ADOLPHE
Le roman d'Adolphe fut publié pour la première fois en 1815, à Londres, oii Benjamin Constant s'était réfugié après les Cent- Jours. La célébrité de l'auteur, son renom d'homme à la mode, l'éclat de ses aventures mondaines, durent éveiller vivement les curiosités autour d'une œuvre qui passait déjà pour une autobiographie.
Voici ce que Sismondi, alors en Italie, en écrivait à la comtesse d'Albany :
Il n'y a point de livre que je désire voir comme le roman de M. de Constant. Il y a fort longtemps que j'en entends parler, même plus de deux ans avant qu'il ait songé à l'imprimer. Et quoiqu'il l'ait lu à
une moitié de Paris, quoique nous ayons beaucoup vécu dans la même société et que je lui sois réellement fort attaché, je n'ai jamais été d'aucune de ces lectures. J'ai lieu de croire qu'il y a plusieurs portraits d'originaux que j'ai vus, et qu'il ne se souciait pas de m'avoir pour témoin prêt à juger de leur ressemblance.
11 est probable que Sismondi ne se trompait pas et qu'en effet Benjamin Constant avait craint d'admettre parmi ses auditeurs un ami trop initié aux secrets de sa vie intime. UDfe seconde lettre de Sismondi à la comtesse d'Albany vient d'ailleurs justifier les craintes qu'il inspirait, car elle contient toutes les révélations que l'on redoutait sans doute de sa part :
J'ai profité du retard pour lire deux fois Adolphe; vous trouverez que c'est beaucoup pour un ouvrage dont vous faites assez peu de cas, et dans lequel, à la vérité, on ne prend d'intérêt bien vif à personne. Mais l'analyse de tous les sentiments du cœur humain est si admirable, il y a tant de vérité dans la faiblesse du héros, tant d'esprit dans les observations, de pureté et de vigueur dans le style, que le livre se fait lire avec un plaisir infini. Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page et que jamiais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. II est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint
dans son livre; mais, quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait dEllénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie ni celles de la personne n'ont aucune identité : il en résulte qu'à quelques égards elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée ; mais, à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour, on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la haine et la colère peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre.
Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.
L'auteur n'avait point les mêmes raisons pour dissimuler les personnages secondaires. Aussi peuton mettre des noms en passant. Le père de Benjamin était exactement tel qu'il l'a dépeint. La femme âgée avec laquelle il a vécu dans sa jeunesse, qu'il a beaucoup aimée et qu'il a vue mourir, est une madame de Charrières, auteur de quelques jolis romans. L'amie officieuse qui, prétendant le réconcilier avec EUénore, les brouille davantage, est madame Récamier. Le comte de P... est de pure invention, et en effet, quoiqu'il semble d'abord un personnage ira'portant, l'auteur s'est dispensé de lui donner aucune physionomie et ne lui fait non plus jouer aucun rôle.
D'autres contemporains, toutefois, furent moins afûrmatifs que ne l'avait été Sismondi,
et quelques-uns, dont s'inspira plus tard M. de Loménie, crurent reconnaître en Ellénore une certaine madame Lindsay avec laquelle Benjamin Constant avait eu, dans sa jeunesse, une liaison passagère.
« Elle était, écrit Chateaubriand, Irlandaise d'origine, d'un esprit sec, d'une humeur un peu cassante, élégante de taille, agréable de figure ; elle avait de la noblesse et de l'élévation de caractère ; les émigrés de mérite passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. »
Il est fort possible que quelques traits soient empruntés à cette figure, d'ailleurs indistincte pour nous, mais le drame qui se déroule dans Adolphe, ce n'est certes point elle qui en fut l'héroïne.
La femme tumultueuse et emportée, incapable de résignation, qui nous est dépeinte, ne saurait être une indépendante que les libertés de sa vie obligeaient à une attitude moins impérieuse. Et, si quelque reproche pouvait atteindre ce roman si parfait, il nous semble que c'est précisément sur ce point qu'il porterait.
Ellénore, qui se montre douce, réservée, soucieuse de l'opinion, rejette bientôt tout ce qui faisait l'attrait modeste de son caractère. Un manque d'unité se trahit entre la femme discrète
qui figurait au début du livre et la victime bruyante dont le désespoir s'étale sans mesure pour finir dans la mort. Il est visible qu'à un certain moment, alors que la situation devient tout à fait poignante, la vérité éclate sous la fiction qui devait la contenir et la dissimuler. Derrière le masque un peu terne et indistinct d'Ellénore, nous devinons un visage connu, marqué de traits précis et autour duquel flotte le souvenir de joies trop courtes et d'infinis dégoûts. La première image, celle de la maîtresse résignée et touchante, s'efface alors complètement devant l'autre, qui nous apparaît toute frémissante, armée d'une torche vengeresse et poursuivant de sa colère passionnée celui qui ne l'aime plus.
