‹ Le génie latinChapitre 54 sur 59 · II. — LUCILE · texte numérisé non relu

II. — LUCILE

Elle vint au monde à Saint-Malo , dans l'étroite et sale rue des Juifs, par une triste journée de l'an 1764*, et ne fut point la bienvenue. Le cadet qu'on voulait naquit quatre ans après. Ce fut René.

Lucile crut en liberté, à l'odeur de la mer. Madame de Chateaubriand s'occupait peu de ses filles. Lucile était délaissée. Enfant trop grande pour son âge, chétive, le cou soutenu par un collier de fer garni de velours brun, on lui donnait les robes de ses aînées. Son corsage à pointes lui déchirait la peau. Cette rigueur de

1. Et non en 1766, comme Chateaubriand l'a dit sans doute pour la rapprocher de lui par l'âge comme par le sentiment. Voici Pacte de baptôiue de Lucile :

- Lucile-Angèlique-Janne de Chateaubriand, flUe de haut et puissant René-Auguste de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaughes, Godhea, Boulet et Malletroit à Dol, et de haute et puissante dame Apolline-Janne- Suzanne de BéJée, son épouse, née le 7 août 1764, baptisée le jour suivant par nous, messire Pierre-Henri Nounil, grand chantre, chanoine de l'église cathédrale de Saint-Malo; a été parrain haut et puissant Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel, ciievalicr, seigneur de Boisteilleul, de Boisfaroge et autres lieux, conseiller au Parlcmonl de Bretagne, et marraine haute et puissante dame M.irie-Angéiique-Fortunée-Cécile de Ginguené, dame Bédée de la Bouctardaye, qui signent, et le père et plusieurs autres.

(Suivent les signatures.)

costume est tout ce que lui rapportait son rang. Ses cheveux, retroussés sur le haut de la tête ^t coiffés d'une toque, achevaient de la rendre misérablement laide. Une intendante vieillie dans xdL maison, la Villeneuve, prenait soin d'elle.

On la conduisait tous les matins avec son frère René chez les demoiselles Coupart, deux sœurs bossues qui montraient à lire aux enfants. Ils lisaient mal, étaient grondés et lisaient plus mal. Pendant ce temps, M. le comte de Combourg remportait des prix au collège de Saint- Brieuc. Lucile et René se sentaient accablés et devenaient stupides. Mais, après toijit, c'étaient des enfants. Ils s'échappaient, couraient sur la plage; les piliers d'un vieux gibet leur servaient à jouer aux quatre coins. Ce trait, comme tous ceux que je reproduis ici, appartient à Chateaubriand et révèle une imagination terriblement romantique.

D'ordinaire, M. le chevalier vagabondait dans les falaises avec tous les polissons de la ville. Il revenait en loques et sans chapeau. La nuit, Lucile, aidée de la Villeneuve, rapiéçait la veste et les culottes; mais elle n'empêchait pas que René fût fouetté le lendemain. Elle tombait dans cet abattement des enfants à qui rien ne réussit, parce qu'ils n'eurent pas le sourire de leur mère. Ses ardeurs contenues se répandirent toutes ^ur

ce frère intelligent et sauvage qui souffrait comme elle d'un cruel abandon. René protégeait sa sœur, griffait, mordait les gens qui la battaient; et Lucile, chérissant un défenseur si petit et si courageux, éprouvait pour lui tous les troubles, tous les accablements de la tendresse.

