Voici ce morceau dans son entier
Le public a lu avec beaucoup de plaisir le dernier volume des Mémoires d'an homme de qualité, qui contient les Aventures du Chevalier des Grieux et de Manon Lescot. On y voit un jeune homme, avec des qualités brillantes et infiniment aimables, qui, entraîné par une folle passion pour une jeune flUe qui lui plaît, préfère une vie libertine et vagabonde à tous les avantages que ses talens et sa condition pouvoient lui promettre; un malheureux esclave de l'amour, qui prévoit ses malheurs sans avoir la force de prendre quelques mesures pour les éviter; qui les sent vivement, qui y est plongé, et qui néglige les moyens de se procurer un état plus heureux; enfin un jeune homme vicieux et vertueux tout ensemble, pensant bien et agissant mal; aimable par ses scnlimens, détestable par ses actions. Voilà un caractère bien singulier. Celui de Manon Lescot l'est encore plus. Elleconnott la vertu, elle la goûte môrne, et cependant elle commet les actions les plus indignes. Elle aime le Chevalier des Grieux avec une passion extrême; cependant le désir qu'elle a de vivre dans l'abondance et de briller lui fait trahir ses sentimens pour le Chevalier, auquel elle préfère un riche Financier. Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le Lecteur et lui inspirer de la compassion, par rapport aux funestes disgrâces qui arrivent à celle fille corrompue! Quoique l'un et l'autre soient très libertins, on les plaint, parce que l'on voit que leurs
Je le veux bien. Mais c'est quand votre livre fut fini, l'abbé, que vous eûtes ces belles idées. En agitant votre plume, vous fûtes seulement inspiré par le souvenir de vos premières ardeurs. C'est ainsi que le romancier grec, ayant vu dans un bois sacré des nymphes, raconta une histoire d'amour.
Mais il faut vivre : c'est à quoi principalement s'occupait l'auteur de Manon Lescaut. Il imagina à cet effet de fonder une gazette littéraire. Les feuilles de ce genre, rédigées, pour la plupart, par un seul auteur, recevaient alors un
déreglemens viennent de leurs foiblesses et de l'ardeur de leurs passions, et que d'ailleurs ils condamnent eux-mêmes leur conduite et conviennent qu'elle est très-criminelle. De cette manière, l'auteur, en représentant le vice, ne l'enseigne point. Il peint les effets d'une passion violente qui rend la raison inutile lorsqu'on a le malheur de s'y livrer entièrement; d'une passion qui, n'étant pas capable d'élouffer entièrement dans le cœur les sentimens de la vertu, empêche de la pratiquer. En un mot, cet ouvrage découvre tous les dangers du dérèglement. Il n'y a point de jeune homme, point do jeune fllle, qui voulut ressembler au Chevalier et à sa maîtresse. S'ils sont vicieux, ils sont accablez Je remords et de malheurs. Au reste, le caractère de Tiberge, ce vertueux ecclésiastique, ami du Chevalier, est admirable. C'est un homme sage, plein de religion et de piété; un ami tendre et généreux; un cœur toujours compatissant aux faiblesses de son ami. Que la piété est aimable, lorsqu'elle est unie à un si beau naturel! Je ne dis rien du style de cet ouvrage. 11 n'y a ni jargon, ni affectation, ni réflexions sophistiques : c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur empesé et fardé paroit pitoyable en comparaison! Celui-ci ne court point après l'esprit, ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un stile laconiquement constipé, mais un siile coulant, plein et expressif. Ce n'est par tout que peintures et sentimens, mais des peintures vrayes et des sentimens naturels.
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accueil favorable. On avait vu paraître successivement les Nouvelles de la république des lettres, le Journal de Trévoux, la Bibliothèque universelle de Leclerc, le Journal littéraire de Salengre, l'Histoire des ouvrages des savants de Basnage, la Bibliothèque française de Gamusat, le Nouvelliste du Parnasse de Desfontaines, V Année littéraire de Fréron, etc., etc. L'abbé Prévost intitula sa gazette : le Pour et le Contre. Par ce titre, il promettait d'être équitable : il tint parole, et, bien qu'il eût des ennemis, il ne se laissa induire en aucun excès de langage. La vie ne l'avait pas gâté; il était encore l'honnête homme qu'on vit à Rouen, quand, insulté par un jésuite, il se tut plutôt que de répondre sur le ton de son adversaire. Mais, s'il avait de la politesse, il n'avait pas de régularité. La gazette en voulait; il se lassa de la gazette, et, dès le second tome, il chargea Lefebvre de Saint-Marc de l'écrire pour lui. Lefebvre de Saint-Marc avait grand besoin de travailler pour vivre. Pauvre officier, pauvre précepteur, pauvre publiciste, il se remuait et ne faisait que changer de misère. Il n'y avait pas longtemps qu'il rédigeait /e Pour et le Contre quand les abonnés, voyant la différence des styles, invitèrent Prévost à reprendre la plume. Il s'exécuta de bonne grâce dès la troisième feuille du tome III, assez
fe.
content, en somme, de ne pouvoir être remplacé si aisément qu'il avait cru.
Sa gazette ayant réussi, il fut déchiré dans toutes les autres. L'abbé Lenglet Dufresnoy raconta dans la sienne que l'abbé Prévost était un Médor qui enlevait les filles et dupait les aubergistes. ï*révost se défendit avec beaucoup de modération et de goût. Il avait alors trentehuit ans et commençait à porter sur son visage les traces de ses fatigues. Il menait une vie retirée, travaillait obstinément et passait quelquefois des semaines entières dans son cabinet. Il avait l'humeur douce, un peu triste. Il fuyait les bals et les fêtes ; une heure d'entretien avec un ami de bon sens était sa plus grande volupté.
Mais il regrettait la France. Il fut tenté plus d'une fois d'y rentrer secrètement ; on lui représenta qu'il risquait d'y être inquiété. Il prit le parti de solliciter ouvertement son retour. Le cardinal de Bissy et le prince de Conti l'appuyèrent, et il fut permis à Prévost de reparaître dans le royaume sous l'habit ecclésiastique séculier. Il n'en demandait pas davantage. Le prince de Conti, voulant l'obliger, le demanda pour aumônier. La place était bonne, mais Prévost eut d'abord scrupule de l'accepter. Il fit part à Son Altesse de l'empêchement qu'il voyait
a Je ne dis jamais la messe.
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c — Je ne l'entends jamais », répondit Son Altesse.
Prévost accepta. Son ministère, comme on peut croire, lui laissait des loisirs. Il écrivait du soir au matin. Il composa sans relâche des romans et des histoires qui étaient aussi des romans.
Il donna, en 1736, le Doyen de Killerine, qu'il annonça lui-même comme une « histoire ornée de tout ce qui peut rendre une lecture utile et agréable ». L'abbé n'était point fat et ne tirait pas vanité de ses livres; mais, comme il écrivait beaucoup, il voulait être beaucoup lu. Il avait la conscience d'être un bon ouvrier en littérature,^ et pendait, ainsi qu'on voit, une belle enseigne à sa boutique, qui était bien pourvue. Il en sortit successivement ^//^^s^o^Ve de Marguerite d'Anjou, Y Histoire d'une Grecque moderne, les Campagnes philosophiques de Moncal, Y Histoire de la jeunesse du commandeur de..., Y Histoire de Guillaume le Conquérant, une Vie de Cicéron, traduite de Middleton, une traduction des Lettres de Brutus et des Lettres familières, les Voyages de Robert Lade, les Mémoires d'un honnête homme. J'en oublie. Prévost composait si facilement qu'il pouvait prendre part à une conversation sans s'interrompre d'écrire. Sa plume le menait.
Il vivait tranquille, dans son cabinet, quand
un folliculaire, dont je ne sais pas le nom, vint lui demander des secours et des conseils. L'abbé, qui ne savait rien refuser, paya de sa bourse et de sa plume. Or, il advint que le journal dans lequel il avait si bonnenàent trempé déplut au pouvoir et fut saisi. Les gens de police trouvèrent de l'écriture de Prévost dans les papiers du malheureux folliculaire; ils eussent fort bien mené Prévost à la Bastille s'ils l'avaient trouvé. Le prince de Conti lui fournit les moyens de gagner Bruxelles, oii, par boaheur, il n'attendit pas longtemps que cette méchante affaire fût arrangée.