Il y atout près d'un siècle que parut Adolphe, et les générations changeantes qui depuis lors se sont succédé n'ont guère varié à Tégard de cette œuvre singulière. Le livre a gardé toutes les admirations ; le héros est resté en butte à toutes les sévérités. Depuis tantôt cent ans, la sécheresse de cœur d'Adolphe, sa dureté, l'ingratitude qu'il oppose au dévouement de l'incomparable Ellénore n'ont cessé d'indigner les âmes bien nées. D'où vient donc que, pour notre part, en relisant cette histoire d'amour, nous ayons été pris d'une immense pitié pour
ce prétendu bourreau et qu'il nous soit apparu comme la plus lamentable des victimes? Ce sentiment nous serait-il inspiré par quelque illusion perverse, ou ne se pourrait-il pas, au contraire, que l'on eût étrangement méconnu un caractère que sa sensibilité vive, ses scrupules infinis mettaient à la merci d'une femme impérieuse et passionnément égoïste? Pauvre, pauvre Adolphe, qui jeta sa jeunesse, sa vie, la paix de son âme en pâture à cette maîtresse insatiable qui le dévore tout entier! Elle l'aime, sans doute, mais de quel amour féroce, implacable, insupportable! Combien peu de résignation, combien peu de pudeur discrète, combien peu de fierté « qui craint d'être importune » chez cette héroïne au déclin qui s'impose, et s'obstine et s'acharne, ignorant que l'amour a des ailes et qu'on ne saurait le mettre en pénitence pour lui faire réciter la leçon qu'il ne veut pas dire. H y a dans le Journal de Benjamin Constant un passage sur des revendications de procureur faites en vers alexandrins, qui est comme le commentaire des plaintes d'Ellénore. Que l'on est loin déjà du xviii' siècle, de ses façons plaisantes, de sa charmante légèreté, de son élégance et de son scepticisme! et les vieillards d'alors, qui, dans leur jeunesse, sous l'ancien régime, avaient lu les Liaisons dange-
reuses, ne devaient-ils pas songer qu'après tout Valmont, qui était gentilhomme, disait à la maîtresse qu'il n'aimait plus : « On se lasse de tout, mon ange. » Il fallait bien alors que l'ange se résignât, se consolât, ou, s'il était inconsolable, s'en allât mourir sans bruit dans quelque coin, comme fit la présidente. Il n'y a pas à dire, ces gens-là avaient bon air, du courage, de la tenue; ils n'assourdissaient pas tout un siècle de leurs cris et de leurs gémissements. Ils pouvaient être légers et libertins, ils ne furent jamais lâches. Mais le coup de pistolet de Werther fît école, et l'amour devint une chose tragique dont il convenait de mourir bruyamment.
Après avoir abreuvé d'amertume, de dégoûts et d'humiliations le malheureux Adolphe, Ellénore se décide à trépasser, afin de lui léguer d'éternels remords. Benjamin Constant, qui était galant homme, a bien fait les choses; il s'est sacrifié, il a laissé le beau rôle à l'héroïne. Mais son impatience est parfois plus forte, ainsi que sa rancune; elles se trahissent à chaque instant. C'est qu'en cette âme troublée, que désolaient tant de souffles arides et dans laquelle aucun fruit ne pouvait plus mûrir, une vertu vivait encore : la sincérité. Cet homme, que la misère de sa vie obligeait à tromper sans cesse,
ne se ment jamais à lui-même. Il se juge sans faiblesse, sans merci, sans aucune de ces complaisances à étaler les plaies du cœur si fort à la mode aujourd'hui. Il ne met nulle fatuité à nous dire ses fautes; il ne juge pas que son cas est unique, ses souffrances d'un ordre et d'une beauté extraordinaires, ses défaillances des raretés psychologiques à ravir les amateurs. Il est très simple et très sévère à lui-même : c'est pourquoi nous sommes tentés de lui être indulgents. Oui, sans doute, Adolphe fut une âme sans force, avide à saisir le bonheur, inhabile à le retenir. Ardent et stérile, les images à peine apparues se flétrissaient en lui. L'obstacle l'exaltait, irritait son désir; le succès ne lui laissait plus que lassitude et dégoût. Du moins fut-il toujours sa première victime et n'eut-il jamais ni la cruauté froide du libertin ni l'inconscience plus cruelle encore de l'amant que son rêve a quitté. Il est tout plein d'angoisse, tout bourrelé de remords, et la douleur de celle qu'il n'aime plus retentit en lui et le torture.
Répétons-le encore : cet amoureux au cœur sec, ce malheureux prisonnier d'un amour éteint, nous apparaît comme le martyr de la compassion et de la patience, et toute notre pitié va à lui et non à la tyrannique personne qui l'enserre et l'opprime.
c Les sentiments de l'homme sont confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'observations variées qui échappent à l'analyse, et la parole toujours trop grossière et trop générale peut bien servir à les désigner, mais ne sert jamais à les définir. » C'est ainsi que s'exprime Adolphe, et certes nulle âme mieux que la sienne ne semble, dans sa mobilité et sa confusion, faite pour déconcerter l'observateur. Tout paraît fuyant, passager et contradictoire. La passion y éclate, et tout à côté le calcul s'y montre. Après avoir écrit: ce Malheur à l'homme qui dans les premiers moments d'une liaison d'amour ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! > il ajoute, à peine trois pages plus loin : « Je sentais que nous ne pouvions être unis pour toujours. » Et, quand il conseille la prudence à sa maîtresse, ce conseil est déjà dicté par son ennui.
Cependant, l'âme qui est le théâtre de ces mouvements si divers est observée par un esprit sagace, pénétrant, incorruptible. Dans cette âme déchirée et obscurcie, l'esprit reste net; et il semble que deux génies se heurtent en cet homme ; que, placé aux confins de deux siècles, il en subisse les courants si contraires ; qu'il ait gardé le scepticisme sous la passion et ne puisse jamais être ni sincèrement passionné ni froidement sceptique.
