I. — LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
François-René de Chateaubriand grandit au milieu des bruyères, des friches et des champs de blé noir, dans un château breton, sous les yeux froids de son père, vieux gentilhomme qui séchait là d'orgueil et d'ennui.
Combourg élevait les toits en poivrière de ses tours au-dessus des chênes, au bord d'un étang. La tristesse et l'âpreté de la terre bretonne s'étendaient alentour. Négligé par une mère chagrine, René traîna son enfance dans cet air sauvage, devant le foyer triste. Il s'attacha à la quatrième de ses sœurs, enfant maladive, délaissée comme lui, comme lui rêveuse.
Le frère et la sœur ne rencontraient qu'une
seule figure affectueuse dans la maison féodale : celle d'une vieille servante, la Villeneuve, qui, plus mère que la mère, se tenait plus près qu'elle des enfants, leur consacrait toutes les forces de son humble cœur. René fut un adolescent silencieux.
Sa belle tête carrée travaillait dans la solitude, amassait des images et s'éprenait des formes de ses rêves. Il fit dans sa province, sous de vieux régents de collège, à sa guise, des mathématiques, de l'escrime et du latin. Il avait un génie hautain, quelque chose d'âpre dans le goût, une mémoire infaillible, une imagination riche et de l'avidité pour la gloire.
Au sortir du collège, il revint porter à Gombourg sa mélancolie précoce. Il était triste jusqu'à la mort, car, s'il faut se fier à son propre aveu, un jour, dans les bois, il appuya sur son front le canon de son fusil de chasse.
Ce n'est pas la foi qui le retint au bord du suicide : il avait peu de religion alors, et celle qu'il se donna depuis ne pénétra jamais dans l'intimité de ses actes et de ses pensées. Mais il dut avoir, au moment décisif, une vue confuse, une brusque intuition de son éclatante destinée. Il fallait bien que René vécût. D'ailleurs sa mélancolie n'était pas sans attraits; son ennui était un ennui enchanté. Si tous les feux de
l'adolescence le consumaient dans la solitude, il savait parfumer le brasier de toutes les essences de la poésie. Quand il s'étendait sur l'herbe ou dans une barque, un livre à la main, l'étang et la lande se peuplaient de voluptueuses images; il y voyait les héroïnes des poèmes et des romans qu'il lisait; il voyait surtout la Délia de TibuUe, la Pécheresse du sermon de Massillon et cette figure d'immortelle ardeur qui, de son bois de myrtes virgiliens, enchante à travers les âges l'élite des adolescents.
Hic, quos durus amor crudelis tabe peredit
Secreti celant calles et myrtea circum
Silva tegit...
... Phenissa pecens a volnere Dido
Errabat silva in magna : quam Troïus héros
Ut primum juxta stetit adgnovitque per umbras
Obscuram, qualem primo qui surgere mense
Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam...
Heureux qui frissonne aux miracles de cette poésie! Il y a au monde un millier, peut-être, de vers comme ceux-là. S'ils périssaient, la terre en deviendrait moins belle.
Mais la vie est un travail, et Ton ne peut contempler toujours. Les cadets de familles malouines se faisaient d'ordinaire marins. René consentit d'abord, puis se refusa brusquement à cette vieille coutume. A dix-neuf ans il prit le
coche et alla chercher fortune à Paris. Versailles l'éblouit; il sentit qu'il était un sauvage à la cour : il fît de sa sauvagerie une attitude ; ce fut la première coquetterie de cet homme qui devait les avoir toutes. Il suivit un jour la chasse du roi et ne parut plus à Versailles. Il lui arriva, à trois ans de là, en 1790, quelque chose de considérable qui lui fit battre le cœur. Une idylle de sa composition et portant sa signature fut insérée dans YAlmanach des Muses : voilà une grande aventure de jeunesse. Cette idylle célébrait Vonde enchanteresse. C'était un morceau dans le goût de Léonard.
Le jeune poète y disait :
Rentré dans la nuit des tombeaux, Mon ombre encor tranquille et solitaire, Dans les forêts cherchera le repos.
Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire] Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux; Mais d'âge en âge, en gardant leurs troupeaux; Des bergers attendris feront ma courte histoire; « Notre ami, diront-ils, naquit sous ce berceau, Il commença sa vie à l'ombre de ces chênes; Il la passa couché près de cette eau, Et sous les fleurs sa tombe est dans ces plainesT
Il refit toute sa vie ce souhait d'une destinéi obscure. En se poussant aux honneurs, il soupirait après la solitude et l'oubli. Il était sincère.
Nos contradictions ne sont pas ce qu'il y a de moins vrai en nous.
En 1787, son frère aîné se maria avec la petite-fille de M. de Malesherbes.
