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avait pourtant son prix. Elle permit à Molière de paraître, le 24 octobre 1658, devant la reine mère et le roi sur un théâtre dressé dans la salle des gardes du vieux Louvre. On y représenta Nico7nède.
Les nouveaux acteurs, dit la Préface de 1682, ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes. La tragédie jouée, Molière « vint sur le théâtre, et, après avoir remercié Sa Majesté, en des termes très modestes, de la bonté qu'elle avoit eue d'excuser ses défauts et ceux de toute sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très faibles copies; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très humblement d'avoir agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation et dont il régaloit les provinces » (p. xiv).
Ce compliment fut si agréablement tourné et si favorablement reçu que toute la cour y applaudit, et encore plus à la petite comédie, qui fut celle du Docteur amoureux,.. Elle divertit
autant qu'elle surprit tout le monde. M. de Molière faisait le Docteur.
Ce Docteur amoureux, que l'auteur laissa perdre, était une de ces farces composées pendant le séjour en Languedoc. Ce ne devait être une farce médiocre, puisqu'elle était de Molière et que Boileau en regretta la perte.
Le roi fut content de la troupe de Monsieur et, pour la récompenser, lui fît donner la salle du Petit-Bourbon, où elle devait jouer alternativement avec les comédiens italiens. Cette salle, très vaste, communiquait avec le Louvre ; on y était presque chez le roi.
Les représentations données par la nouvelle troupe aux spectateurs de la ville commencèrent, le 2 novembre, par une tragédie de Corneille, et ce n'est pas là le seul exemple que nous ayons du goût de Molière à chausser le cothurne. Mais un hoquet dont il était affligé le rendait mal propre à exprimer les héros, et le succès de sa troupe ne fut pas très bon jusqu'au jour où il eut donné son Etourdi et le Dépit amoureux, encore inconnu à Paris. C'est du moins ce que Chalassay se donne le plaisir de nous apprendre quand il fait dire à Élomire :
...Tel étoit déjà le bruit de mon renom, Qu'on nous donne d'abord la salle de Bourbon.
Là, par Héraclius, nous ouvrons un théâtre
Où je crois tout charmer et tout rendre idolâtre.
Mais, hélas! qui l'eût cru? Par un contraire effet,
Loin que tout fut charmé, tout fut mal satisfait;
Et par ce coup d'essai, que je croyois de maître^
Je me vis en état de n'oser plus paraître.
Je prends cœur toutefois, et d'un air glorieux
J'affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux.
Mais inutilement je tentai la fortune.
Après Héraclius, on siffle Rodogune.
Cinna le fut de même, et le Cid, tout charmant,
Reçut, avec Pompée, un pareil traitement.
Dans ce sensible affront, ne sachant où m'en prendre,
Je me vis mille fois sur le point de me pendre.
Mais, d'un coup d'étourdi que causa mon transport,
Où je devois périr, je rencontrai le port :
Je veux dire qu'au lieu des pièces de Corneille
Je jouai VÉtourdi, qui fut une merveille;
Car à peine on m'eut vu, la hallebarde au poing,
A peine on eut ouï mon plaisant baragouin,
Vu mon habit, ma toque, et ma barbe, et ma fraise,
Que tous les spectateurs furent transportés d'aise*...
Ce méchant est bien obligé de convenir que VÉtourdi fut écouté avec plaisir et que Molière y fut applaudi comme auteur et comme acteur.
En 1659, à Pâques, la troupe, en visite chez le maréchal de la Mailleraye, au château de Chilly, donna le Dépit amoureux devant le roi. Monsieur, les nièces de Mazarin et les filles d'honneur de la reine. Le roi se plut à cette
1. UÉlomire hypocondre^ se. ii du Divorce comique, p. 78, 80.
représentation, puisque le 10 mai Molière jouait V Étourdi au Louvre*.
Quelques mois plus tard, sur la fin de cette année 16o9, Molière donna les Précieuses ridicules, le premier ouvrage dans lequel il eût montré les mœurs du temps. Car jusque-là il n'avait mis sur la scène que des masques. Pour son coup d'essai, il s'attaquait à des coteries puissantes. « La pièce parut friande, dit Loret, à plusieurs, tant sages que fous. » Et le gazetier ajoute :
Pour moi, j'y portai trente sous; Mais, oyant leurs fines paroles, J'ai ri pour plus de dix pistoles *.
Un personnage, qui fréquentait les ruelles, eut assez de crédit, paraît-il, pour faire suspendre pendant quelques jours les représentations. Mais la pièce, reprise le 2 décembre, alla aux nues. Les ennemis de Molière, pour se consoler, juraient que tout le succès était dû aux bouffonneries du comédien; et Saumaise, dans sa préface des Précieuses ridicules nouvellement mises en vers, accordait à Molière « la vanité d'être le premier farceur de France ».
L'enthousiasme du public pour les Précieuses