Voici, d'ailleurs, de quoi nous renseigner :
c< J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement les convenances intérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d'amour; il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables. » Et plus loin : « Toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir sans inconvénient être prises pour être quittées. »
Qu'on se figure donc un jeune homme nourri de ces maximes, tout pénétré d'incrédulité à l'âge où la plupart gardent encore la foi, et jeté dans l'atmosphère brûlante et chargée d'orages du xix'' siècle. Oui, il y eut en lui plus d'ardeur que de force, plus d'enthousiasme que de constance; tous les mouvements qui emportent et exaltent, joints à une clairvoyance qui vient glacer l'élan, et c'est là, peut-être, la moitié du secret de l'âme d'Adolphe, une des plus troublées qui furent jamais. Cette nature est trop complexe pour pouvoir tenir dans une seule formule, trop souple et trop mobile pour se fixer en traits précis, trop agitée pour rester semblable à elle-même.
c Quiconque aurait lu dans mon cœur, en son
absence, écrit Adolphe, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice et passionné. On se serait également trompé dans les deux jugements : il n'y a point d'unité complète dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère, ni tout à fait de mauvaise foi. »
On a beaucoup reproché à notre héros cette sorte d'impuissance qui le condamnait à ne s'attacher à rien, à ne renvoyer, ainsi qu'un miroir brisé, que des images mutilées; on a fait peser sur lui comme une disgrâce et une malédiction cette fatalité de son caractère. Mais eston bien sûr qu'il n'y ait pas dans cette disgrâce même la preuve d'une distinction rare de l'esprit, qui prend en dégoût les vulgarités, les sottises, les misères triviales qui tôt ou tard se trahissent et éclatent en toute chose?
Adolphe ne sut pas, comme ce René, son illustre contemporain, feindre avec lui-même et se donner le spectacle d'une éclatante comédie ; il n'eut point le génie prestigieux, le lyrisme de l'auteur à'Atala et des Nalchez; mais son goût fut plus sûr, son sens plus net, sa conscience plus sincère. L'abbé Morellet, ce dernier représentant du vieux goût français, n'aurait rien trouvé à reprendre aux pages irréprochables
d'Adolphe. Et sans doute ce fut aussi le goût qui souvent se trouva froissé chez ce délicat, ce furent les déclamations, les formules théâtrales, l'emphase, qui déplurent à cet esprit tout pénétré de l'élégance sans apprêt de notre race.
Littérairement, Adolphe restera un chefd'œuvre. La forme en est limpide, vive et délicate; rien n'y trahit la recherche; la subtilité de la pensée n'y trouble jamais la simplicité du style. Et puis rien n'y révèle l'homme de lettres, et cela nous paraît tout à fait délicieux. Car l'homme de lettres a beau être de génie, il est du métier, et son oeuvre en garde les façons.
On nous a représenté Lamartine lisant, dans les premières années de la Restauration, le Lac à d'anciens émigrés qui portaient perruque et bas de soie, et à des douairières poudrées en robes à ramages. Le tableau est frappant et bien contrasté. Mais il ne faudrait pas ajouter que l'auditoire fut touché, car la chose serait peu croyable. Ces vieillards durent trouver que Florian et Parny s'entendaient mieux que ce jeune homme à tourner les vers. Ils s'en allèrent sans doute en disant que cela passerait comme Atala et le reste. Nous sommes tous ainsi faits : nous n'aimons, nous ne lisons que les poètes de notre jeunesse. Mais quand les Méditations parurent, en 1820, tout ce qui était jeune admira
et pleura; jamais livre n'eut plus belle destinée. Il plongea les hommes dans un trouble délicieux, et toutes les femmes aimèrent le poète.
Le charme était rompu, les langues se déliaient; la poésie coulait à flots. Ce furent d'abord, mais discrètement répandus, les Poèmes antiques et modernes d'Alfred de Vigny, puis les Odes et Ballades de Victor Hugo et les vers des deux Deschamps, sans compter Delavigne pour les moins délicats et Béranger pour tous.
Au milieu de cette magnifique éclosion, si dans la foule des admirateurs se trouvait quelque jeune poète en espérance, il était en même temps enthousiasmé et découragé. Il désespérait de se faire entendre après de si grandes voix et de si heureuses. C'était le cas pour lui de soupirer ce refrain du vieux temps :
Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés...
En effet, il était déjà difficile, vers 1826, à un poète nouveau de parvenir à la célébrité. Tous les lieux communs (on n'est jamais célèbre que par des lieux communs) étaient ou devaient être bientôt épuisés par les Lamartine et les Hugo. Tout ce qui emplissait alors les tètes : Napoléon, la chute des trônes, la mélancolie, l'amour
triste et la religion sentimentale, tout cela était déjà dit.
Il y avait place encore, il est vrai, pour un poète intime, contenu, familier, sachant à fond les choses et les traitant par le menu avec une familiarité élégante.
C'est le lot d'un Horace ou d'un La Fontaine : le meilleur peut-être, à tout prendre, bien que les jeunes gens d'ordinaire en soient peu envieux. Mais ce poète-là, s'il venait, avait lui-même peu de chances de percer. S'il faut de la poésie à tout le monde, il en faut peu à chacun. Le public prend la plus grosse, celle qu'il a vue do plus loin, et il est satisfait.
Assurément nous aimons la poésie en France; mais nous l'aimons à notre manière : nous tenons à ce qu'elle soit éloquente, et nous la dispensons volontiers d'être poétique.
Depuis la Révolution, le Français est devenu terriblement emphatique. Ce sont les mots sonores et non les sentiments profonds qui le touchent. La poésie des choses lui échappe; il lui faut un drame. Un poème qui ne peut pas être récité sur un théâtre est chez nous un poème perdu. Enfin, nous ressemblons dans nos admirations pour les vers à ces amateurs de musique qui ne comprennent que la musique militaire. Dans tous les genres, il nous faut des Marseillaises,
Au milieu de cette génération, fille de Bonaparte et de la Révolution, libérale et royaliste, chrétienne et désespérée, ardente, troublée, mais surtout ambitieuse, se formait à Paris un jeune homme fort instruit, très timide, insinuant, sensible, irritable, et si intelligent qu'en lui la faculté de comprendre devait étouffer toutes les autres. Roux, laid, robuste, bien portant, sensuel d'instinct et sceptique d'intelligence, a3^ant noué le tablier blanc des internes d'hôpital, il était homme de peu de foi; mais il avait à certaines heures dès retours attendris vers la religion et des poussées mystiques. Il aimait la littérature par-dessus tout : c'était Sainte-Beuve. Comme on voit, il n'était pas tout simple, tout uni.
