Rabelais, I, loc. cit
tard, se souilla de hontes et de crimes que sa fille sut ne jamais voir. Celui qui ne se creva pas les deux yeux par foi ou par amour, celui-là ne crut, n'aima jamais.
Marguerite grandit dar« le château paternel. Là, dans quelque retrait fermé de boiseries à sculptures flamboyantes, elle ouvrait le coffre aux livres, en tirait un manuscrit recouvert de brocart et lisait un chapitre de Vlmitation, un conte de la Table ronde, un lambeau d'Aristote^ De toutes parts venaient à ses jeunes oreilles les enchantements de l'Italie, découverte en l'an 1495 par le petit roi Charles VIII, le paradis terrestre recouvré sans qu'un Dieu jaloux en gardât encore les fruits de science et de volupté ^, les miracles de Fart et de la courtoisie révélés aux gens de France.
1. Les manuscrits d'Aristote, de la Légende dorée, de l'Imitation, des romans de la Table ronde, sont dénombrés avec Dante parmi les biens meubles du château de Cognac.
2. Un paradis terrestre, c'est le cri des Français en Italie. Charles YIII écrivait de Naples au duc de Bourbon, son
beau-frère :
u Vous ne pourriez croire les beauli jardins que j'ay eu en cette ville, car, sur ma foy, il semble qu'il n'y faille que Adam et Eve pour en faire ung paradis terrestre, tant ils sont beaulx et plains de toutes bonnes et singulières choses, comme j'espère vous en compter dès que je vous voye. Et avecques ce j'ay trouvé en ce pays des meilleurs paintres, et auxdits vous envoyerés pour faire aussi beaulx planchiers qu'il est possible, et ne sont les planchiers de Bauxe, de Lyon et d'autres lieux de France en rien approchans de beaulté et richesses
Tous les esprits de France étaient alors tournés vers cette terre lumineuse : ils italianisaient à l'envi leurs mœurs et leur langage. Marguerite lisait Pétrarque, qui charma plus tard son frère François ; elle lisait Dante ; elle respirait cette fleur de courtoisie qui parfume le purgatoire et l'enfer du Florentin. La voyezvous penchée sur le vélin enluminé du livre et s'oubliant à suivre, dans la cité dolente, les ombres enlacées de Paolo et de Francesca?
Elle lit :
. . . Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria. . .^
Et elle garde empreints dans sa mémoire ces vers dont elle éprouvera un jour l'amère vérité.
Elle était, au témoignage de tous ceux qui l'approchèrent, doucement enjouée, bienveil-
ceux d'icy. Pourquoy je m'en fourniray et les mèneray avecques moi pour en faire à Amboise. »
Briçonaet écrivait de Naples à la reine Aune de Bretagne : « Madame, je vouldroye que vous eussiez veu cette ville et les belles choses qui y sont, car c'est ung paradis terrestre. Le roy, de sa grâce, m'a voulu tout raonstrer à ma venue de Florence et dedans et dehors la ville; et vous asseure que c'est une chose incréable que la beaulté de ces lieux bien appropriez en toutes sortes de plaisances mondaines. Vous y avez été souhaitée par le roy. A ceste heure icy il n'estime Amboyse ni lieu qu'il ait par delà.
1. « Il n'est plus grande douleur que se recorder du temps heureux dans la misère. •
lante, amie des gais propos et encline au rire, qui ne messeyait pas à sa robuste beauté. Elle était belle, mais belle à grands traits, avec ces nobles lignes de visage et cette longueur de nez qu'avait aussi son frère ^
Elle était dans l'aube de la vie quand l'aube de la Renaissance se leva avec un incomparable éclat, « La lumière et dignité » étaient rendues aux lettres. Le monde était plein de « gens sçavans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples. Les femmes et filles aspiroient à cette louange de bonne doctrine^ .y>
Marguerite eut pour précepteur RobertHurault, archidiacre et abbé de Saint-Martin d'Autun. Le Canosse lui donna des leçons d'hébreu. L'hébreu
1. Les portraits qu'on a d'elle nous la montrent comme je dis; François I" lui ressemblait beaucoup. Le crayon qui la représente aux environs de la cinquantaine, coiffée de la cape béarnaise, avec un épagneul sur les genoux, est très ferme et accuse bien les traits; c'est un ouvrage dans la manière des Clouet. On y trouve le caractère de la tète, non le charme. Le charme, ou ce qui pour nous autres est le charme, ne comptait pas pour les peintres de cette école. Mais que Marguerite en eût, ce n'est pas douteux. Bonnivet, Marot, le connétable de Bourbon et tant d'autres sont meilleurs juges que nous à cet endroit. Il y a dans le jardin du Luxembourg, lieu illustre, une jolie statue de la sœur de François I". Je n'en parle que parce que tous ceux qui me liront l'ont vue. J'en sais qui ont écrit des vers sur le piédestal. Mais cette figure ne rappelle en rien notre grande et bonne Marguerite. Avec son petit nez au vent, c'est tout au plus Margot, la Margot de Henri IV, et encore une Margot rêvée par Alexandre Dumas.