Dans le château de Combourg où elle fut élevée , Lucile traînait une existence d'une monotonie mortelle. Elle déjeunait dans sa chambre, venait, à la cloche de midi, dîner dans la grand'salle, où M. de Chateaubriand siégeait, plus muet, plus froid que les murailles. On restait là, devant lui, par convenance, jusqu'à deux heures. Lucile alors changeait de solitude en s'enfermant dans sa chambre. L'été, après le souper de huit heures, elle regardait le ciel et les bois, à côté de son frère, pendant que M. de Chateaubriand tirait des chouettes. L'hiver elle restait tapie au coin du feu, près du chevalier, tandis que sa mère gémissait sur une chaise longue. Le maître du lieu se promenait régulièrement d'un bout à l'autre de la grand'salle, sec et droit, dans sa robe de ratine blanche. Il s'enfonçait bien loin dans l'ombre, puis il revenait vers le foyer, comme un spectre, glacial, figeant à chaque apparition les paroles sur les jeunes lèvres. A dix heures précises il

prenait son bougeoir d'argent, se laissait baiser sur ses joues sèches et montait dans sa tour. Alors Lucile s'animait, babillait à son aise avec René, puis elle se retirait pour la nuit, tremblante, prise de frayeurs vagues.

Les martinets, dit le roi Duncan, ne nichent que dans un air salubre. Les martinets s'enfonçaient, l'été, dans les murs de Gombourg. Lucile était devenue grande et belle avec son visage d'un blanc mat décoré d'une chevelure noire. Mais, au gré de son frère, elle avait surtout une beauté d'expression. Ses yeux, chargés de langueur ou de flammes, cherchaient autour d'elle quelque chose d'inconnu. Mordue par ses propres chimères, elle pleurait. Elle avait, dit Chateaubriand dans ses Mémoires, des élans de piété; elle dévorait des livres de dévotion, elle soupirait après l'ombre du voile et la paix du cloître. Le soir, elle allait prier au pied d'une croix dressée sous un peuplier, au départ de deux routes.

Ses nerfs s'ébranlèrent; elle eut des hallucinations. Une douce et bizarre folie soufflait en elle par bouffées. Assise seule, sa lampe à la main, dans Tescalier d'une tour, elle épiait sur le cadran de l'horloge la conjonction des aiguilles à minuit, et elle entendait alors des bruits lointains, des soupirs de victimes. René, par qui

nous savons toutes ces choses, fît tout ce qu'il put pour nous faire croire qu'il était la cause de ces troubles et que cette soeur adorable était comme Phèdre malgré soi incestueuse. Comment ne pas reconnaître Lucile dans YAmélie de Rejié? Ces sentiments restent le secret du vieux château de Combourg.

A vingt ans la solitude de Lucile devint complète. Le chevalier, qui n'avait pas voulu entrer dans la marine du roi, boucla sa maigre valise et partit chercher fortune à Paris. C'était en 1786; on entrait dans l'automne : le 6 de septembre, au moment où la cloche sonnait pour le repas du soir, M. de Chateaubriand tomba frappé d'apoplexie. Il eut une mort selon son caractère, une mort brusque et sans l'attendrissement des adieux. Son corps fut inhumé dans les caveaux de l'église de Combourg.

Reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, Lucile désirait passer dans celui de Remiremont. Ces canonicats laïques étaient des manières de dotation pour les cadettes titrées. Remiremont, Romarici morts, abbaye du diocèse de Toul en Lorraine, faisait remonter à l'an 620 sa fondation par saint Romaric. Les dames de Remiremont, au nombre de soixante-douze, religieuses jusqu'à la fin du xvii* siècle, furent ensuite sécularisées. Afin de se perpétuer les

prébendes, elles présentaient les demoiselles nobles qu'elles adoptaient pour nièces. Ces nièces prenaient la place de leurs tantes spirituelles quand celles-ci se mariaient ou mouraient. L'abbesse seule était vouée au célibat. L'accès du chapitre était difficile. Lucile, en attendant son transfert, restait à Gombourg. Ses sœurs vivaient sur les terres de leurs familles d'alliance, à Fougères. Mais la troisième, Julie, devenue madame de Farcy, qui détestait la Bretagne, alla à Paris montrer son esprit charmant et ses bras adorables. Elle emmena Lucile. René, qui était revenu à Gombourg après la mort de son père, les accompagna.

A Paris, les deux sœurs vécurent en bonne intelligence : elles ne se ressemblaient nullement. Madame de Farcy, mondaine, animée, se composa une cour de gens de lettres. Delisle de Salles, Ginguené, Parny, Ghamfort fréquentaient son salon. Lucile inspira à Ghamfort un amour d'une saison.