Revenu dans ses foyers et remis de cette dernière tribulation, il commença une grande entreprise. Le chancelier Daguesseau l'invita à rédiger une Histoire générale des voyages. On commençait alors en France à s'intéresser aux découvertes des navigateurs; on voulait savoir comment vivent les peuples qui ne vivent pas comme nous. Le siècle précédent s'était montré peu curieux à ce sujet: il s'était contenté des notions les plus vagues sur les Levantins, comme on disait. Les Turcs mêmes étaient peu connus. C'est à peine si, dans les dernières années du siècle,^ les relations de Tavernier, de Bernier et d« Chardin firent passer dans le public quelque idée delà Perse et de l'Inde. À l'époque où Pré-
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vost vieillissait, on se prit d'amour pour les sauvages. Ou se sentait vieux et corrompu ; on les croyait innocents et jeunes. On disait : « Ces nègres, ces Indiens n'ont point de gazettes; ils ne vont point à l'Opéra; ils sont tout nus : c'est admirable! Ils ne se marient point par contrat, et ne sont point trompés. Parlez-nous de leurs huttes, de leurs pirogues, de leurs vertus. » On se figurait que l'empereur de la Chine était philosophe; on eût demandé des lois aux Hurons. Le bon Prévost n'était pas allé aux grandes Indes, mais son roman de Robert Lade prouvait qu'il savait parler convenablement de marine et de géographie et peindre d'une façon très saisissante les mœurs des peuples barbares. Il se mit à rédiger une Histoire générale des voyages. On en faisait alors une en Angleterre, et, bien que la France fût en guerre avec cette nation et que, sur mer, les deux pavillons ennemis ne se rencontrassent point sans des coups de canon, l'amirauté britannique ne cessa pas de faire tenir à la chancellerie de France les feuilles de Y Histoire des voyages à mesure qu'on les imprimait. Daguesseau les communiquait à Prévost, qui ne faisait guère que les traduire. Malheureusement ce secours lui manqua bientôt. La rédaction anglaise, comme autrefois la muraille de Carthage, resta interrompue. L'abbé dut pour-
suivre seul ce grand travail : il compila, compila, compila et vint à bout de l'Amérique. Un fermier général faisait les fonds de l'entreprise, qui dévora quatre mille louis d'or. Prévost rédigea quinze volumes in-^"* sans accepter un denier. Les biens de la terre ne le séduisaient pas : c( Un jardin, une vache et deux poules me suffisent », disait-il.
Il avait une naïveté d'enfant et s'abandonna:' t en toute ingénuité à François Didot, son libraire, qui lui payait ses livres à raison d'un louis la feuille. Le prix sans doute était élevé, mais j'aime à croire que François Didot trouvait son compte au marché. On signait les traités dans un cabaret au coin de la rue de la Huchette, qui était le lieu consacré à ces sortes d'affaires, et les livres étaient vendus dans la boutique du quai des Augustins, à l'enseigne de la Bible d'or.
Au demeurant l'abbé Prévost se trouvait à l'abri du besoin. Pensionné par le prince de Condé et pourvu d'un prieuré de plus de vingt mille livres annuelles, il habitait, à Saint- Firmin, près Chantilly, une maison appartenant à la veuve d'un avocat en parlement, et y traitait fort bien les amis que son esprit gracieux y attirait en grand nombre. '
Pendant ce temps, le vieux Samuel Richardson avait publié à Londres Clarisse Harlowe et Gran-
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disson. Prévost, familiarisé dès longtemps avec la littérature anglaise, traduisit ces beaux romans, si touchants, qui inspirèrent à Rousseau laA^owvelle Héloïse et qui faisaient pleurer Diderot. Ce bon Diderot, on le voyait mélancolique; on lui demandait : Qu'avez-vous ? Que vous est-il arrivé? on l'interrogeait sur sa santé, sa fortune, ses parents, ses amis. C'était Clarisse Harlowe qu'il avait quittée en danger et qui lui donnait de l'inquiétude. Je ne sais si Prévost rendit mieux que Letourneur le texte anglais. Je soupçonne bien un peu l'abbé d'avoir, tout en abrégeant les détails, allongé l'ensemble. Il écrivait d'abondance, et ce qui est écrit vite n'est pas toujours ce qui se lit vite. Il n'importe : Prévost et Letourneur, en faisant connaître Richardson à la France, donnèrent Clarisse et Clémentine pour amantes à tous les hommes capables de lecture, de rêverie, d'émotion pure M
1. Voyez comme plus tard, tout à la fin du siècle, ces touchantes figures de femmes seront encore vives et fraîches dans les imaginations. André Chénier, peignant en beaux vers les rêves d'un solitaire, y mêlera à Julie les deux héroïnes anglaises et dira :
Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux, à nos pleurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire; Julie, amante faible et tombée avec gloire ; Clarisse, beauté sainte où respire le Ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure ; Clémentine adorée, âme céleste et pure.
Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison. Ne perd poiat l'ianocence en perdant la raison.
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Clarisse et Grandisson, ces livres d'un vieillard, traduits par un autre vieillard, représentent ce qu'il y a de plus pur dans la jeunesse. Clarisse et Clémentine paraissent plus innocentes, plus aimables, présentées au monde par ces deux vieux parrains, Richardson et Prévost.
Richardson mourut en 1761; l'âge venait pour Prévost et la gravité avec l'âge. Il écrivit à soixante-sept ans le Monde moral, livre sérieux que je n'ai pas lu. Il n'abandonna pas la littérature anglaise,, C'est à Saint-Firmin qu'il traduisit l'histoire dé Miss Radtcljjhe Almoran et Hamlet et les Lettres de Mentor. Il préparait des livres de piété, des traités destinés à confondre les incrédules; car, je l'ai dit, il n'était point du parti des philosophes et n'avait jamais préféré que les femmes à Dieu.
Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous n est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime, n aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères, De l'àme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses vœux ; Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.
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Le vendredi 25 novembre 1763, l'abbé Prévost ayant été trouvé gisant inanimé sur la route de Senlis à Saint-Firmin, fut porté à Courteuil, dans le presbytère, où l'on essaya vainement de le rappeler à la vie. Le corps, exposé dans l'église, durant la nuit, fut transporté le lendemain dans une maison du village pour être ouvert par les chirurgiens qui trouvèrent « dans la poitrine un épanchement très abondant de sang causé par la rupture de l'aorte et autres gros vaisseaux ».
Les Bénédictins, à l'ordre desquels il appartenait, donnèrent à dom Antoine Prévost une sépulture en l'église du prieuré de Saint-Nicolas d'Acy,
Un ciel humide et doux, l'Océan, couvert de brumes épaisses ou légères, expirant sur une plage de galets, au pied des falaises; un port abritant les vaisseaux du roi, avec leur tableau doré, leurs agrès et leurs pavillons; la campagne normande, des pommiers dans les clos et les bœufs paissant les grasses prairies; la maison do ville avec son courtil, et, tout autour, la population agitée et changeante d'un port de commerce, voilà ce que vit dès sa première enfance Jacques-IIenri-Bernardin de Saint-Pierre, né le 19 janvier 1737, au Havre-de-Gràce, entre une terre heureuse, facile à la vie, et une mer qui attire les ambitions, conseille les aventures. Nicolas, son père, se disait issu du fameux bour-
geois de Calais, Eustache de Saint-Pierre. Et, comme il lui était impossible de prouver cette origine, il la proclamait avec violence. Il avait peu de bien. Henri-Bernardin était l'aîné de deux frères et d'une sœur. Il fut élevé avec quelque mollesse et un peu à l'aventure par une mère pieuse, simple, et qui devait mourir jeune. Henri-Bernardin était un enfant sensible, ombrageux, tranquille, mais non pas très docile. A huit ans il cultivait un petit jardin. Il aimait les animaux, pleurait de leurs souffrances, les soulageait comme il pouvait. Ce goût des bêtes qu'on n'a guère que dans les grandes villes, il le nourrissait avec une ardeur attendrie. 11 n'avait pas neuf ans quand son père l'emmena à Rouen et lui montra la flèche de la cathédrale. — « Comme elles volent haut! » dit l'enfant, qui ne voyait que les hirondelles. Dans sa neuvième année, il s'exalta à lire dans un gros volume les vies des Pères du Désert.
Un matin qu'il avait quelque raison de craindre d'être fouetté à l'école, il s'en alla dans la campagne, avec son déjeuner dans son panier. Il marcha jusqu'à l'orée d'un petit bois qu'il jugea être un désert, et il résolut d'y vivre en ermite, à l'exemple des saints Paul et Jérôme. Il comptait bien que Dieu lui enverrait le lendemain des* vivres par un corbeau. Une servante qui courait
en larmes le trouva dans son bois, le soir, quand déjà les oiseaux étaient couchés.
