnaient la comédie, mais encore à ceux qui l'entendaient. Heureusement jpour Molière et sa troupe, la conversion du prince de Conti ne s'accomplit pas tout de suite. Les comédiens, en attendant qu'opérât la grâce, mangeaient abondamment aux frais des Etats. Ils devaient bientôt éprouver les effets des sen-

1. Procès- verbal en date du 4 novembre, aux archives de Pézenas.

timents que Tévêque d'Aleth insinuait dans l'âme du prince.

De Pézenas, vrai pays de Cocagne, la troupe comique, avec ses bagages et d'Assoucy, s'en fut à Narbonne. Elle demeura à Béziers pendant la session des Etats qui s'ouvrit le 17 novembre 1656, et Molière y fît représenter son Dépit amoureux, imité de Y Interesse de Nicolo Secchi.

Par Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange (selon toute vraisemblance), les comédiens gagnent Lyon, où ils retrouvent le prince de Conti, leur protecteur. Mais, depuis Pézenas, Tévêque d'Aleth a fait du chemin dans l'âme pécheresse. c( Il y a ici des comédiens, écrit le prince à l'abbé de Giron, qui portoient mon nom autrefois. Je leur ai fait dire de le quitter, et vous croyez bien que je n'ai eu garde de les aller voir. »

Tout n'est qu'heur et malheur dans la vie. La troupe répudiée, s'étant rendue à Dijon, y retrouva son premier protecteur, le duc d'Épernon, alors gouverneur de Bourgogne. De Dijon, elle retourna dans le midi de la France et donna des représentations à Avignon. Dans cette ville, Molière rencontra le peintre Mignard, qui revenait de Rome, et se lia d'amitié avec lui.

Les comédiens passèrent à Grenoble le carnaval de 1658. C'est alors que les amis de Molière

(il en avait déjà de puissants) lui conseillèrent de se rapprocher de Paris. Il vint après Pâques s'établir à Rouen, pour donner à ceux qui lui voulaient du bien le temps et le moyen de l'introduire à la cour. En vue de son établissement à Paris, il fit secrètement quelque séjour dans cette ville. Madeleine Béjart travaillait dans le même dessein. Le 12 juillet 16o8, un acte fut passé à Rouen entre elle et le comte Louis de Talhouet, par lequel celui-ci lui cédait son bail de location du jeu de paume des Marais, à Paris, avec toutes ses loges et décorations de théâtre. Dans cet acte, la Béjart déclare élire domicile à Paris, « en la maison de M. Poquelin, tapissier, valet de chambre du roi* ». C'est donc que le père avait pardonné à son fils de s'être fait comédien et auteur.

« Le sieur de Molière et sa troupe, écrit La Grange en tête de son registre, arrivèrent à Paris au mois d'octobre 1638 et se donnèrent à Monsieur, frère unique du Roi, qui leur accorda l'honneur de sa protection et le titre de ses comédiens, avec 300 livres de pension pour chaque comédien. » Et le registre porte en manchette : « Nota, que les 300 livres n'ont point été payées^. » La protection de Monsieur

1. Voir dans le Moliériste de janvier 1886 le texte complet de cet acte découvert par M. Gh. Robillard de Beaurepaire.

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