Un vieillard dominait tout ce monde de l'autorité de son âge etdesonnom,M. deMalesherbes, qui avait marié sa petite-fille au frère aîné de Lucile. Savant et bon, il se montrait aux siens dans la majesté touchante d'un père de famille de Greuze ou de Diderot, avec un plus grand ton et une bonhomie plus fine.

Madame de Farcy tomba malade et devint pieuse. Elle s'écria, dans la nouveauté de sa dévotion :

a Que répondrai-je à Dieu quand il me demandera compte de ma vie? je ne sais que des vers ! »

Julie savait les vers de Léonard et Parny; elle savait aussi les vers plus mélancoliques de l'école anglaise. On aimait alors les jardins anglais et la poésie empreinte de la brume légère des lacs. Elle traduisit quelques pages des Saisons de Thomson. Lucile faisait courir en secret sa main sur le papier et écrivait avec grâce.

Elle gardait dans cette société brillante sa timidité, sa tristesse et son humeur un peu farouche. Pourtant on put la décider à jouer un rôle dans une petite pièce composée pour la fête de M. de Malesherbes : quelque jolie bergerie, sans doute, ayant les grâces attendries de l'époque. Un doigt de vin de Champagne, qu'on lui fit prendre, l'enhardit : elle fut touchante et ravit le bon vieillard, qui s'intéressa à elle et employa son crédit à la faire entrer dans le chapitre de Remiremont. On exigeait à Remiremont les preuves de seize quartiers et il fallait, pour les faire, remuer bien des parchemins, et trouver ensuite une tante adoptive parmi les dames chanoinesses. C'est au moment où l'ancien régime allait s'écrouler qu'ils s'agitaient ainsi pour un

canonicat. Nous ne savons jamais ce que nous poursuivons, et nous courons après des ombres.

Tout le monde alors annonçait une révolution. « C'est Fagc d'or qui renaît, disait-on, nous revenons à la nature. Le fanatisme expire. La tolérance, l'humanité, la paix universelle, vont régner. Restaurons les vertus antiques et les lois de Minos. »

Au fond de la Normandie, dans la verte retraite de Marigny, où madame de Farcy se reposait, Lucile apprit les nouvelles : le pillage de la maison Réveillon, l'ouverture des Etats généraux, le serment du Jeu de paume et les premiers travaux de la grande assemblée. Elle revint à Paris, avec sa famille, au printemps de 1789. L'impatience ou le devoir ramenait cette société dans l'agitation de la ville. |

Ils se logèrent dans un hôtel meublé de la rue de Richelieu, près du Palais-Royal. Plus de carrosses dans la ville : on les arrêtait comme aristocratiques : les fiacres tenaient seuls le pavé. Partout des queues aux portes grillées des boulangeries; le pain manquait. Le 14 juillet, Lucile était aux fenêtres avec madame de Farcy, René et quelques Bretons, quand ils virent venir d'un bout de la rue une troupe hurlante de gens en guenilles; ils se penchaient pour voir; ils cherchaient à deviner ce qu'il y avait au-dessus des

deux piques qui dominaient cette foule. Ils reconnurent tout à coup deux têtes humaines. C'étaient les têtes de Berthier et de Foulon. Lucile tomba à la renverse.

La famille bretonne quitta aussitôt la rue Richelieu et loua le petit hôtel de Vilette, au cul-de-sac Pérou, dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice.

A cette époque, le chevalier de Chateaubriand tournait au mauvais sujet. Un sien ami, le chevalier de Châtenet, prétendait à la main de Lucile. Le chevalier lui écrivait à ce sujet sur le ton d'un Lovelace et d'un Valmont et d'un style qui rappelait Angola plutôt qu'il n'annonçait René : « Ménage-la, si tu la séduis, mon cher Châtenet; songe que c'est une vierge. » Dom Juan a de même deux visages et deux langages.