Attaché vers 1826 au journal libéral le Globe par son ancien professeur de rhétorique, M. Dubois, il s'exerçait dans le camp des doctrinaires ; mais son esprit se distinguait du leur par beaucoup de souplesse et tout un arrière-fonds d'idées, par un sens littéraire plus fin et plus hardi, et par un goût de rêverie, un penchant à la tristesse.
C'est une chose éternelle que cette tristesse
du matin de la vie des poètes. Il y a là un
' moment de crise qui n'est ni saris péril ni sans
attrait. On n'en voyait alors que l'attrait, la
grâce morbide. Le ton du siècle restait au désespoir, et c'était un désespoir doré d'illusions, irisé des mille nuances d'une poétique rêverie. Quoi de plus charmant que le dégoût de vivre qu'on puise à vingt ans dans de beaux livres," comme Werther ou René? Les poètes savent orner leur mélancolie, la rendre aimable, inoffensive pour eux. Olympio fut triste aussi; par bonheur, il n'en mourut pas.
Sainte-Beuve eut le spleen aussi sincèrement que les autres. Plus tard, il rechercha jusque dans les circonstances les plus secrètes de sa naissance la raison de cet état d'esprit.
« Ma mère a perdu mon père la première année de son mariage; elle était enceinte de moi, elle m'a donc porté dans le deuil et la tristesse; j'ai été abreuvé et baigné dans les eaux mêmes de l'amnios; eh bien, j'ai souvent attribué à ce deuil maternel la mélancolie de mes jeunes années et ma disposition à l'ennui ^ »
Mais comment éclaircir ces mystères délicats? Une autre mère, d'ailleurs, inocula à Sainte- Beuve la maladie du siècle. Cette mère est la Révolution. C'est elle qui légua à ses fils un sublime mécontentement, le désir d'une beauté mal définie, le malaise des appétits inassouvis.
1. Lettre à M. de Fabière, 25 juin 1862. {Correspondance de Sainte-Beuve. Calmann-Lévy, éditeur.)
Depuis 89, toutes les bornes du possible étant renversées, l'inquiétude et ses angoisses devinrent infinies*.
Telles sont les circonstances dans lesquelles Sainte-Beuve, journaliste et carabin, pourvu de science, de philosophie et d'art, et ayant déjà fait le tour des idées de son temps, composa dans un grenier, à la chandelle, les poésies qu'il publia en 1828.
Ce sont des élégies, et ce ne pouvait être autre chose. Il s'y mêle quelques pièces de facture qui furent ajoutées au dernier moment, lorsque le jeune poète fut admis dans le cénacle, j'allais dire dans l'atelier, et vit Hugo travailler les mots.
Le débutant, pour donner à ses poésies un attrait plus sensible, un charme plus touchant, eut recours à un artifice dont Mérimée donna, dans son Théâtre de Clara Gazul, un autre exemple. Le livre fut présenté au public comme l'œuvre posthume d'un jeune poète, Joseph
1. « Alors paraît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit cents ans. Je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse aspiration vers l'inflni. L'homme souffre de douter et cependant il doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans la main. »
(Taine, Histoire de la littérature anglaise^ t. III.)
Delorme, mort de consomption. Pour donner un corps à cette fiction, l'auteur véritable fit précéder le livre d'une vie de l'auteur supposé.
L'occasion était belle de se confesser publiquement, sous un nom étranger, et de montrer au monde tout ce qui bouillonnait d'idées, de passions et de sentiments, dans la tête d'un jeune bourgeois d'élite, voyant et comprenant tout, n'étant rien et vivant avec vingt-cinq sous par jour.
Et qu'est-ce aussi que ce Joseph Delorme, sinon le jeune Sainte-Beuve, arrangé, apprêté, orné avec toutes les coquetteries lugubres de l'époque? Mais il faut distinguer en lui ce qui est de mode et de tradition, et ce qui tient à la nature essentielle, au vrai fonds de Sainte- Beuve.
Joseph Delorme ressemble beaucoup à ses parents littéraires, à Werther, à René, à Adolphe, surtout à Obermann. Toute sa vie était tracée d'avance par Sénancour en ces quelques lignes : « Il n'a pas eu des malheurs éclatants; mais, en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts tt d'ennuis; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l'âge, il s'y est éteint. »
Mais l'originalité de Joseph est d'être franchement bourgeois, sans aucun reste de cheva-
3bO LE GENIE LATIN
lerie. Il est bourgeois de fait et d'esprit ; sa poésie sera bourgeoise comme lui et consacrée presque exclusivement à peindre la vie moyenne.
Sa biographie est un morceau traité avec beaucoup d'art. Nous sommes tentés aujourd'hui de sourire au récit de ses malheurs, bien plus imaginaires encore que lui-même. Nous sommes, nous autres, moins troublés, et nous ne compliquons plus ainsi la vie. Cet étudiant en médecine, interne d'hôpital qui, protégé par de vieux savants, s'aperçoit qu'il est exploité et tombe dans une sombre et hautaine mélancolie, nous paraît peu sensé.
« A peine eut-il accepté la charge d'une fonction subalterne et se fut-il placé, à l'égard de ses protecteurs, dans une position dépendante, qu'il ne tarda pas à pénétrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux. Son caractère noble se révolta à cette dernière idée... Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. »
Le cas de ce Werther carabin est remarquable, mais est-il inventé à plaisir? Non, certes; et, depuis le pauvre grand Rousseau, la folie des persécutions ravageait le cerveau des plébéiensi d'élite. Ce trait de la vie de Delorme est bien choisi et le rattache à Jean-Jacques.