Malesherbes portait avec bonhomie ses vertus et ses honneurs. Il conversait avec les savants et les philosophes, il jouait avec les petits enfants. Le jeune René fréquenta ce vieillard, lui fut attaché, mais n'apprit pas de lui la liberté d'esprit, la modération, la simplicité, toutes ces qualités si naturelles et si propres au bonheur des hommes, que Malhesherbes avait en commun avec les génies philosophes de son temps. Malesherbes, une des têtes de son siècle, était tolérant, aimait la justice, honorait les métiers. Il pensait, avec Raynal et Diderot, qu'un homme ne vaut dans une société que par les services qu'il rend. Il sentait l'utilité des voyages, et sur ce point il eut quelque influence sur la destinée de Chateaubriand.
M. de Malesherbes, renvoyé du ministère, avec Turgot, en 1776, parcourut la France, la Hollande et la Suisse, à pied, à la façon vantée oar son maître, ce Voyager à pied, disait Jean- Jacques, c'est voyager comme Thaïes, Platon et Pythagore. J'ai peine à comprendre comment
un philosophe peut se résoudre à voyager
autrement et s'arracher à l'examen de richesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. »
M. de Malesherbes, qui était philosophe, ne voyagea pas d'une autre manière. Mais depuis lors, vieilli, retenu en France par l'intérêt du royaume, les habitudes, les travaux, la famille et l'âge, il faisait, de son fauteuil, des navigations au long cours; il suivait, sur la carte, les itinéraires de Drake, de Bougainville, de Lapérouse. Lapérouse, arrivé à Botany-Bay en 1788, ne donnait plus de nouvelles, D'Entrecasteaux était parti à sa recherche; le public s'occupait avec anxiété des deux frégates perdues. Un jeune homme de la société de M. de Malesherbes, André Chénier, écrivait ces vers, connus seulement de quelques amis :
J'accuserai les vents et cette mer jalouse Oui retient, qui, peut-être, a gardé Lapérouse.
Et dans cet amour des grands voyages, dans cet intérêt pour les découvertes des marins, dans cette avidité à lire les relations des navigateurs, il y avait la grande idée de favoriser ce qui est utile au bonheur commun. Ces hommes nourris de l'Encyclopédie se disaient qu'il importe de bien étudier notre planète dans sa figure entière
afin de ne rien ignorer de ce qui y peut servir à l'homme. On voulait ouvrir des routes nouvelles aux échanges. M. de Malesherhes poussa Chateaubriand à visiter l'Amérique. Il le recevait'le matin, se penchait avec lui sur les cartes, supputait les distances du détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson et souhaitait avec chaleur qu'on cherchât un passage par terre de l'Amérique aux Indes dans la direction du nordouest. Enfin, il détermina son jeune ami à tenter l'entreprise. Il ne fondait pas, à la vérité, grand espoir de découvertes sur un explorateur qui ignorait la botanique et ne savait se servir ni de la boussole ni du compas, mais il estimait que les grands voyages sont profitables aux jeunes gens; il jugeait à propos en outre d'éloigner de France un fils de famille, sous-lieutenant dans un régiment du roi, à la veille d'une révolution qui devait éprouver cruellement tous ceux qui y prendraient part.
Chateaubriand, au printemps de 1791, s'embarqua à Saint-Malo pour Baltimore. Il visita quelques villes de l'Amérique septentrionale et quelques lacs du Canada, s'avança peu avant dans le nord, et revint en France, rapportant dans sa tête une vision confuse des savanes ei des fleuves, de grandes et vagues images, une forêt de fantaisie, où bercer ses chimères dans
des réseaux de lianes. La solitude n'était pas son l'ait. Pour qu'il se plut au désert, il aurait fallu que la foule vînt l'y admirer, comme les fidèles abondaient jadis dans la grotte des ermites de la Thébaïde. Il en avait fini avec les Yankees et les Canadiens en huit mois, et il parlait des Natchez comme s'il avait fumé le calumet dans leurs tentes pendant vingt ans. Il ne trouvait plus la terre assez grande pour contenir son ennui. Il se drapait dans son manteau de voyage. D'ailleurs il n'entendait rien à la géographie. M. de Malesherbes, qui n'était pas rêveur, jugea le voyage manqué. Le jeune homme ne lui apportait pas un pépin de fruit exotique. Il paya de promesses, jura de repartir et de rester neuf ans, cette fois, dans le nouveau monde. Ils se quittèrent et ne se revirent plus. M. de xMalesherbes était bien près alors de défendre devant la Convention la vie d'un roi dont il méprisait l'intelligence et blâmait la politique, et d'être porté à l'échafaud par une révolution dont il avait préparé l'avènement et embrassé le génie. René devait bientôt partir pour l'armée des Princes.