On le mit en pension à Caen, chez un curé qui instruisait des enfants dans un joli presbytère, aux portes de la ville. Ce qu'Henri-Bernardin y accomplit de plus remarquable fut de dérober très ingénieusement des figues dans un verger gardé par deux chiens et une servante. Il n'aimait pas le latin du cnré. Il regrettait sa mère, sa sœur et sa bonne, et songeait avec des larmes au bonheur du perroquet et du chien qui vivaient dans la maison pour lui perdue. Il était malheureux. Au bout de dix mois, sa marraine, le voyant pleurer, obtint qu'on le tirât du presbytère. Cette marraine se nommait Bernardine de Bayard; avec ce grand nom et un fier visage, elle était pauvre. Elle avait vécu à la cour. Par elle, par les récits qu'elle aimait à faire, l'enfant toucha au siècle de Louis XIV. Bernardin n'était pas depuis longtemps rendu à sa maison, à son jardin, à son livre des Pères du Désert, quand un capucin du voisinage, frère Paul, l'emmena en tournée par le pays normand. La chère fut bonne, car l'enfant était joli et les dames lui donnaient des friandises. Le pays était nouveau et la route égayée par les contes de frère Paul, qui contait bien. Bernardin résolut de se faire capucin. A peu de temps de là, il
lut Rohinson, que lui avait donné sa marraine. Dès lors touts'effaça de ses yeux. Il ne vit autour de lui qu'une île déserte, des lamas, des perroquets et Vendredi. Il bêchait la terre vierge, plantait des arbres, élevait des palissades. Ce fut un long enchantement. Mais, quand il atteignit sa douzième année, sa solitude imaginaire lui causa un premier mal de cœur. Il y rêva des amis, des femmes, qu'il gouvernait, car il était ambitieux. Il devrait recommencer toute sa vie ce rêve d'enfant et, philanthrope insociable, promulguer jusqu'au bout des lois chimériques à des êtres imaginaires. Pendant qu'Henri-Bernardin rêvait ainsi, son oncle, le capitaine Godebout, équipait un vaisseau pour la Martinique. L'adolescent supplia qu'on le prît à bord. Son père céda. Bernardin s'embarqua, plein d'illusions et certain d'avance d'être roi dans quelque île. Le mal de mer, la lenteur monotone du voyage, la rudesse du capitaine Godebout, le rebutèrent. Il revint dégoûté de la marine. M. Nicolas ne savait que faire de ce fils ardent et mobile. La marraine de Bernardin obtint qu'on l'envoyât aux Jésuites de Caen.
Les lettres édifiantes, les relations des mission^^ naires et les actes de leur martyre furent sa nouiimi riture quotidienne. Son imagination s'enflamma: les jésuites l'attirèrent. Bernardin, tout en feu.
se voyait déjà voguant d'île en île, apaisant les tempêtes, convertissant les sauvages. Les tigres lui léchaient les pieds ; les dauphins lui apportaient du fond de la mer son crucifix. Enfin, il déclara à son régent qu'il voulait être un voyageur et un martyr. Le père l'écouta sans trop sourire et lui promit de le mettre en voie d'être l'un et l'autre, M. Nicolas, craignant quelque folie, rappela son fils, qu'on décida, sans trop de peine, à rentrer au collège de Rouen, où il fit sa philosophie et obtint le premier prix de mathématiques en 1757.
La maison natale lui était désormais fermée. Sa mère était morte; M. Nicolas s'était remarié et ne donnait plus d'argent à son fils. Le jeune chevalier, ainsi qu'on le nommait, sollicita, après un an d'études à l'école des ponts et chaussées, du service dans le génie militaire. On était en guerre. Il se rendit à Versailles avec un camarade. Ils n'étaient pas recommandés, mais le ministre à qui on avait écrit en faveur de deux jeunes hommes crut que c'était ceux-là et signa tout de suite deux brevets.
Le chevalier fut attaché à l'état-major, aux appointements de cent louis et toucha une gratification de six cents livres. Il avait vingttrois ans; il partit en campagne avec de grandes espérances, se rendit à Dusseldorf, où le comte
de Saint-Germain formait une armée, el, commandé pour des reconnaissances, vit des champs défoncés, des villages brûlés. Il n'avait pas imaginé, d'après ses régents et Tite-Live, que la guerre fût si laide. Une charge de cavalerie le culbuta, dans une victoire. Ce fut pis quand le chevalier du Muy, qui remplaça le comte de Saint-Germain, vint apporter au camp le désordre et la défaite. Saint-Pierre, jeté avec toute l'armée dans la Dymel, se sauva à la nage sous la mousqueterie. Les rochers et le fleuve étaient couverts de cadavres en uniformes bleus et blancs. Ce jeune officier ne plaisait pas à ses chefs, qui lui reprochaient sa désobéissance. Il fut suspendu de ses fonctions et renvoyé en France.
Le repos de la maison paternelle lui eût été doux, mais sa belle-mère lui fît sentir qu'il était importun. Il reprit la route de Paris avec douze louis qui lui restaient. L'île de Malte était alors (1761) menacée par les Turcs. Il se rendit à Malte, sans commission et sans brevet. Les officiers du génie ne le reconnurent pas pour un des leurs. Il dut vivre à ses frais, dans l'île, seul et furieux. On le crut fou et on se moqua de lui. Au reste les Turcs ne vinrent point.
Il s'embarqua sur un vaisseau danois qui faisait voile pour Marseille. Après avoir louvoyé
longtemps, le vaisseau fut arrêté par le calme, en vue des côtes de Sicile, dans une mer où la coque risquait de toucher le fond. Puis le vent, la pluie, la foudre, les lames fondirent sur lui. Il donnait de la bande et ne gouvernait plus. Le lendemain, la mer était belle et bientôt on découvrit les côtes de Provence. Saint-Pierre pleura en voyant des oliviers. Il se rendit à Paris et prit une chambre dans cette rue des Maçons où Jean Racine avait autrefois logé avec sa femme et ses enfants. Il fît des visites, écrivit des lettres, sollicita de toutes les manières, en vain. Il envoya un mémoire au ministre pour lui proposer d'aller seul en barque lever le plan de toutes les côtes d'Angleterre. On n'y fit pas attention. Son hôtesse menaçait de le renvoyer et le boulanger ne voulait plus lui vendre de pain. Comme il désespérait d'être jamais un ingénieur du roi, l'idée le reprit de fonder une république, de devenir un Orphée et d'établir sur les bords du lac Aral la police du Télémaque. A cet effet, il emprunta quelques louis, vendit ses habits, prit avec peu de bagage la diligence de Bruxelles et s'arrêta à la Haye.
Il alla voir, dans cette ville, l'ambassadeur de Hanovre, le vieux baron de Sparken, à qui il remit une lettre de recommandation. Mais il se trouva que le baron, occupé alors à rechercher la
pierre philosophale, ne connaissait en aucune manière la personne qui avait signé cette lettre. Le chevalier, congédié par le baron, qui le soupçonnait d'être alchimiste et de faire de l'or sans vouloir le dire, était réduit au plus entier dénuement. Dans son embarras, il errait par la ville quand il rencontra d'aventure un M. Muztel, gazetier et homme de bien, qui fumait sa pipe de porcelaine, en famille, sous une tonnelle. Il se trouva que cet homme était le frère d'un régent de collège que Bernardin avait eu. M. Muztel, dans sa candeur, offrit au chevalier la main d'une parente et mille écus pour écrire dans la gazette. Mais le chevalier ne fut point détourné de sa république par l'espoir de dire en famille la vérité aux Hollandais. Il n'accepta de M. Muztel qu'un peu d'argent pour se rendre à Lubeck. Il y alla et y emprunta encore deux cents livres. On ne craint pas de s'endetter quand on va fonder un Etat.
C'était le temps où Catherine, la jeune femme de Pierre III, entrée dans les complots de la princesse Daschkofî, prenait, après le meurtre de Pierre, la couronne de czarine. Catherine, libre d'esprit, avait vécu comme une serve, confondue dans le troupeau des concubines, sous le fouet d'un czar ivre. Pendant sa jeunesse opprimée elle fit une expérience que font rarement les
têtes royales. Elle connut la condition du vulgaire et le poids de la servitude. Comme à Frédéric, la misère lui donna des leçons d'empire.
En France, les philosophes saluèrent l'avènement de l'impératrice qui devait abolir la torture et préparer l'affranchissement des serfs. Toutes les ambitions qui languissaient dans les greniers sans feu de Paris se réveillèrent, se tournèrent vers la « Sémiramis du Nord ». On voit que le chevalier de Saint-Pierre ne fut pas des derniers à rouler ses plans et à boucler sa maigre valise. S'étant embarqué pour Pétersbourg, il trouva à bord des comédiens, des danseurs et des perruquiers qui allaient, comme lui, chercher fortune dans la nouvelle cour. Philosophes et coiffeurs mettaient également leur espoir en cette impératrice encyclopédiste et libertine. Saint-Pierre craignait déjà qu'on lui volât sa république et que des cités importantes s'élevassent sans lui sur les bords de l'Aral. Déposé sur le quai de la Neva, il s'y trouva bien seul, au milieu de ces hommes à longue barbe qui rentraient gravement dans leurs maisons. Il n'avait que six livres dans la poche de sa veste, et l'impératrice était allée à Moscou pour son couronnement. Mais le chevalier avec ses beaux yeux bleus et ses grands projets se fît des protecteurs. Il partit
pour Moscou parmi la suite d'un général, dans un traîneau qui versa plusieurs fois sur la neige, fut aux trois quarts gelé, mangea du pain qu'on coupait avec une hache. Une meute de loups suivait les voyageurs en poussant des cris plaintifs. Alors il songeait aux champs et aux coteaux de France. Enfin il vit les coupoles dorées de Moscou. Après quelques misères, il obtint d'un général français au service de la Russie une sous-lieutenance dans le corps dii génie et put porter un habit écarlate à revers noirs, une veste ventre de biche, des bas de soie blancs et un beau plumet. Un autre Français, M. de Villebois, promit au sous-lieutenant de le présenter à Catherine.