Le chevalier se maria en mars, courut jouer dans un tripot le peu qu'il possédait et alla prendre à Coblentz l'habit bleu, la veste rouge, les culottes jaunes et les boutons à fleurs de lis des volontaires de l'armée des Princes. Les prisons regorgeaient. Des inquiétudes incessantes, des crises d'eiïroi ébranlèrent la constitution de Lucile. En septembre, à la nouvelle des massacres dans les prisons, elle tomba dans cet état nerveux dont elle avait ressenti les premiers

symptômes à Combourg. Elle vit des signes dans l'air, entendit des voix. On disait autour d'elle qu'elle avait des pressentiments certains i et qu'elle prophétisait les malheurs. En vertu de la loi des suspects, votée le 17 septembre 1793, trois cent mille personnes furent incarcérées. Tout parent d'émigré était suspect; suspect quiconque n'avait pas une carte de civisme. Lucile dut se cacher. Madame Ginguené lui donna asile. Les femmes étaient admirables de courage. « Ce sont des femmes qui ont caché la plupart des hommes. » Mais il n'y avait pas de retraite sûre. Les délations couraient, et les visites domiciliaires ne cessaient pas. A chaque coup de marteau de porte, on était dans des transes affreuses. Les alentours du cul-de-sac Férou, les rues Cassette, de Vaugirard, dei Fossoyeurs et des Aveugles, peuplées d'ecclé siastiques, étaient particulièrement surveillées; on y était sans cesse soupçonné et inquiété. Les gardes de la municipalité visitaient les toits, les greniers, les égouts, les cheminées, forçaient les secrétaires et enfonçaient les baïonnettes dans les matelas. Puis ils prenaient leurs aises, buvaient volontiers un verre de vin, parlaien avec bonhomie. Il y en avait qui ne savaient pas lire et déclaraient tel papier compromettant. La fuite était difficile ; les barrières, le fleuve

étaient gardés. Pourtant Lucile trouva moyen de sortir de Paris et gagna la Bretagne. Elle s'enferma dans un couvent de Rennes avec sa bellesœur. Il y avait eu des massacres dans la province, et la terreur y régnait. Lucile eut pour la jeune femme un dévouement de sœur ainée. A Paris, M. de Maleshesbes, madame la présidente de Rosambeau, sa fille, madame la comtesse de Chateaubriand, sa petite-fille, et le comte de Chateaubriand, son petit -gendre, furent guillotinés le même jour, sur le même échafaud. La vieille mère de Lucile fut traînée du fond de la Bretagne dans une prison de Paris, Lucile jetée avec la jeune madame de Chateaubriand dans un cachot de Rennes. L& 9 thermidor les sauva.

Le 15 thermidor an IV (2 août 1796), Lucile épousa devant la municipalité de Rennes monsieur Caud ou de Caud, autrefois avocat au parlement de Bretagne, puis garde du roi et présentement l'un des capitaines de la troupe nationale auxiliaire * . Il n'était pas âgé de

1. Jacques-Louis-René Caud, fils de Pierre-Julien Caud, seigneur de Basbourg, avocat au parlement, et de JeannelUjse Baconnière, né à Rennes le 19 juin 1727, inscrit an tableau des avocats du parlement de Bretagne le 7 août 1749. Il prit plus tard la carrière des armes. On le retrouve à partir de 1758 garde du roi, pensionné par les États, chevalier de Siint-Louis, capitaine des gardes du commandant de la province, colonel, commandant le bataillon de garnison du régi-

moins de soixante-neuf ans et c'est un asile que le vieillard offrait à la jeune infortunée.

Cette union fut de peu de jours : madame de Caud devint veuve le 15 janvier 1797 et perdit bientôt après sa mère et sa sœur Julie.