Il aime, bien entendu, à sa façon, qui n'est
ni la plus simple ni la plus pratique; il est aimé, la mère l'agrée, la jeune fille l'attend et soupire. Mais il est trop de son temps pour se contenter d'un bonheur vulgaire. Il se taira, il restera seul. c< J'ai comme un signe au front », s'écrie-t-il.
Cela même ne semblait pas outré. L'air et les bottes de Werther étaient alors de mise à la Chaumière. J'entendis, l'autre jour, un très grave et très excellent homme, contemporain de Joseph Delorme, conter, en petit comité, quelque légère aventure de jeunesse. Il nous dit très simplement qu'il se promenait sous le balcon de sa belle, une tête de mort à la main. Il ajouta que, la fenêtre ayant tardé à s'ouvrir, il mit le crâne dans le fond de sa malle pour ne plus l'en tirer qu'à bon escient.
Sainte-Beuve lui-même, environ ce temps, reçut, une nuit, la visite d'une jeune et très illustre dame : elle lui remit une tête de mort préparée pour Tétude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur charnières. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux : « Vous remettrez cela à A*** », dit-elle.
Et, pour passer de la vie à la poésie, je retrouve l'inévitable tête de mort dans une épître adressée par Sainte-Beuve à Fontaney, Le poète y décrit la chambre ménagée dans
quelque abbaye ruinée. Un escalier tournant y mène; elle est discrètement éclairée par une fenêtre à ogives et pleine de recoins. On y voit un vieux fauteuil et une table de sapin.
Des papiers, des habits, un portrait effacé Qui fut cher autrefois, un herbier commencé. Pinceaux, flûte, poignards sur la même tablette, Un violon perclus logé dans un squelette.
Pourtant, Sainte-Beuve, il faut le dire, ne donna guère dans cette mode et la quitta vite.
Une indication complète le caractère de son Joseph Delorme et le rattache à toute la bourgeoisie de 1828. Sainte-Beuve nous le représente comme un libéral très sincère, mais très modéré, juste milieu dans sa fièvre même, comme M. Auguste Barbier se montra un peu plus tard dans les ïambes. Joseph vécut assez pour voir M. de Martignac aux affaires et mourut alors un peu rassuré. Ce trait donne bien la mesure de cette bourgeoisie d'alors, qui préparait son avènement et devait bientôt commencer son règne de dix-huit années.
Quant à la phtisie dont mourut Joseph Delorme, elle n'effleura jamais Saint-Beuve, qui, pour tout dire, était bien un Joseph Delorme, mais un Joseph Delorme qui sait ce qu'il faut prendre des choses et ce qu'il faut en laisser, et qui, tout pesé, consent très volontiers à vivre.
Ce fantôme bourgeois coula dans le monde littéraire, admiré par les uns, moqué par les autres. Il y eut à son sujet scission au Globe. M. Guizot trouva le mot excellent de Werther jacobin et carabin. « C'est immoral », disait madame de Broglie. Une autre, plus sensible, fut touchée et s'écria en soupirant : « Si je l'avais connu, je l'aurais consolé! » Sainte-Beuve, en homme avisé, la prit au mot.
En somme, cette création est venue à son heure ; elle ferme, avec Y Emile de M. de Girardin, le cycle des jeunes ténébreux.
Les poésies de Joseph Delorme, bien que très mêlées de sentiment et d'inspiration et très diverses de ton, sont des poésies familières : ce fut leur originalité. Sainte-Beuve est novateur en quelque manière; c'est le menu paysage, c'est l'élégie détaillée qu'il apporte.
Sa nature et son instinct sont d'accord pour pousser aussi avant que possible dans le précis et le particulier. Son parti est si résolument pris que, s'il chante l'Italie, il n'évoquera pas d'ombres héroïques. S'adressant à quelque humble et belle paysanne, il lui dira :
Que m'importent à moi les souvenirs antiques... Et l'éternel laurier auquel je ne crois pas!
Mais conte-moi longtemps, jeune Napolitaine, Les noms harmonieux des arbres de ces bois;
Nomme-moi les coteaux avec chaque fontaine Et les blanches villas qu'à l'horizon je vois.
Et il voudra savoir mille autres détails encore, mille petits faits dont chacun n'est rien, mais qui, en s'ajoutant les uns aux autres, sont toute la vie.
Il voulut rendre intime et domestique l'ode même, qui, jusque-là, civique ou princière, s'était toujours montrée noble et déroulée avec pompe : « Quand ton poêle s'éteint », dit-il dans son ode au sculpteur David.
Dans l'élégie, il se sentit mieux à l'aise et poussa au détail avec toutes sortes de raffinements. Ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni aucun autre poète français, n'avait encore tenté rien de pareil; Sainte-Beuve avait pris ailleurs les modèles. Philarète Chasles, très versé dans la littérature du Nord, lui avait, dit-on, indiqué tous ces poètes anglais de génie à la fois simple et rare. Saint-Beuve les connut et les aima. Il entra dans la familiarité des Shelley, des Wordsworth, des Crabbe et des Cowper, de tous ces poètes vrais, purs et naturels, qui créèrent une poésie à la mesure de l'homme nouveau, une poésie empreinte de toutes les délicatesses du sentiment moderne.
Il n'oublia pas plus tard ce qu'il leur devait : « Les Anglais, écrivit-il en 1861 à M. l'abbé
Constantin Roussel, les Anglais ont une littérature poétique bien supérieure à la nôtre et surtout plus saine, plus pleine... Je n'ai été, poète, qu'un ruisselet de ces beaux lacs poétiques, mélancoliques et doux. »
Ruisselet, puisqu'il le veut, et parfois même un peu mince et tortueux, mais qui rend un murmure qui plaît en surprenant, en inquiétant même, et qu'on ne peut oublier!
Je me rappellerai toujours, pour ma part, ce beau souhait modeste :
Voir ma vigne courir sur mon toit ardoisé I
Et, dans cette même veine des lakistes, ce trait de nature si précis et qui fait symbole :
L'arbre a blanchi le sol de fleurs à peine écloses.