Bernardin relut son plan de république, se fortifia dans l'idée qu'une colonie fondée sur l'Aral rouvrirait au commerce de l'Empire l'ancien canal des richesses de l'Inde. Il chercha en outre dans Plutarque quelques bons endroits qu'il comptait bien réciter à l'impératrice. Le jour tant souhaité vint enfin. Le sous-lieutenant fut conduit dans une galerie magnifique, au milieu de seigneurs éblouissants d'or, de cordons et de pierreries. Une porte s'ouvrit, un grand silence se fit et l'impératrice parut. Elle tendit à l'officier d'aventure une belle main qu'il baisa, un genou en terre, comme il convenait. Elle lui dit
quelques mots gracieux et elle passa ; il n'avait pas ouvert la bouche; c'en était fait de son Atlantide et de l'âge d'or qui y devait régner.
Il demeura quatre ans en Russie, au service d'un gouvernement qu'il ne voulait pas servir, aigri, impatient et nourrissant de nouvelles chimères. Enfin, il rendit son brevet et gagna la Pologne. Catherine voulait donner pour roi aux Polonais un amant dont elle était lasse, Poniatowski. Ce choix plaisait à Frédéric de Prusse, par cela même qu'il humiliait la Pologne. Les seigneurs polonais résistèrent à la volonté étrangère. Radziwil, palatin de Wilna, un géant, un sauvage, vêtu de la peau d'un ours qu'il avait étouffé dans ses bras, sortit des forêts de Lithuanie et appela à la liberté la patrie dont il semblait l'image héroïque. Saint- Pierre, tombé à Varsovie, y vit quelques seigneurs étincelants de soie et de fourrures, répandant un^éclat oriental au milieu de leurs janissaires, de leurs spahis et de leurs uhlans. Il vit, couchés la nuit, dans les escaliers des grands, par troupes, des gentilshommes à moustaches, pauvres et vains, et tout à l'entour, sur la glèbe, des serfs stupides de misère. A Varsovie, où il n'y avait ni pavés ni lanternes, une parente de Radziwil, la jeune princesse Marie Miesnick, ouvrit sa maison à l'officier de
fortune. C'était une de ces filles de Pologii'^ « joueuses comme des chattes, blanches comme la crème, avec des yeux brillants comme des étoiles ». Elle avait de plus un esprit charmant et la sagesse d'Horace, qui était de mise alors. Saint-Pierre vivait près d'elle au milieu des starostines et des palatines, dans ce monde qui joignait la vivacité de l'Europe à la magnificence de l'Asie. On dansait la polonaise, on buvait les vins de Hongrie ; on jouait des tragé dies de Racine. Saint-Pierre était Achille, et la princesse Gunégonde était Iphigénie. Mais, quand, sorti des salons, des jardins illuminés de girandoles pour les bals et les soupers, il regagnait sa petite chambre qu'il avait louée cinquante ducats, il songeait amèrement à sa fortune qui n'était pas faite. Autant pour l'établir que pour plaire à la princesse Marie Miesnick, il se lança étourdiment, avec un seul compagnon, à travers le pays tenu par la cavalerie de Poniatowski, à la rencontre de Radziwil, qui, reti*anché alors entre Nierwitz et Stuck, n'avait nul besoin d'ingénieur. Ce plan de campagne, arrêté par la princesse après quelque souper, était absurde. Dès la première nuit, Saint-Pierre fut arrêté par des uhlans. li dut, pour être relâché, s'engager à ne point porter les armes pendant Finterrègne. La prin-
cesse Miesnick, touchée de cette folie et aussi de la bonne mine du jeune Français, l'emmena dans son château. Un jour, dit-on, qu'il se promenait seul et mélancolique dans le parc, le hasard, celui qui préside aux romans et aux comédies, lui fît rencontrer son hôtesse dans un sentier bordé de fraises et de violettes comme un bois de France. Ils se disaient déjà tous deux de vagues et douces choses, quand un orage, versant l'ombre et la pluie, les jeta dans un pavillon rustique. Ce fut pour eux la grotte de Didon. Ils avaient peut-être un peu songé par avance à cette grotte virgilienne; car la princesse Marie était femme à lire les beaux endroits de V Enéide.
C'était, paraît-il, une bonne, intelligente et gracieuse créature. Elle se montrait humaine à ses serfs. L'humanité était alors une mode de France, comme la poudre et les mouches. Le bon ton était d'être sensible. Il passait en ce temps sur l'Europe féodale un large souffle de bienveillance, de tendresse humaine. Le chevalier goûta d'abord assez raisonnablement son heureuse fortune. Incapable d'une passion qui l'arrachât à lui-même, lui ôtât son naïf égoïsme et ses folles ambitions, il était enclin à la volupté comme un poète, et vain autant que le commun des hommes. Cette jolie femme, qui était
une princesse, caressait son orgueil et ses sens. Il trouvait dans s,es voyages une oasis parfumée et il s'y reposait. Marie ne fut guère prudente tant qu'elle aima; elle le devint tout à coup quand elle n'aima plus, ce qui advint un an environ après l'orage virgilien et la scène du pavillon rustique. Elle découvrit alors soudainement que son ami n'égalait point en discrétion saint Jean Népomuceae, patron de la Bohême, de la Hongrie et de la Pologne, et que leur secret était la fable de Varsovie. Elle fit part au chevalier de sa découverte, elle parla de sa mère qu'on avait un peu oubliée depuis un an et dont les reproches venaient allumer à propos le repentir de Marie. Saint-Pierre, en ce moment, était las delà Pologne. Poniatowski, qu'il avait voulu combattre, mais auquel il avait peu nui, était devenu roi, comme on eut dû s'y attendre. Il offrait au jeune officier un emploi dans l'artillerie. Mais l'emploi n'était que de quatre cents ducats. Saint-Pierre jugeait la récompense maigre et se sentait humilié. Il voulait prendre du service en Autriche, espérant beaucoup de Vienne, qu'il ne connaissait pas.
La séparation ne fut pas trop cruelle. La princesse le congédia doucement, en personne bien née. Elle lui écrivit même à Vienne des
lettres polies, mais qu'il fallait comprendre. Le chevalier, n'ayant pas trouvé de service à Vienne, revinl morose à Varsovie, oii la princesse donnait des fêtes. Il n'y avait pas d'apparence qu'elle eût quitté le chevalier pour s'ensevelir dans un ermitage. Mais le chevalier n'était pas d'humeur à goûter agréablement la joie d'autrui. Il ne put supporter ces violons, ces girandoles, qui semblaient célébrer joyeusement son absence. Il entra dans la fête sans y être prié, se promena d'un air hagard parmi les invités, resta indiscrètement le dernier et imposa à Marie, quand elle fut seule, l'entretien le plus fastidieux. Il apprit clairement cette fois qu'on ne l'aimait plus. Il n'avait jamais été follement épris, mais il était furieux de perdre une amie agréable et utile. Une jolie femme est une chose en soi-même chère et précieuse, et celle-là obligeait Saint-Pierre de quelque argent qu'il lui rendait et d'un grand nombre de lettres de recommandation.
Enfin il résolut, dans sa mauvaise humeur, de prendre du service en Saxe, contre la Pologne, ne fut-ce que pour porter le fer et le feu dans le château de Marie. Il trouva à Dresde non un brevet de capitaine, mais une aventure galante qui lui fournit un plus doux moyen de ven geance. Il oublia la Sarmate infidèle dans les
bras d'une Saxonne qui imitait à sa manière notre Ninon. Puis il se rendit à Berlin, où il ne vit que des soldats dans les rues et des guêtres aux fenêtres. Il visita Potsdam, magnifique caserne. Il demanda un grade de major que Frédéric lui refusa, et il refusa une place dans le génie que Frédéric lui offrit. Il refusa aussi la main d'une jolie fille qui se nommait Virginie et qu'un excellent bourgeois voulait lui donner, quitta Berlin et revint en France après tant de vaines agitations, et n'ayant rien atteint parce qu'il n'avait rien poursuivi.