Solitaire et sans appui, elle rentra dans la société de son frère, qui, revenu en France, rayé de la liste des émigrés, avait publié le Génie du Christianisme, était illustre et exerçait de hautaines séductions. Lucile vit dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg une élite d'esprits et y noua de précieuses amitiés avec M. Joubert et avec madame Pauline de Beaumont. Madame de Beaumont n'était qu'un souffle, mais un souffle amoureux; M. Joubert la comparait « à ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans l'air, à peine enveloppées d'un corps ».

Dans la société de Chateaubriand chacun avait son surnom. Madame de Beaumont était l'Hirondelle, M. de Fontanes le Sanglier et c'était un

ment de Monsieur, commandant pour le roi des ville et château de Fougère. Lors des troubles du 10 mai 17S8, lo chevalier de Claud donne sa démission de capitaine des gardes. Au mois d'août 1789, il était l'un des capitaines de la troupe nationale auxiliaire, et l'assemblée municipale de Rennes demandait au comte Thiard de le rétablir dans le commandement de la compagnie de ses gardes. Le 1-5 thermidor an IV, le citoyen de Caud épousa à Rennes Lucile de Chateaubriand qu'il laissa veuve le 26 ventôse an V. Le chevalier de Caud était cousin de Poullain du Parc et de Poullain de Saint-Foix. (Communiqué par M. Saulnier, archiviste de Rennes.)

sanglier d'Épicure, madame de Vintimille Mauvais-Cœur, le jeune Guéneau de Mussy le Petit- Corbeau. On voulait le distinguer de René, qui était le Grand-Corbeau. Il y avait encore un autre Corbeau, M. de ChênedoUé. Lucile le vit pour la première fois dans l'automne de 1802.

Charles-Julien Lioult de ChênedoUé naquit à Vire, le 4 novembre 1769, d'une famille de gens de robe. Sa mère était une femme d'imagination, c ingénieuse à se troubler elle-même, une de ces âmes qui ne vivent que d'angoisses et d'alarmes ». Il lui ressembla. Dès l'âge de neuf ans, il trouvait que les champs étaient très beaux à regarder quand il y avait du soleil. A douze ans, il fut envoyé chez les oratoriens de Juilly.

Quand il revint à Vire, en 1789, il vécut dans l'enchantement. Il y avait une harmonie entre ce ciel normand qui semble avoir, à de certaines heures, une beauté intelligente, et cette âme aussi fraîche que le paysage. Il lisait dans l'herbe la Nouvelle Héloïse et les idylles de Gessner. La révolution l'arracha à ses blés et à ses livres. Il alla, comme René, servir dans l'armée des Princes. L'armée de la République le jeta, avec ses compagnons débandés, sur les glaces de la mer de Hollande. Il alla se reposer à Hambourg, où les roués de l'ancien régime

étaient réunis et disaient des impertinences. Rivarol jetait ses dernières fusées. Chênedollé fut ébloui. Il admira M. de Lally, échappé à la Révolution et soupant : « J'ai vu tomber cette tête. Voulez-vous me passer une aile de poulet? »

Il connut aussi à Hambourg le poète Klopstock, qui avait ouvert un monde à l'imagination, mais un monde de brumes. Lui-même, il mit quelques odes de sa façon dans le Spectateur du Nord et resta modeste, de complexion mélancolique : la maladie d'Obermann,. l'avait atteint. Rentré en France, il songea à un grand poème sur le génie de l'homme ; il n'avait de hâte pour rien, il attendait une place dans la diplomatie ou des travaux de plume et attendait patiemment.

Chênedollé vit Lucile et l'aima. Ce fut une tendresse triste et pure, une sympathie profonde. Lucile, plus âgée que lui, fut touchée. Mais elle ne l'aima pas. Elle refusa de l'épouser, mais elle lui promit de ne jamais épouser un autre que lui. L'idée d'un sacrifice l'avait tout de suite tentée, et il y avait en elle des aspirations qu'une fortune tout unie et ordinaire n'aurait point satisfaites.