Sa sœur Lucile lui fit faire en hâte un mariage de convenance, et il partit. Toutefois il tira beaucoup de littérature de son voyage. Il fît un gros manuscrit dans lequel il y avait entre
autres choses une épopée en prose et un petit roman. Le roman se nommait Aiala; il le caressait. Il le mit dans son havresac de soldat gentilhomme, le mena au siège de Thionville. Atala reçut deux balles au passage de la Moselle. Atala ne devait pas encore être ornée en ce temps-là de toutes les fleurs de piété qui la surchargeaient quand elle parut au jour. Le volontaire de l'armée des Princes n'avait qu'un goût médiocre pour le christianisme. Il émigra en Angleterre : ce furent de noires années de misère, de maladie et de labeur, pendant lesquelles il conçut un livre amer, violent et désordonné, profondément irréligieux : tel est en effet Y Essai sur les révolutions. Il en avait imprimé le premier volume quand il apprit que sa mère et une de ses sœurs étaient mortes. A cette nouvelle, il devint subitement chrétien. « Je pleurai, dit-il, et je crus. » Nous voyons que la grâce frappe ainsi ses coups : elle agit soudainement et tombe comme la foudre. Mais elle ne détruisit pas le vieil homme en M. de Chateaubriand; elle fut bénigne; elle lui laissa ses belles imaginations profanes, ses désespoirs impies et brillants, toutes les ombres enveloppées de myrtes qui peuplaient sa pensée:
Secreti celant calles el myrlea circum Silva tcgit.
Il imagina une apologie du culte chrétien toute de pompe et d'apparat. Il écrivit le Génie du Christianisme, qui certes ne vaut pas Y Essai sur les révolutions. Ce livre vint à propos, à l'heure du Concordat, quand la société française se réconciliait avec l'EgJise.
L'impiété, si lestement portée, vingt ans auparavant, par les talons rouges sur les tapis des salons, était devenue odieusement jacobine et révolutionnaire. Les sans-culottes l'avaient démodée pour longtemps. La société impériale, qui se formait sous le Consulat, voulait un culte. On trouvait à la piété une odeur d'aristocratie, un parfum de cour. Les femmes allèrent à la messe avec engouement. Toute la jeunesse s'y attendrissait avec elles. Les sanctuaires, dévastés et restés si longtemps déserts, avaient l'attrait des ruines. Le goût du gothique date de là. Il est si naturel de regretter les choses passées! Tout ce qui était jeune et rêveur fît comme Chateaubriand, pleura et crut.
La fortune du Génie du Christianisme fut prodigieuse. Le roman à*Atala entrait sans trop d'efforts dans ce livre si agréablement pieux. Il en fut détaché et parut dès 1801 dans le Mercure de France. Le vieux Malesherbes, couché maintenant avec les suppliciés sur un lit de chaux, dans le cimetière de la Madeleine, n'avait pas
prévu que son jeune parent rapporterait du Canada un roman catholique.
Atala lui aurait assurément déplu par le langage et par les pensées. « Le Vicaire savoyard, eût-il dit, parle plus naturellement et avec plus de philosophie que votre père Aubry, qui n'est qu'un fanatique. » C'est à peu près ce que les philosophes dirent d' Atala. Mais ils étaient d'un autre âge. Ils avaient fait la révolution; c'en était assez, c'en était trop. Ils survivaient à leur œuvre, à eux-mêmes. Chateaubriand avait pour lui les femmes qu'il faisait pleurer et les jeunes hommes qu'il enchantait par la magie d'un style prestigieux, d'une imagination brillante et capiteuse. Il montra dès l'abord cette beauté démesurée, ces défauts éclatants, ces erreurs impérieuses, qui attirent les admirateurs et les disciples en foule.
Si Chateaubriand rapporta Atala de son rapide séjour dans l'Amérique du Nord, il tira du château de Combourg le roman de René. Ce René fut, par un artifice audacieux, inséré dans le Génie du Christianisme. L'auteur l'en détacha depuis. Le René romanesque, c'est René de Chateaubriand : le nom même n'est point changé. René s'était si longtemps miré dans l'étang du vieux manoir! Il n'est tel que Narcisse pour peindre Narcisse. Et si René a esquissé, à côté
de sa propre figure, celle d'une sœur aimable, croyons qu'il l'a dessinée telle qu'il la rêvait vaguement dans la tendresse et la cruauté de son égoïsme, et non telle qu'elle fut dans ia réalité.
Le secret de René, de son ennui plein de fantômes, de ses nuits que ses songes et ses veilles troublent également, n'est que le manque d'amour dans une âme assez avide pour en demander au monde entier et trop froide pour en donner à personne. Le génie est toujours jeune. La jeunesse d'un homme tel que Chateaubriand dure presque autant que sa vie. Nous nous arrêterons pourtant à l'époque du dernier Ahencerage. René, à plus de quarante ans, visita l'Orient pour y chercher des images et de la gloire. Il revint par Grenade et l'Alhambra. Une femme aimée l'y attendait, et, comme Aben- Hamet, il écrivit deux noms sur le mur de la salle des Deux-Sœurs. C'est lui-même qui a soulevé, depuis, un pan de ce mystère. La bell« inspiratrice du grand homme mourut folle et désolée. Quant à lui, il traversa son siècle avec toutes sortes de gloires, et il assista comme un demi-dieu à la première moitié du nôtre; mais on dit qu'il ne put jamais chasser de sa poitrine cet ennui qui fait sa proie des cœurs vides.