Au Havre, sa vieille servante se leva devant lui, posa sa quenouille et dit : c< Ah! monsieur Henri, les temps sont bien changés. Votre père est mort, vos frères sont aux Indes, votre sœur est au couvent. Je suis seule ici. » Et elle s'essuya les yeux avec le coin de son tablier de serpillière. Pendant que l'officier de fortune mangeait une omelette avec du pain bis et buvait un pot de cidre, ils parlaient des vies des Pères du Désert et du petit garçon qui s'était fait hermite à l'orée du bois.
Puis Saint-Pierre reprit la route de Paris, la route des chercheurs de fortune. Il loua une chambre chez le curé de Ville-d'Avray et vécut au village, avec son chien, loin des hommes, dont le contact le froissait et le blessait. Toute-
fois, n'étant pas bien distant de Versailles, il y envoyait des mémoires qu'on ne lui demandait pas et réclamait des dédommagements auxquels il n'avait pas droit. Mais il était pauvre et voulait vivre; il sentait vaguement eu lui la force d'accomplir des œuvres peu communes. De là sa grande inquiétude, ses supplications impérieuses dans les bureaux et, à tout propos, ses lamentations hautaines.
M. de Breteuil, qui l'avait connu à Pétersbourg et lui voulait du bien, lui remit un brevet d'ingénieur du roi pour l'île de France, en l'avertissant que sa destination effective était Madagascar, où il relèverait le fort Dauphin. On lui donna a entendre qu'il aurait tout pouvoir de civiliser à sa manière cette grande île encore sauvage et infestée par des guerres de races. On le présenta au chef de l'entreprise, colon de l'île de France, chevalier de Saint-Louis, homme abondant en maximes philosophiques. Il fallut qu'une lingère donnât des chemises à crédit au législateur des Africains. Enfin, le Marquis de Castries, vaisseau de six cents tonneaux, mit à la voile. Saint-Pierre était à bord avec Favori, son chien, ses livres et ses compas. Exalté par l'idée de porter l'Evangile et l'Encyclopédie aux naturels de Madagascar, il roulait dans sa tête la république promise
autrefois au lac Aral et mamtenant assurée à l'île africaine. L'or, source de tous les maux, en serait banni. Les saisons et les travaux des champs seraient marqués par des fêtes. Un temple de verdure s'étendrait au pied du fort. Là se réuniraient, dans la concorde, tous les peuples de l'île, et bientôt ceux de l'univers. Toutefois il était contrarié de voir que les colons emmenés avec lui fussent tous des chanteurs et des danseuses. Il pensa du moins les employer à rendre la vertu aimable aux sauvages. Mais, quand le chef de l'expédition lui confia qu'il était colonisateur seulement en apparence et que son but véritable était de prendre des noirs pour les vendre, Saint-Pierre tomba foudroyé. On lui volait ses citoyens, ses sujets, les sujets de la vertu!
Il n'aimait pas la mer. La traversée fut mauvaise. Dans le canal de Mozambique un coup de foudre brisa le grand mât; le scorbut ravagea l'équipage. On mettait les malades au soleil sur le pont, et ils mouraient en parlant. L'île de France, qu'il avait rêvée si belle, lui parut d'abord aride, trop rocheuse et trop âpre pour sa molle imagination. Il n'en voyait que le Port-Louis. Il demanda à y rester, et, comme sa commission était en règle, on le garda. Son grand mécontentement le reprit. Il voyait main-
tenant le bonheur sur une petite terre, dans une petite maison, aux portes de Paris. Puis, sous le soleil d'Afrique, il souhaitait les glaces de la Finlande, ce les forêts agitées par d'éternels aquilons ». Cette inquiétude est vieille comme l'humanité même, a Tu changes vite et ne te réjouis de rien, a dit Euripide ; ce qui est devant toi ne te plaît pas, et tu préfères ce qui est loin... La vie des hommes est tout entière douloureuse... Et nous sommes vainement agités par des mensonges. » Il vit à Port-Louis M. Poivre, homme pacifique, mutilé par la guerre, alors intendant des îles de France et de Bourbon où il avait introduit les épices. Son administration était bienfaisante ; mais, soit que la bonté effective de M. Poivre fît quelque honte au législateur chimérique, soit que Saint-Pierre eût dès l'abord, selon la pente de son esprit, trop attendu de l'intendant, il se brouilla avec cet homme dont l'amitié l'eût honoré. 11 était chagrin, il se lamentait, il écrivait des lettres amères, il gémissait sur ses comptes de dépenses. 11 ne pardonnait pas à M. de la Bourdonnais d'avoir accru le prix des denrées en même temps que le commerce de l'île. Les effroyables misères des noirs esclaves offensaient sa vue, augmentaient son malaise. La nature le reposa des hommes. Il fit le tour de l'île, à pied, avec deux
noirs, longeant les grèves bordées de chiendents et de mangliers, passant les rivières à gué, gravissant les mornes, goûtant les voluptueux paysages, s'arrêtant à considérer çà et là le port élégant d'un palmiste, les ailes bien musclées d'un épervier, les formes végétales d'un madrépore, content, charmé. Dans son amour pour cette terre ardente, ilôta ses bottes pour marcher pieds nus, comme les noirs, sur la grève humide. Ce retour à la nature lui valut un coup de soleil et une cruelle nuit de fièvre. Il remit ses bottes sitôt qu'il put. Durant cette excursion, il soupait au hasard, dans les habitations. Quand les femmes et les fruits y étaient agréables, il souhaitait d'y vivre, d'y mourir. Et il passait.
Le souvenir de Marie lui revint dans l'île de France. Il devait plus tard associer les Pamplemousses à des images d'amour.
Quand après deux ans de séjour dans l'île il revint à Paris, il fît imprimer le journal de son voyage, livre de science facile, d'imagination attendrie, plein de descriptions vraies et sensibles. Ce livre, que le public ne lut guères, ouvrit à l'auteur le salon des Encyclopédistes, où régnait mademoiselle de Lespinasse. D'Alembert, illustre dès lors, avait porté le manuscrit au libraire, mais, quand Saint-Pierre vint réclamer les mille francs qui lui étaient dus, le
libraire, dont les affaires allaient mal, couvrit d'injures le malheureux auteur et ne le paya pas. Mademoiselle de Lespinasse eut le tort léger de rire de cette aventure. L'opinion de quelques philosophes était que Saint-Pierre devait bâtonner le libraire. Saint-Pierre s'excusa sur sa philanthropie de ne l'avoir pas fait. Mademoiselle de Lespinasse lui tendit sa bonbonnière. — « Tenez, dit-elle, vous êtes doux et bon. > Une autre aventure faisait sourire avec plus de malice mademoiselle de Lespinasse, qui était aussi railleuse que tendre. La femme d'un fermier général envoya un jour son mari solliciter à Versailles en faveur de Saint-Pierre; et en même temps elle manda Saint-Pierre et lui donna à entendre qu'elle l'aimait. Soit qu'il répugnât à trahir un homme qui le servait, soit qu'il eût peur, si la chose était sue du fermier, de perdre en lui un ami utile, soit par toute autre raison, Saint-Pierre s'enfuit en laissant son manteau. Le malheur fut qu'il conta cette aventure avec trop de complaisance. Elle amusa les philosophes. Mademoiselle de Lespinasse ne manquait pas de la demander au héros quand l'assemblée était nombreuse. Il la contait. Mais, lorsqu'il touchait au moment de faire éclater sa vertu, mademoiselle de Lespinasse l'interrompait en souriant : —
« Croyez-moi, disait-elle, ne parlons pas de cela. »
Saint-Pierre fut piqué et se retira. D'Alembert tenta de le ramener par une lettre affectueuse, caressante, pleine de ces choses qu'on dit aux malades. Il y louait Bernardin de n'avoir pas cassé la tête au libraire. Il protestait des bonnes intentions de mademoiselle de Lespinasse, alors souffrant de la fièvre. « Ce serait bien mal juger d'elle, disait-il, que de croire qu'elle vous eût fait un tort de votre mélancolie. » Mais rien ne fit, et Saint-Pierre resta fâché. D'ailleurs, des dissentiments profonds le séparaient des encyclopédistes; ils n'estimaient guères sa science, qui était incertaine, tout obscurcie de songes; ils sentaient mal en lui un génie rêveur et délicat. Et qui plus est, il expliquait Dieu et s'instituait contre eux le défenseur de la Providence. Il les quitta, s'isola et devint insociable.
N'espérant plus fonder une république au bord d'un lac ou dans une île, il résolut, comme il le dit, de puiser de l'eau dans son propre puits. Il se proposa de composer un grand livre sur la nature et commença de l'écrire dans une chambre meublée de la rue de la Madeleine. En 1781, il loua un petit donjon dans la rueNeuve- Saint-Etienne-du-Mont.