Et encore cette comparaison étrange, inattendue, qui ouvre brusquement dans un tableau d'intérieur un large pan d'idéal. C'est à propos d'une belle jeune femme, ayant la tête penchée
Et dans ses blonds cheveux ses blanches mains
[errantes,
Tels deux cygnes nageant dans les eaux transpa-
[rentes...
Enfin, c'est un agrément que de savoir par
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cœur et de se rappeler parfois ce chef-d'œuvre de la poésie intime :
Toujours je la connus pensive et sérieuse.
Ce qui est encore très intime, mais non plus très anglais, c'est le goût de Saint-Beuve et son art de peindre chez les femmes le désir sans la passion, la grâce lascive, qui est une grâce encore, et la volupté qui monte à fleur de peau. Je songe moins ici à Rose et à « ses cheveux débouclés » qu'à certain bal qui finit dans une atmosphère très chargée.
Tout n'est pas pur dans les aspirations de Sainte-Beuve. Il y a loin de la petite rivière de rOuse, où Cowper promenait ses rêveries d'enfantine volupté et de fine innocence, à la chambre d'étudiant de larueMonsieur-le-Prince, où bien des convoitises étaient remuées. Le vrai fonds de Sainte-Beuve est acre, trouble, tourmenté.
On trouve dans Joseph Delorme une pièce très singulière que tous les lecteurs ont tour à tour marquée de l'ongle et sur laquelle il faut bien que je m'arrête un instant. Vous devinez que je veux parler des Rayons jaunes. Sainte-Beuve lut un jour dans les lettres de mademoiselle Volland une observation neuve et féconde comme ce
magnanime bavard de Diderot en jeta toute sa vie à tous les vents. Voici ce passage que Sainte-Beuve prit soin lui-même d'indiquer : « Une seule qualité physique peut conduire l'esprit qui s'en occupe à une infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune, par exemple : l'or est jaune, la soie est jaune, la paille est jaune; à combien d'autres fils ce fil ne répond-il pas?... Le fou ne s'aperçoit pas qu'il en change : il tient un brin de paille jaune et luisante à la main, et il crie qu'il a saisi un rayon de soleil. « Là-dessus, Sainte-Beuve imagina une sorte d'élégie en strophes dans laquelle il assembla des souvenirs et des rêves liés ensemble par ce fil jaune que Diderot indique. Partant d'un rayon de soleil couchant qui traverse sa chambre, il rejoint l'église où, dans son enfance, il voyait les lampes jaunes et le front jauni du vieux prêtre, puis le jaune ivoire du crucifix et le jaune missel qui consolent les croyants, puis les cierges jaunes au lit de mort de sa vieille tante, puis le poêle jaunissant des mariés qui ne sera pas étendu sur sa tête condamnée (il ne dit pourquoi) à une morne solitude, enfin la rose qui ne jaunira pas sur sa tombe désertée. La succession des idées n'a rien de forcé : elle devrait paraître naturelle et produire l'impression d'une rêverie involontaire.
Il n'en est rien pourtant. Le poème manque de naturel; il est pénible et affecté. La raison en est facile à découvrir. Nous ne nous laissons conduire d'une idée à une autre par des analogies de forme, de couleur ou de parfum, qu'à la condition de ne pas nous apercevoir du fil qui nous mène ou plutôt qui nous égare. Dès que le lien nous apparaît, nous le brisons. Sainte- Beuve, ali contraire, s'est obstiné à montrer son fil conducteur. En s'acharnant à marquer que ceci est jaune et que cela aussi est jaune, il semble nous dire : « Voyez comme je passe ingénieusement d'un jaune à un autre jaune. » Eh bien, ce n'est pas là laisser flotter sa pensée; c'est gagner péniblement une gageure. Il eût été mieux inspiré si, en assemblant des images de nuance pareille, il avait imité l'homme dont parle Diderot, l'insensé qui ne s'aperçoit pas qu'il change d'idée, le fou que chacun de nous est à son heure.
Puisque le volume est ouvert à l'endroit des rayons jaunes, je ne tournerai pas le feuillet avant d'avoir fait encore une remarque. Après que le poète a rappelé l'ensevelissement de sa vieille tante, il songe :
Elle m'aima pourtant... et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra.
Cette pensée choque chez un élégiaque ^ ; elle est ici bien durement exprimée. Il m'est impossible de ne pas y voir un souvenir très direct de ces vers de François Yillon :
Si ne suis, bien le considère, •
Filz d'ange, portant dyadème...
Mon père est mort, Dieu en ayt Famé, Quant est du corps, il gyst soubz lame. f entends que ma mère mourra, Et le filz pas ne demourra.
François Villon, né dans un siècle dur et sombre, dans le siècle des danses macabres, n'était pas fort enclin à la douceur. C'était un mauvais garçon ; mais il se montre, en ce cas particulier, plus sensible de cœur et plus délicat d'expression que son moderne imitateur. S'il se dit que sa mère mourra et s'il s'arrête à
1. C'est au poète et seulement au poète que jff fais une querelle. Madame Sainte-Beuve mourut le 17 novembre 1850, à l'âge de quatre-vingt-six ans. On voit, par un fragment de lettre à l'abbé Barbe, que Sainte-Beuve ressentit profondément cette perte :
« Je la quittais (ma mère) gaie et riant, à six heures et demie. — Une demi-heure après, la douleur revenait plus vive et suspendait en un clin d'œil la circulation de la vie. — Je me croyais seul auparavant, et je m'aperçois, d'aujourd'hui seulement, que je suis vraiment seul et que je n'ai plus personne derrière moi.
