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ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre : que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. »
Ce jour-là Molière joua son rôle avec beaucoup de difficulté. En prononçant Juro dans la Cérémonie, il eut un spasme. Au sortir de la scène, il prit sa robe de chambre, fut dans la loge de Baron et lui demanda ce que l'on pensait de la pièce. Baron lui fit compliment sur le bon succès de tous ses ouvrages, et, voyant sa mine, lui dit qu'il semblait plus mal que tantôt. « Cela est vrai, lui répondit Molière. J'ai un froid qui me tue. » Baron lui toucha les mains et, les trouvant glacées, les mit dans son manchon pour les réchauffer. Car alors c'était la mode que les hommes eussent des manchons. Baron envoya chercher des porteurs pour porter le malade et accompagna la chaise du Palais-Royal à la rue Richelieu, où logeait Molière.
Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont mademoiselle Molière avait toujours provision pour elle, prenant grand soin de sa personne. Molière refusa : a Les bouillons de ma femme, dit-il, sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre.
Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. »
La Forest, sa servante, lui en apporta; Molière en mangea avec un peu de pain. Puis il se fit mettre au lit.
Il y était depuis un moment quand il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour le faire dormir, « Tout ce qui n'entre pas dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers. Mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur. Il ne faut rien pour me faire perdre ce qu'il me reste de vie. » Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière. « Voici, dit-il, du changement. » Baron, voyant le sang vomi, poussa un cri de frayeur. « Ne vous épouvantez pas, lui dit Molière. Vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. »
Baron alla chercher mademoiselle Molière. Et Molière resta assisté de deux religieuses.
« C'était, dit Grimarest, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les senti-
ments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang, qui sortoit par sa bouche en abondance, Tétouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »
Le mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, on fit le convoi de Jean-Baptiste Poquelin-Molière, tapissier, valet de chambre du roi, illustre comédien. Quatre prêtres portèrent le corps dans une bière couverte du poêle des tapissiers; six enfants bleus portaient chacun un cierge dans un chandelier d'argent. Des laquais tenaient des flambeaux de cire blanche allumés. Le corps fut ainsi porté au cimetière Saint- Joseph et mis au pied de la croix sous un peu de terre bénite, a obtenue par prière ».
Richelieu achevait Tunité de la France. Corneille avait donné le Cid, et Descartes le Discours de la Méthode. L'année où parut la tragédie d'HoracCy vagissait dans ses langes un enfant qui devait être le poèt^ à'Andromaque et ' d'Athalie.
Jean Racine, né à la Ferté-Milon, de Jean Racine, procureur au bailliage, et de Jeanne Sconin, fut tenu sur les fonts le 22 décembre 1639. Jean, son grand-père, avait eu les honneurs de la gabelle. Jean, son bisaïeul, receveur pour le roi et la reine du domaine et du duché de Valois et des greniers à sel de la Ferté-Milon et de Crépy-en-Valois, avait reçu des lettres de
noblesse. Les Racine firent peindre leurs armes sur les vitres de leur maison située rue de la Pescherie; ils portaient d'azur au rat et au cygne d'argent. Mais le peintre verrier avait transformé le rat en sanglier, ce qui fut la cause d'un procès. Le poète Jean Racine supprima par la suite ce rat ou ce sanglier et ne porta plus que le cygne d'argent sur champ d'azur.
C'était une famille d'une austérité provinciale et dans laquelle il était fréquent que les filles prissent le voile. On y prisait fort les jansénistes. Les Vitart, alliés aux Racine, avaient accueilli en 1638 les solitaires de Port-Royaldes-Ghamps, chassés de leur retraite. Les Sconin donnèrent des religieux et des théologiens à Sainte-Geneviève.
Jean Racine avait treize n^ois quand mourut sa mère en couches, et trois ans quand la mort de son père le laissa aux soins de Marie des Moulins, son aïeule, qui, devenue veuve en 1649, se retira à Port-Royal. Jean fut alors envoyé au collège de la ville de Beauvais, où il resta six ans sous des régents attachés au jansénisme. Il avait seize ans quand, attiré par sa grand'mère et par ses tantes qui vivaient à Port-Royal, il fut admis par Nicole et Lancelot à l'école des Granges. Il fît ses humanités dans
l'austère maison et apprit le grec sous le maître qui composa
... ce jardin, non de fleurs, Mais de racines nourrissantes Qui rendent les âmes savantes *.
Racine était orphelin : Port-Royal fut sa famille. M. Lemaistre l'appelait son fils. On sait combien Nicole, qui fut un de ses maîtres, était bon. Les solitaires avaient dès lors une beauté de plus : ils étaient malheureux. Ils souffraient la persécution; leurs écoles étaient dispersées. Les trois années passées dans le saint Désert mirent dans l'âme de Racine une sorte de goût janséniste qui prévalut au déclin de sa vie.
L'écolier de M. Lemaistre se promenait aux heures de récréation dans les bois de l'abbaye, avec Sophocle et Euripide qu'il savait par cœur. Il fit des stances sur les prairies, l«s bois, l'étang du monastère. Une éducation pieuse et solitaire a des charmes singuliers pour les jeunes âmes ardentes qu'elle n'étouffe pas. Le cloître donne aux esprits trop larges ou trop fuyants pour s'y renfermer tout entiers une étrange maladie qui n'est pas sans délices : le mal des chimères, le don dangereux de mêler à