C'était une rue silencieuse et tout égayée par
des jardins. Rollin y avait eu sa maison et son verger. Ce bon prêtre, qui. se nourrissait de la fleur des lettres antiques et qu'on nommait l'Abeille, avait vu là les abeilles se nourrir des fleurs de ses arbres, il avait craint pour ses pêchers et ses abricotiers le froid de la nuit qu'il n'eût point senti sans cela, avait vécu en paix, était mort dans l'espérance. Saint-Pierre venait à son tour vivre, penser, désirer, souffrir dans ce quartier traditionnel des bonnes mœurs et de l'étude. On franchissait, pour l'aller voir, une porte cochère verte. On prenait dans la cour, à droite, un petit escalier qu'on montait jusqu'à ce qu'on en trouvât la fin. Le logis était propre et bien en ordre, mais le locataire morose craignait, dans les mauvais jours, d'être emporté d'un coup de vent avec son donjon qui branlait. « Pour peu que les chaleurs de la canicule soient fortes, je ne peux pas manquer d'y être rôti, disait-il. Et, si j'évite ce malheur, j'y serai infailliblement gelé au mois de janvier. » Et il engageait M. Hennin, son protecteur, à le venir voir dans la saison tempérée. M. Hennin, premier commis aux affaires étrangères sous M. de Vergennes, venait, content ce jour-là d'être échappé de Versailles. Assis à la table de noyer chargée d'un repas citadin, on ne parlait que de laitage et de fruits, parce qu'on aimait
alors à se faire berger et que la reine était fermière à Trianon. Après le dîner Saint-Pierre faisait le punch en marin, il s'oubliait, devenait bon et simple. Sur la fenêtre, d'où l'on voyait un jardin, fleurissait un fraisier.
L'hiver finissant, à la première violette, le solitaire quittait son donjon dès l'aube et s'en allait à pied à Versailles rendre visite à M. Hennin. Et dans cette promenade il mêlait au souci de ses propres affaires l'amour de la nature et le sentiment des choses. Il avait choisi à l'avance la nuit où la lune l'éclairerait pour le retour. Parfois elle se voilait, le trahissait, et le mettait en danger de choir dans une ornière ou de se perdre dans les ténèbres. Il lui advint plusieurs fois de rentrer au logis trempé jusqu'aux os. Légère disgrâce, sans doute. Mais les coups les plus faibles aussi bien que les plus rudes accablaient cette âme sensible. Le malheur de son frère Dutailly, qui s'était fait mettre à la Bastille pour une méchante affaire, le troubla profondément. Dutailly perdait dciiis son cachot le peu de raison qu'il avait. Saint-Pierre lui écrivit, pour l'éclairer, une lettre dans laquelle il lui parla de Xénophon et des Caduziens, du Nouveau-Monde, des fruits du calebassier et de Putiphar. Car l'histoire de Joseph lui tenait au cœur. Cette lettre formait un assez beau manuel
de philosophie stoïcienne, et il est certain que si le pauvre fou s'en fût pénétré il eût égalé Épictète en vertu.
En ce temps, Saint-Pierre s'engoua de Jean- Jacques Rousseau, qui, pour vivre, copiait de la musique dans son pauvre logis de la rue de la Plâtrière. Ce fut une extraordinaire amitié. Ils se brouillaient à toute heure. Bernardin envoya du café à Jean-Jacques. Jean-Jacques lui écrivit : « Comme je ne suis point en état de faire des cadeaux, mon usage est, pour éviter la gêne des sociétés inégales, de ne point voir les gens qui m'en font; vous êtes le maître de laisser chez moi ce café ou de l'envoyer reprendre ; mais dans le premier cas trouvez bon que je vous en remercie et que nous en restions là. » Bernardin avait trouvé son maître. Quand ils étaient raccommodés, ils se promenaient aux Prés-Saint-Gervais et sur le Mont-Valérien, discourant de la Providence, de la vertu, de la nature. Puis ils se taisaient pour mieux voir le soleil se coucher dans les nuages.
Cependant, du fond de sa solitude, Saint- Pierre accablait M. Hennin de sollicitations. Il voulait être indemnisé et il disait de quelle façon il entendait l'être, puis il refusait avec orgueil ce qu'il avait demandé avec importunité. Ces refus n'étaient que pour la forme et cédaient
aux prières. Car cet homme terrible obtenait qu'on le priât d'accepter l'argent du roi. Quand M. Hennin, accablé d'affaires, les yeux brouillés et aux trois quarts perdus, restait quelques jours sans lui répondre, Saint-Pierre se lamentait, accusait son protecteur, l'accablait de reproches mêlés à des pardons et à des adieux plus intolérables que les reproches. Tout autre que l'affectueux et sage M. Hennin eût perdu patience. M. Hennin lui écrivit un jour : « Vous êtes bon, simple, modeste, mais il y a des moments où vous semblez avoir pris pour modèle votre ami Jean-Jacques, le plus vain des hommes. »
Saint-Pierre ne voyait autour de lui que noirceurs et trahisons. A l'en croire, le baron de Breteuil, qui l'avait obligé, le persécutait maintenant. C'avait été un père, c'était un ennemi. La mode était d'être malheureux. On croyait, d'après Rousseau, que la vertu et le malheur sont inséparables. Delisle de Salles, se figurant Orphée à peu près comme un Turgot lointain, disait : « Orphée avait des vertus : il fut persécuté. » Saint-Pierre disait de lui-même : «Je passe mes jours loin des hommes que j'ai voulu servir et qui m'ont persécuté. »
Enfin sa raison se troubla. Il fut frappé d'un mal étrange. Des éclairs lui passaient sur la vue.
11 voyait tous les objets doubles et mouvants. Il lui arriva de voir à l'horizon deux soleils. Il était saisi d'épouvantes sans cause. Il ne pouvait traverser la Seine en bac sans frissonner, ni passer dans un jardin devant un bassin plein d'eau. Il lui était tout à fait impossible de rester dans un appartement où il y avait une compagnie nombreuse, surtout si les portes et les fenêtres étaient fermées. Quand il traversait un jardin public, il lui semblait que les promeneurs le regardaient avec malveillance, le raillaient, voulaient sa perte. Mais, assis dans les Tuileries, sur les buis du fer à cheval, il regardait jouer les enfants, et leurs cris clairs le calmaient. « Toutes les fois que l'esprit mauvais du Seigneur saisissait Saûl, le petit berger David prenait la harpe et la touchait de sa main, et Saiil était soulagé, car l'esprit mauvais se retirait de lui. » Un mal sublime qui travaillait cet autre promeneur solitaire, le mal d'un cœur trop plein qui s'efforce d'épandre au dehors mille formes charmantes. Saint-Pierre enfantait alors, dans un grand travail, les pages vivantes, animées, de ses Etudes de la nature. C'était le temps de la crise. Il dit plus tard, en pensant à ces jours-là : « Il 3'^ a des moments où j'ai entrevu les cieux, éprouvant, à la vérité, dans le monde des maux inénarrables. ».
Le manuscrit des Études fut rejeté par plusieurs libraires. L'auteur résolut de le faire imprimer à ses frais. 11 était véritablement pauvre alors. Au mois de juin (1784) il portait un habit d'hiver et allait couvert de laine comme un mouton. Il emprunta ce qu'il fallait à ses amis, car il n'en manquait pas. Cet homme chagrin, ce malade avait sa grâce, son charme. Les Études parurent en 1784. Bernardin de Saint-Pierre, obscur la veille, fut subitement illustre. Il avait alors quarantesept ans.
C'était le livre qu'il fallait, la lecture attendue. Le monde de Louis XVI admirait la nature dans les jardins anglais, goûtait la mélancolie des saules penchés sur les ruisseaux artificiels; il construisait dans les parcs des ruines toutes neuves. Ce beau monde trouva dans les Etudes des paysages et des sentiments conformes à ses goûts, une nature qui ne s'éloignait pas trop de celle de la Muette et du petit Trianon et autant d'arbres exotiques qu'il convenait au temps de l'abbé Raynal et de M. Poivre.
On vantait l'empereur de Chine qui célébrait la fête de l'agriculture. On voulait des bosquets où il y eût de jolies filles et des gazettes; on aimait les tombeaux dans des îles. Celui de Jean- Jacques, à Ermenonville, semblait délicieux. On
en lisait avec attendrissement l'épitaphe que Ducis avait composée :
Entre ces peupliers paisibles Repose Jean-Jacques Rousseau.
Approchez, cœurs droits et sensibles; Votre ami dort sous ce tombeau.
Saint-Pierre refaisait ce tombeau sur un écueil, < Voulez-vous, écrivait-il, entendre des passions et des sentiments sortir du sein des rochers? Qu'au milieu de cet écueil s'élève le tombeau d'un homme vertueux et infortuné, et qu'on y lise ces mots : Ici repose J.-J. Rousseau. » Il faisait aussi le tombeau de Philoctète, mort, « abandonné des Grecs qu'il avait servis ».