« Je suis désintéressée de mon bonheur, lui dit-elle; l'engagement que j'ai pris avec vous de

ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. »

Elle partit l'été pour Saint-Aubin-du-Cormier, à quatre lieues de Fougères, sur la route de Rennes. Elle demeurait là chez madame de Chateaubourg, sa sœur aînée. Elle n'aurait pas eu où reposer sa tête; elle était aussi pauvre qu'on peut l'être. Mais il fallait peu de choses pour la contenter. Elle sentit une joie d'enfant quand on lui donna, à Lascardais, un petit jardin où, elle pouvait lire et rêver sans être vue.

Dès qu'elle fut loin de Chênedollé, elle voulut le voir; elle lui fit un appel de détresse. Il dut venir avec mystère; elle craignait les taquineries de madame de Chateaubriand. Il vint. Elle lui dit :

« Monsieur de Chênedollé, ne me trompezvous point? m'aimez-vous? »

Elle reprit vivement :

a Ne croyez pas au moins que je veuille vous épouser. Je ne ferai jamais mon bonheur aux dépens du vôtre. »

Sans doute ces nobles esprits trouvèrent alors des paroles d'apaisement et de générosité. Il dit avec résignation :

c Je serai heureux d'avoir passé un instant à

côté de VOUS dans la vie : il me semble avoir passé à côté d'une fleur charmante dont j'ai emporté quelques parfums. »

Puis il y eut de nouveaux élans, de nouvelles prières. Lucile fut vaincue. Il emporta cette parole d'elle :

« Je ne dis pas non. »

Il retourna dans son beau jardin de Vire, avec ses espérances et ses craintes. De là, il régna, plein d'inquiétude, sur cette âme incertaine et charmante. Il exprimait dans ses lettres une idolâtrie fervente et des jalousies délicates. Il voulait que les petits contes que Lucile écrivait avec tant d'agrément fussent pour lui seul et qu'on ne les livrât pas brutalement à la foule dans une feuille publique comme on avait fait en imprimant, dans le Mercure, V Arbre sensible et rOrigine de la rose. Lucile répondit d'abord, puis cessa tout à coup d'écrire. Que s'était-il passé? On ne le saura peut-être jamais. Pendant ce temps, Chênedollé, impatient, désolé, errait entre Vire et Paris. Madame de Beaumont l'appelait l'Ours des ours. Quand il s'approchait d'une fenêtre, ses amis disaient : « Il va s'y jeter. » Enfin il courut à Rennes, où elle était. Ainsi poursuivie, elle se plaignit à son frère, avec une dureté qui surprend, de ce qu'elle nommait les impertinences de M. de Chênedollé.

C'était une feinte, car elle sourit de le revoir. Elle craignait qu'il ne se fût détaché d'elle. C'était la nuit. Comme elle l'avait reconduit sur le palier, elle se pencha, une lampe à la main, sur la rampe de l'escalier, et le regarda partir avec une expression inoubliable de douleur, de regret et d'efîroi. Lui, s'en allant, navré, dans la rue toute noire, sous une lourde pluie, eut le pressentiment qu'il ne la reverrait plus.

Lucile écrivit, le 4 octobre, à son frère, alors secrétaire de la légation française à Rome :

« L'amitié que j'ai pour toi est bien naturelle; dès notre enfance tu as été mon défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme, et jamais tu n'as fait un ami qui ne soit devenu le mien... »

Une douleur vint encore la surprendre à Rennes. Elle y apprit la mort d'une amie. Madame de Reaumont, consumée d'hectisie, avait écrit du Mont-Dore à M. Joubert : « Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit. » Elle alla s'éteindre à Rome. Ce deuil augmenta l'égarement de Lucile. Elle ne pouvait pas croire a la mort de son amie ; son imagination éperdue inventait un enlèvement, une disparition. Elle se croyait persécutée. De noirs pressentiments l'assaillaient.