» Je n'ai, non plus, personne devant moi, ayant laissé passer la saison du mariage et de ces liens qui renouent avec l'avenir... »
{Les jeunes années de Sainte-Beuve, Lettre xvi. Didier, éditeur.)
cette idée, ce n'est pas parce qu'un rayon jaune lui a traversé le cerveau; c'est parce qu'il songe en chrétien que toute la race d'Adam est vouée à la mort, et il ne sépare pas, dans sa pensée, la mort de sa mère de sa propre mort : Et le ■fils pas ne demourra. Ce trait touchant manque à la strophe de Sainte-Beuve. Mais c'est trop entrer dans le détail et trop céder au plaisir, que sentait si bien Sainte-Beuve, au plaisir de noter les nuances. Il faut me résumer. A part la veine anglaise, à part ces petits poèmes assez purs et déjà curieux, fins de sentiments et finis d'expression, les Poésies de Joseph Delorme manquent de calme, de sérénité. L'expression en est contournée comme la pensée. Le vers se torl^ille, mais son allure, bien que pénible et choquante, n'est pas vulgaire. Toute cette poésie-là boite; du moins elle ne rampe pas. Si l'on veut que je m'explique autrement, c'est une liqueur fermentée, d'un goût acre et piquant, mais qui a bien aussi son bouquet et sa rare saveur.
Il y a dans le premier recueil de Sainte- Beuve un morceau de facture sur la rime et une ode au nouveau cénacle, c'est-à-dire à l'assemblée des apôtres du romantisme. C'est que Victor Hugo avait déjà mis sa griffe sur le jeune rédacteur du Globe. Leur liaison datait des premiers jours de l'année 1827. Sainte-Beuve avait
publié dans le Globe, les 2 et 9 janvier, un article sur les théories et les poésies de Victor Hugo. Le critique n'y montrait aucune tendresse pour l'esthétique du romantisme ; il reconnaissait à Victor Hugo « un talent supérieur », mais gâté par l'enflure. Il lui reprochait les a comparaisons outrées », les « écarts fréquents », les « métaphores mal suivies », de « l'impropriété dans les termes », etc., etc. Je ne défile que quelques grains du chapelet. Victor Hugo alla remercier le critique. H faut avoir monté plus d'un de ces escaliers-là pour-devenir pape. Sainte-Beuve vit l'homme et fut vaincu, dompté. Hugo eut désormais un disciple de plus, j'allais dire un fidèle, mais il faut compter avec l'inquiétude d'une intelligence toujours émue. Lors de la publication de Joseph Del'orme, Sainte- Beuve avait déjà son coin dans le salon du chef d'école, ou, pour mieux dire, son prie-dieu dans la chapelle, derrière Vigny, les Deschamps et le peintre Boulangera Le charme du lieu agit sur son esprit.
1. « Entre les amis les plus assidus de la maison, deux venaient presque tous les jours : M., Louis Boulanger... et M. Sainte-Beuve, causeur aussi charmant qu'érainent écrivain... On venait finir la soirée rue Notre-Dame-des-Champs. M. Victor Hugo, prié par ses deux amis, disait les vers qu'il avait faits dans la journée. Ou c'était lui qui en demandait à M. Sainte-Beuve, lequel, contraint de s'exécuter et eonfus d'occuper de lui, recommandait à la petite Léopoldine et au
Joseph Delorme se survécut si bien qu'il eut, après sa mort, une suite dite Poésies du lendemain ou dans le même ton. Dans cette existence posthume, il se raffine et veut que ses poèmes sentent leur anthologie. C'est dans le moment où il est le plus intime, le plus familier, qu'il entend rappeler Callimaque ou Méléagre. La prétention pourrait être plus mal fondée. Ce n'est pas en faisant du grec qu'on ressemble le plus aux Grecs. Les Grecs étaient peu archéologues et ignoraient tout ce qui n'était pas eux-mêmes. Ils ne haussaient pas le ton mal à propos et savaient garder la mesure. A cet égard, tel vers tout français, juste de sentiment et de diction, naturel d'allure, peut avoir pour les vrais doctes plus de parfum antique que telle tirade sur les Atrides. La familiarité noble, la liberté décente, la beauté facile, furent si bien choses grecques qu'on ne peut les rencontrer dans un autre climat sans leur trouver un air de Grèce.
Il n'y avait pas un an que Joseph Delorme était lancé, quand l'auteur donna, en décembre 4829, sous son nom cette fois, un nouveau
gros Chariot de faire du bruit pendant qu'il parlerait. Mais ils se gardaient d'obéir, et l'on entendait les beaux vers de Joseph Delorme et des Consolations. »
{Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. Il, p. 180-18i.)
recueil de poésies, les Consolations. T ont le livre respire la piété la plus vive et la plus tendre pour Victor Hugo. Sainte-Beuve était tourmenté à cette époque d'un grand besoin de communier et d'épouser. Son mariage mystique dans le sanctuaire de la rue Notre-Dame-des-Champs, près duquel il avait sa cellule, est un des phénomènes psychologiques les plus curieux. La dédicace des Consolations est une oraison jaculatoire dont on ne peut comprendre aujourd'hui le sens et la portée. J'imagine que, tout attaché qu'il était alors à l'auteur de Cromwell, Sainte- Beuve était heureux par-dessus tout d'alambiquer des tendresses dans le style de sainte Thérèse ou de sainte Catherine de Sienne. Dans le fait, il n'imita pas ce maître tant vénéré. Il na donna jamais dans le flamboyant et se garda comme de la peste de toute la défroque du moyen âge romantique. Les Consolations sont des élégies intimes; une conversation, une promenade, une lecture, ou quelque autre incident domestique fait le fonds de ces petits poèmes d'une inspiration douce et assez pure, malgré des pointes de mysticisme sensuel. On y trouve un goût de piété bien contraire à la véritable piété.