Puis, ces études qu'il avait faites sans instruments, loin des cabinets d'histoire naturelle, des laboratoires et des bibliothèques, chacun pouvait les suivre et les refaire pour son agrément. Les amoureux, en se promenant ensemble dans un parc, se remémoraient les beaux endroits du livre sans se distraire de leur amour. Bernardin montrait tout un monde dans son fraisier de la rue Saint-Étienne-du-Mont. Quel charme! Désormais toute personne sensible pouvait contempler, en robe de chambre ou en pierrot, une merveille de Dieu sur sa fenêtre.
Il y avait dans ce livre nouveau une science
plus plaisante aux femmes que celle de l'Encyclopédie, des systèmes faciles à développer et des nouveautés amusantes. Bernardin vantait l'ignorance et toutes ses douceurs : il se disait luimême un ignorant, et il édifiait les théories les plus hasardeuses. Il attribuait les marées à la fusion mensuelle des neiges polaires, et la fusion de ces neiges à la chaleur de la lune. 11 ne voulait pas que la terre fût aplatie aux pôles; il ne croyait pas à l'attraction. Il sembla piquant, dans les salons, d'être avec lui contre Maupertuis et contre Newton.
Enfin il était déiste. Naturellement religieux, il s'instituait professeur de déisme. Fénelon avait voulu prouver l'existence de Dieu par le spectacle du ciel et des prairies. Bernardin s'ingéniait à prouver Dieu au moyen des coléoptères, des madrépores et des bourgeons. Il exposait le plan divin par le menu avec un infatigable attendrissement et des lumières constantes. Il faisait éclater la sagesse divine sur la peau huileuse des nègres. La Providence lui était démontrée par le seul fait que les animaux, ne sachant pas allumer de feu, ne risquent point de se griller entre eux dans les bois. Il donnait la raison de toutes choses, et entrait fort avant dans l'exposé des causes finales. On apprenait. avec lui que les dattes ne poussent aux palmiers que dans Tinten-
tion d'être mangées. Bien que Buffon, dans son livre des Epoques, publié depuis six ans, eût donné une idée des forces cosmiques, Bernardin voulait que le monde eût été créé d'un coup, avec des chênes séculaires, des volcans éteints et des coquilles marines au sommet des montagnes. Ce fut sa fortune; tous les déistes allèrent à lui. Le clergé même lui fit des avances et pensa un moment se l'attacher. Bernardin, dans sa candeur, eût bien accepté une pension de l'Église, mais les évêques, ayant un peu réfléchi, comprirent qu'il eût valu autant avouer Jean- Jacques et le Vicaire savoyard.
En 1788, il joignit aux Etudes de la nature un petit roman pastoral, une sorte de Daphnis et Chloé môdërneT^Se^ idylle toute suave qu'il nomma Paul et Virginie^ et c'était l'histoire de deux enfants. Il avait lu Paul et Virginie chez M. Necker, alors ministre et fort populaire parce qu'il faisait des finances sentimentales. Madame Necker, Buffon, l'abbé Galiani, Thomas assistaient à la lecture. Buffon avait regardé sa montre et demandé ses chevaux avant la fin, Thomas s'était endormi, madame Necker avait trouvé des longueurs, une morale ennuyeuse. Saint-Pierre était parti découragé. Mais le public ne trouva ni longueurs ni ennui. Il fut danâ l'enchantement. Il pleura.
232 LE GÉNIE LAYIN
C'est en effet une bien touchante histoire que celle de ces deux enfants d'Europe qui s'aiment avec innocence sur une terre vierge. Bernardin fit un nid à ce couple qui ne devait point s'unir dans un ravin de l'île de France. C'est l'île de France, non pas telle qu'il la vit, d'abord, dans son mécontentement, au milieu des misères de l'esclavage, mais évoquée cette fois dans sa splendeur virginale et douce, animée par une imagination de poète, vivifiée par un lointain souvenir, par un tardif regret, par l'attendrissement de la chose perdue. Les paysages y sont embellis de la beauté des êtres qui y vivent. L'âpie des deux enfai^ts s'est répandue sur toute la nature et Ta charmée. C'est la grande magie de Bernardin. Le vieillard qui, par une fiction de l'auteur, conte l'histoire de Paul et Virginie n'est point un simple colon; il parle comme Raynal ou Rousseau et il semble avoir passé par le salon de mademoiselle de Lespinasse. Mais il sent la nature et la fait sentir. Paul lui-même n'est point un petit sauvage; il a lu des romans. Le vieillard, en l'absence de Virginie, prend mille peines pour le dissuader de se faire publiciste à Paris. « Les talents coûtent cher, dit le colon à l'enfant; on les acquiert par des privations de. tout genre, par nne sensibilité exquise qui nous rend malheu-
reux en dedans. » Mais cet enfant aime, et son amour est pur et sain comme un parfum des bois. Virginie est une belle demoiselle, mais une véritable ardeur est en elle et ses yeux bleus sont marbrés de noir. Sa vertu délicate n'est pas de celles qui fleurissent sans culture dans les champs. Elle meurt pour ne pas se montrer nue. Cette pudeur est une des fleurs les plus fines de cet arbre que nous montre Diderot, de l'arbre de la morale, « où les vertus les plus légères, s'il en est de telles, sont attachées comme des feuilles au rameau qu*on déshonore en l'en dépouillant ».
Comment se souvenir encore de tout ce que le donjon de la rue Saint-Etienne renferma d'absurde ou d'injuste? Comment ne pas oublier les misères de l'homme quand cet homme a tiré de lui deux figures à jamais charmantes? N'eût-il jamais aimé que sa Virginie, il aima, il fut bon; il charme encore le monde.
Bernardin, désormais célèbre, pourvu d'un peu d'argent, quitta son donjon. Son rêve avait été de se faire un hermitage. Il acheta au fo^nd d'un quartier perdu, dans la rue de la Reine- Blanche, proche la barrière des Gobelins, une petite maison avec un jardin, qu'il paya cinq mille livres, sans compter les lods et ventes, deniers royaux et réparations. Il fît blanchir les
murs à la chaux et mettre des jalousies aux fenêtres et dessina trois carrés dans le jardin : un pour les fleurs, un autre pour les légumes et le troisième pour les arbres fruitiers.
Les lettres, les visites abondèrent dans cet hermitage. Madame de Genlisy menales enfants du duc d'Orléans. Mesdames de Goislin, de Gramont, de Chabannes, la princesse Lubomirska y allèrent; madame de Krudner y courut. Elle trouva l'hermite dans son jardin entre une ruche et une volière.
Il continuait d'écrire à M. Hennin parce qu'il Taimait et aussi parce qu'il n'avait pas perdu le goût de solliciter. Mais toutes ses demandes n'étaient pas sans grâce. Il exigea un jour du premier commis quelques graines de piedd'alouette, « afin, disait-il, que le beau bleu de cette fleur lui rappelât celui des yeux de madame Hennin ».
Les femmes, dont beaucoup étaient romanesques alors, furent toutes plus ou moins amoureuses de l'homme sensible qui avait fait Paul et Virginie. Une demoiselle de Lausanne lui écrivit pour lui offrir sa main. Elle était protestante et exigeait qu'il le devînt, afin qve, réunis dans le ciel, ils pussent s'y aimer éternellement. Bernardin lui répondit non sans finesse qu'avant de s'aimer dans l'éternité il faut se voir
et se connaître dans ce monde. L'affaire en resta là. Ce n'est pas la seule proposition de mariage qu'on lui fit alors. En 1788, l'abbé Fauchet lui offrit sa nièce. Cette nièce était sans bien, elle avait dix-huit ans; elle sortait, disait Fauchet, des mains de la nature. Bernardin ne fut pas aussi tenté qu'on pourrait croire, bien qu'il eût depuis quelque temps l'intention de se marier. Il aimait certes la nature, mais, s'il faut surprendre l'aveu qu'il fît deux ans auparavant à M. Guys, de Marseille, il n'était pas trop effrayé de l'idée de prendre, à l'occasion, une femme « dans le temple de la fortune » ; non point qu'il fut cupide, mais ce n'est pas à cinquante ans et plus qu'on tente, de gaieté de cœur, les aventures de la pauvreté.
A deux ou trois ans de là, il entendait, sous les arbres des promenades publiques, des mères, des nourrices par centaines qui disaient : « Paul, soyez tranquille... Venez là, Virginie. » Il était le parrain de toutes ces Virginies et de tous ces Pauls dont il avait fait pleurer les mères.
Enfin la reine Marie-Antoinette, étant à dîner chez la comtesse de Polignac, son amie, parla des Études de la nature, à propos de ces oiseaux que décrit Bernardin et qui ont des poitrines rouges dans la saison des amours. Ainsi, semant partout les images les plus aimables, il recueil-
lait les plus beaux sourires. On le proclamait digne de la table des dieux et du lit des déesses. Par un contraste mieux fait encore pour piquer que pour déplaire, il était grognon, boudeur sous tant de caresses. Etant venu avec son chien à la Malmaison, chez madame Lecoulteux de Moley, il y gémissait. Son chien fut malade ; on le drogua, il mourut. Un jour. Bernardin n'étant point descendu pour le déjeuner, on envoya dans sa chambre. On y trouva un billet où il disait qu'on avait tué son chien et qu'il était parti. Les dames s'attendrirent; elles firent au chien, à l'ami du sage, des funérailles et un tombeau, dans le jardin, sous un saule.