Elle écrivait des pensées qu'elle jetait ensuite

au feu; puis elle lisait Fénelon et elle copiait ce qu'elle y découvrait selon son cœur; un jour, elle copia ceci :

« Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu. Nous en approchons tous les jours à grands pas. Encore un peu, et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons : ce que nous aimons vit et ne mourra point. »

Par une inconstance de malade, elle abandonna Rennes et Fougères, pour venir à Paris, dans l'automne de 1804. Elle eût aimé vivre auprès de René, mais elle avait blessé madame de Chateaubriand de bien des manières et notamment en semblant approuver l'intimité de René et de madame de Beaumont. Chateaubriand loua à sa sœur, dans la rue de Caumartin, un appartement dont elle ne voulut pas. Elle alla demeurer aux Dames Saint-Michel, rue du Faubourg-Saint-Jacques. Madame de Navarre, la supérieure, lui donna une cellule qui avait vue sur le jardin où les religieuses se prome^ naient entre les carrés de légumes.

Dans ses longues journées de réclusion, elle criait cent fois : « Seigneur, hâtez-vous de m'exaucer, car mon esprit tombe dans la défaillance! »

Elle écrivit à son frère une lettre désolée. a Ma vie, y disait-elle, jette sa dernière clarté. »

Elle y rappelait les années de leur enfance et de leur première jeunesse, avec une secrète crainte d'être seule à se les rappeler si bien.

Il vint la voir et la trouva qui se promenait dans le jardin avec madame de Navarre. Elle monta dans sa chambre pour l'y recevoir. Il fat effrayé : c'était une fatigue pour elle de ressaisir, d'assembler ses idées ; elle avait, par intervalles, un mouvement convulsif des" lèvres.

ce Je crois, dit-elle, que le couvent me fait mal. » Elle parlait de prendre un logement isolé près du Jardin des Plantes. Ce fut le dernier désir de la malade.

Elle reçut encore une fois la visite de René, qui partait avec sa femme pour Vichy. Elle le reconduisit sur le palier et le regarda descendre, pendant qu'il lui disait : « Adieu! chère sœur; soigne-toi bien. Ecris-moi. J'espère que l'hiver prochain tu consentiras à vivre avec nous. »

Mais ils savaient bien tous deux que c'était impossible. Au reste, il n'était plus permis à Lucile de pousser si loin ses projets.

Elle mourut à trois mois de là, le 9 novembre 1804, dans sa quarante et unième année, sans parents, sans amis, assistée d'une femme de chambre et de Saint-Germain, le domestique octogénaire de madame de Beaumont. Son frère était loin de Paris. C'est lui

qui l'avait soutenue de quelque argent dans les derniers jours. Elle eut le convoi des pauvres, et son corps fut mis dans la fosse commune.

Quand ChênedoUé apprit cette fin, il eut un soupçon qui rendit sa douleur plus afTreuse. L'idée que Lucile était morte volontairement lui traversa l'esprit. C'était donc qu'il ne croyait pas qu'elle eût des sentiments religieux. Il la connaissait. Pour moi, après avoir rapporté à peu près tout ce qu'on sait aujourd'hui de cette femme presque célèbre, je me déclare tout à fait incapable de distinguer un seul trait de son caractère; elle me demeure, je l'avoue, complètement inconnue.

Xavier de Maistre, né à Chambéry en 1704, était fils du président du sénat savoisien et frère, comme on sait, d'un jeune sénateur qu'on regardait dès ses débuts comme la gloire de la famille. Cadet de bonne maison, n'ayant que son épée et son pinceau, il servait dans l'armée sarde et peignait des paysages à ses heures de loisir. J'imagine que ces paysages étaient modérés de sentiments et délicats de touche, un peu pauvres d'elTot et tristes de ton comme les lacs et les montagnes qu'ils représentaient. Tels qu'ils étaient, les amateurs en faisaient cas.

Les Savoisiens sont probes, fidèles, industrieux, bons soldats et enclins à l'étude des curiosités naturelles que leur sol renferme en abondance.