En 1789, il reçut du roi une pension de
I 200 livres. Paul et Virginie l'eût enrichi sans les contrefaçons, qui furent innombrables.
Au mois de septembre de la même année, il publia les Vœux d'un solitaire. Ces vœux n'avaient rien de bien précis. Il demandait que le roi gardât la sanction des lois, il réclamait en faveur des paysans dépouillés par l'impôt et des nègres des colonies. Pour le reste il s'en tenait aux lois de Minos. La Bastille était prise, Bailly était maire de Paris, l'Assemblée constituante fonctionnait. Il croyait la révolution finie.
II vaticinait le retour de l'âge d'or et une longue ère de bonheur.
En 1792, il fut nommé, après la mort de Bulîon, intendant du Jardin du roi. Ses affaires étaient désormais assurées, il songea à se marier. Hors ses névroses et ses rhumatismes qui donnaient du moins un sujet à ses plaintes constantes, il était sain et portait bien ses cinquante-cinq ans. Il épousa la jeune demoiselle Félicité Didot, de la famille des imprimeurs. Elle avait du goût pour lui, mais c'était presque une enfant. Il fut avec elle, à ce qu'il semble, paternel et sentimental, un peu morose, mais bonhomme au fond. Il menait son idylle pendant la Terreur, qui était venue sans qu'il s'y fût attendu. Il eut deux enfants : un garçon qu'on nomma Paul et une fille qu'on nomma Virginie. Un des effets du nouveau régime fut le pillage du Jardin du roi, devenu Jardin national. Les citoyens, pour exercer leur liberté récente, arrachaient les plantes dans les carrés. Avisé par Bernardin, le ministre invita les citoyens du faubourg Saint-Marceau à faire devant les grilles <c une garde fraternelle, la baïonnette au bout du fusil ». Cette fraternité armée rétablit un peu l'ordre. Mais l'intendance fut supprimée.
En 1793, Bernardin sollicita le gouvernement révolutionnaire avec cette humilité impérieuse qui lui était naturelle. Il n'avait pas d'ennemis
trop acharnés dans les comités. Ses vertus, dont il parlait souvent, sa mauvaise humeur tant exhalée sous l'ancien régime, ses cheveux hlancs, son amour de la nature, ses déclamations contre les monuments des rois, par-dessus tout la mémoire de Jean-Jacques dont il avait été Tami, le garantissaient un peu de la suspicion. Certains journaux le comparaient même à Caton et à Aristide. Mais Bernardin ne manquait pas de prudence. Il se méfiait de ce gouvernement violent. Au reste, ses mœurs étaient douces; il avait horreur du sang. Il prit le bon parti. Il alla se cacher à la campagne, dans la maison d'Essonnes, qui lui avait été apportée en dot.
Des citoyens armés de piques l'inquiétèreni bien un peu d'abord et ne le laissèrent pas coucher dans ses propres draps parce qu'il n'avait pas de certificat de civisme. Mais Bernardin imagina une chose très forte, d'un excellent effet. Installé au cabaret, en face de sa maison, lui, l'auteur des Etudes de la nature et de Paul et Virginie^ il se fît écrivain public et il rédigea les pétitions des citoyens d'Essonnes. Cet artifice parut une simplicité de mœurs antique et républicaine. On permit à Bernardin d'entrer dans son logis : il y écrivit les Harmonies. La guillotine, les massacres et la famine n'avaient aucunement dérangé ses systèmes, il continuait
d'annoncer le retour à la nature et l'avènement d'Astrée.
En 1794, Bernardin fut nommé professeur de morale à l'école normale, récemment fondée.
Monté dans sa chaire : « Je suis père de famille, dit-il, et j'habite la campagne. » Cette parole fut couverte d'applaudissements frénétiques. Il se retira après la première leçon pour chercher ce qu'il aurait à dire et ne remonta plus en chaire. L'année suivante, l'Institut fut créé et Bernardin appelé à la classe de morale. Il essaya d'y professer son déisme, qui devenait de plus en plus fade et larmoyant. Il avait vieilli; les temps étaient changés; sa science, toute chimérique, paraissait d'un autre âge. Lavoisier, Laplace et Berthollet étaient venus.
Sa jeune femme, emportée par la consomption, lui laissait pour héritage les procès les plus inextricables. Resté veuf à soixante-trois ans avec sa petite Virginie âgée de quatre ans et son Paul qui n'avait que huit mois, il remarqua dans un pensionnat de demoiselles, ouvert à sa renommée vertueuse, mademoiselle Désirée de Pelleporc, jeune fille rêveuse qui avait appris à l'aimer dans Paul et Virginie y au milieu de ses petites rivales de classe. Elle avait dix-huit ans; il l'épousa. Il était alors ce beau vieillard aux cheveux blancs, longs et bouclés, aux yeux bleus, qui semblait
n'avoir pas d'âge. Ses disciples et les femmes, qui l'aimaient jusqu'aux larmes, le voyaient comme entré déjà dans l'immortalité. Son petit bien lui avait été emporté par la banqueroute d'un banquier. Il put tirer de sa créance une maison dans le village d'Éragny, sur la berge de l'Oise. Il y planta des vernis du Japon et maria aux pommiers de Normandie les bégonias fleuris de rouge. Là, il faisait épeler le Télémaque à son Paul, et il écrivait des pages où ses disciples voulaient voir le testament d'un sage ; il était vénéré. Il croyait et faisait croire à sa longue familiarité avec le Dieu de Fénelon. Maintenant, on imaginait sans trop d'effort que les fleurs des Cbamps- Elysées naissaient sous les pieds de ce juste et qu'une lumière immortelle l'enveloppait comme un vêtement : « Cette lumière, a dit Fénelon, n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste
qu'une lumière Elle fortifie les yeux et porte
dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité. » Telle est aussi la lumière d'un beau génie.
Bernardin, malgré son goût pour la nature, ne quitta jamais tout à fait Paris, où le retenaient les affaires de sa gloire et de son bien, qu'il ne méprisait pas. Ses fenêtres s'ouvraient sur la cour du Louvre, en face de celles de Ducis. Ce
vieux Ducis était plein d'amour; il avait le cœur héroïque. Si Bernardin répandait son âme dans ses livres, Ducis gardait pour ses amis le meilleur de la sienne.
Louis etJoseph Bonaparte allèrent voir l'auteur des Etudes et le couvrirent de caresses. Le général Bonaparte l'alla voir aussi, après Marengo, et prit soin d'oublier sur la cheminée un rouleau de vingt-cinq louis; il obligeait un confrère, car il était aussi de l'Institut. Bernardin refusa une place sous l'Empire, mais il accepta des pensions. Il nommait Napoléon un a héros philosophe ». Il compara, dans un discours académique, les jacobins aux c renards arctiques acharnés sur des cadavres ». Et il ajoutait : c Enfin le ciel nous envoya un libérateur. Ainsi l'aigle s'élance au milieu des orages. » Bernardin vieillissant ne distillait plus qu'un miel insipide. Il ne sentait plus le goût du temps. Quelque mauvaise humeur lui vint de n'avoir pas été mis sur la liste des sénateurs, mais ses forces tombaient. Il ne faisait plus que de courtes et lentes promenades, et il sollicitait encore. C'était pour sa fille, qui fut placée à Écouen, et pour son fils, qui entra comme boursier dans un lycée : tous deux soumis ainsi à cette éducation publique condamnée autrefois par leur père. Il s'appesantissait alors sur sa malheureuse théorie
des marées; ce fut sa dernière chimère. L'apoplexie le frappait à coups répétés. Dans les premiers jours Je novembre 1813, il put encore gagner sa maison des champs. Il revit la forêt de Saint-Germain dépouillée par l'hiver. Près de s'éteindre, il se fit porter dans son jardin et regarda son rosier de Bengale; les feuilles en étaient jaunes et près de s'envoler. Le 21 janyier 1814, la terre était couverte de neige; à midi, le soleil sourit dans la brume et entra dans la chambre; Jacques-Henri-Bernardin de Saint- Pierre, entouré de sa famille tardive, soupira : Mon Dieu! et mourut dans la soixante-dix-septième année de son âge. S'il faut l'en croire, il allait, comme Socrate, visiter Phtia la fertile.
Il emportait avec lui les misères, les erreurs d'un esprit qui avait trop souvent mal senti la vie et les hommes; mais il laissait au monde, parmi bien des pages vaines, de belles visions» à jamais fraîches, des tableaux d'amour et quelques traits de cette Vénus qu'il avait su voir dans la nature.