Xavier de Maistre fut un vrai Savoisien : il aimait ses montagnes, resta fidèle à son roi et s'occupa de chimie. Il n'avait pas ce superbe entêtement, ce génie étroit et fort, cet aveuglement invincible qui fit du comte Joseph l'adversaire de tout son siècle ; mais il avai^ des mœurs douces, un esprit ingénieux, une intelligence étendue, prompte et facile. Il lisait : ce n'est pas là une façon de s'occuper très en usage parmi les jeunes militaires. A vingt-six ou vingt-sept ans, comme il se trouvait avec le régiment de marine, en garnison à Alexandrie de la Paille, il eut une affaire d'honneur à la suite de laquelle il fut mis aux arrêts pour quarante-deux jours. Combien ses camarades, à sa place, eussent bu, fumé, bâillé. Xavier trouva d'autres ressources contre la solitude. Il réfléchit à mille choses, capricieusement, puis il écrivit ses réflexions. Descartes, quand il était au service de Maurice de Nassau, remplissait par les mêmes moyens, mais avec une incomparable gravité, le vide de ses journées de soldat. c( N'ayant par bonheur, dit-il, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé seul dans un poêle où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées. »

Xavier de Maistre, qui n'avait non plus, ce semble, ni soins ni passions, commença d'écrire

unvoyage autour de sa chambre. Le sujet était ingénieux et permettait de tout dire à propos de rien.

Quelques chapitres furent faits pendant les quarante-deux jours d'arrêts. Le reste vint ensuite, sans hâte, et le tout fut couché dans un tiroir, car Xavier n'était pas un écrivain de profession; il n'avait pas songé à faire un livre pour le public : il était modeste, et l'idée d'être imprimé, d'être vendu chez les libraires et lu dans les compagnies l'eut assurément effarouché. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il croyait avoir écrit des sottises.

En 1793, étant allé voir, à Lausanne, le comte Joseph son frère, il lui donna à lire son manuscrit. Le comte Joseph, qui en fut content, le fit imprimer l'année suivante à Turin.

La l'évolution française était déjà vieille en 1794; le livre du jeune officier était nouveau, on en parla; il était court, on le lut. On en goûta fort l'esprit. On s'écria : « C'est du Sterne! »

Oui, mais du Sterne un peu trop innocent. L'on n'est point abeille si l'on n'a point d'aiguillon. Il faut bien le dire : Xavier de Maistre est trop sage. C'est un tort que de n'avoir jamais tort. Il a celui-là. L'on voudrait qu'il allât plus avant dans les choses. Il en effleure beaucoup et n'en pénètre aucune.

Le ton du Voyage autour de ma chambre passe d'un enjouement modéré à une mélancolie tempérée, sans jamais aller aux extrêmes. C'est pour cela que ce petit livre plaît à tant de personnes. Pour moi, ce qui me le rend agréable, c'est qu'on entre, en le lisant, dans l'intimité d'un homme de cœur, c'est que Ton apprend à connaître, à chaque page, une âme bienveillante et modeste. Je n'aime guère la métaphysique amusante de l'auteur; sa fantaisie de Y âme et la bête semble fade après les badinages mieux assaisonnés de nos philosophes du XVIII' siècle. Mais je suis touché de la délicatesse de son esprit et de la candeur de son âme.

Xavier de Maistre est sans fard. Il est vrai avec lui-même ; il est vrai avec les autres. C'est le maître indulgent du bon Joanetti, c'est l'ami fidèle de la pauvre Rosine engraissée et vieillie sur son coussin, c'est l'amant discret de l'imaginaire dame de Hautcastel.

Il a le don de s'attendrir à point. Il s'égaie et pleure en même temps. Et après tout ce sourire mouillé ne déplaît pas sur le visage de la petite muse de Chambéry!

Peu après la prise de Turin par les armées austro-russes, avant de quitter cette ville, Xavier de Maistre écrivit Y Expédition nocturne autour

de ma chambre. Ce second opuscule, plus court encore que le premier, n'est ni moins délicat ni moins agréable. Il va, peut-être, d'une allure plus ferme et marque plus de maturité dans les idées. L'exemple est rare d'une suite ajoutée à un livre sans le gâter.

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