La religion est, pour lui, un assaisonnement qui donne à la volupté plus de saveur. Qu'on
me permette de répéter ici, très à propos, ce que j'ai écrit ailleurs : ce Quand M. de Saint-Gyran disait, dans la maison où tout appuyait ses paroles, que Virgile s'était damné pour avoir écrit ses beaux vers, il devait, aux yeux d'un écolier sensible, répandre sur l'ombre de Didon un charme mélancolique et délicieux. La religion offre aux âmes voluptueuses une volupté de plus : la volupté de se perdre. » Chateaubriand savait tout le prix que le remords ajoute au plaisir, lui qui peignit si amoureusement les souvenirs pénitents et délicieux de l'amant de Velléda. George Sand montra dans un même sentiment le moine Magnus à côté de Lélia. Ces mélanges se font aux époques de foi douteuse, dans les âmes aux trois quarts affranchies. Sainte-Beuve y excellai Que de fois dut-il, dans sa chambre, le soir, se plonger dans la lecture des Confessions de saint Augustin, pour s'imaginer qu'un baiser l'avait damné ou mis en péril ! Sous cette double teinte mystique et sensuelle.
1. Trente ans après, Sainte-Beuve vieilli, ayant « chassé tous les nuages ", traitait fort légèrement son ancien mysticisme. Il avoua tout net à madame 'lortense Allart de Méritens que ses parfums de sacristie allaient droit aux femmes :
« J'ai fait,' dit-il, un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer au plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. »
les Consolations sont d'une délicate et pénétrante poésie. La première, à madame V. H***.
Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais,
est peut-être ce que la poésie intime a donné en France de plus vrai dans la mélancolie.
Rappelez-vous cette femme heureuse et qui soupire, et ce poète qui songe que
Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus,
et qui cherche une pensée qui « console au milieu du bonheur ».
Il faut retenir aussi ce souhait :
Naître, vivre et mourir dans la même maison,
et tout ce qui suit. Rien n'est plus doux ni plus sage.
La troisième Consolation, consacrée au souvenir des humbles ancêtres, est aussi d'un ton simple et grave. En somme, le livre est excellent. Il fut composé, c'est l'auteur qui nous l'apprend, sous d'heureuses influences. Sainte-Beuve aimait alors. Il écrivit de Paris, le 18 décembre 1831, à l'abbé Barbe, son ami d'enfance, qu'il respectait jusqu'à le craindre :
« J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue
et désirée, je l'ai sentie; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifice qui aura son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature *. »
Plus tard, sur le déclin, il se plaisait à rappeler les six mois céjestes de sa vie qui lui firent faire les Consolations,
Ses mois étaient d'ordinaire plus terrestres. Puisque certaines faiblesses tinrent tant de place dans sa vie et dans son œuvre, il faut bien effleurer ce point délicat.
Il nous parle, non sans grâce, de ses premières amours, de ses Béatrices de Boulogne-sur-Mer. N'eus-je pas, dit-il,
... n'eus-je pas ma Camille, Douce blonde au front pur, paisible jeune fîllo. Qu'au jardin je suivais, la dévorant des yeux? N'eus-je pas Nathalie, au parler sérieux. Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore?
Çà et là il confesse des amours moins enfantins et tout aussi peu fidèles.
Sainte-Beuve était laid : sa grosse tête rouge et sa face poupine prêtaient à la moquerie. Il
1. Les jeunes années de Sainte-Beuve. — M. François Morand, auteur de ce très curieux livre, pique, à l'endroit que je détache, la noie que voici : « Cette passion n'est pas restée tout à fait un mystère dans la vie de Sainte-Beuve à cette époque. Mais il n'y avait pas l'aveu. » L'aveu écrit et publié^ s'entend. Les confidences abondaient.
n'était pas taillé pour séduire, ou du moins pour avoir l'air de séduire, et il en souffrait, car il y avait du Lovelace en lui. La belle mine d'un Byron ou d'un Chateaubriand eût servi ses appétits en éveil : il dut se contenter de sourdes aventures et mener des triomphes sournois. N'eut-il pas pourtant son heure auprès de quelqu'une des plus belles et des plus désirées? On le dit, et la raison suprême de ces sortes de rencontres est : Pourquoi pas?
Quelques années se passèrent sur le succès tranquille mais heureux des Consolations^ et le poète reparut avec une physionomie nouvelle. Les Pensées d'août furent publiées en 1837.
C'était à son retour de Genève : Famour terrestre et l'amour divin s'étaient taris ensemble dans son âme, le printemps était passé; il descendait la côte. Bien des choses étalent mortes en lui, mais non son admirable faculté de comprendre. Lui-même il disait en parlant de son âme : a L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte. »
Il y a peu de souhaits et de confidences, et pas d'amour, dans les Pensées d'août. Le poète ne se plaint plus; il raconte. Sainte-Beuve disait plaisamment en parlant des Pensées d'août : « J'avais donné Joseph Delorme et les Consolations; il ne me restait plus qu'une queue de rat.
Je l'ai tortillée à ma façon. y> Queue de rat ou queue de castor, la queue est en effet curieusement tortillée.
Les Pensées d'août côtoient la prose ; Sainte- Beuve rendit, comme il le dit, son vers « simple à plaisir » ; il crut avoir trouvé la musapedestriSy un ton de sage vieillissant. Mais le public se révolta cette fois et fît au livre, comme dit l'auteur, un accueil véritablement sauvage.
Le plus gros poème du recueil. Monsieur Jean, surprit et blessa les délicatesses du public.
Ce Monsieur Jean est un fils naturel de Jean- Jacques Rousseau, devenu magister de village st resté simple, naïf dans ses mœurs et dans sa foi. Il s'efforce d'expier par les pratiques d'une humble piété et l'exercice des vertus obscures la gloire scandaleuse de son père. Le poète imagina cette vie en puritain et la conta avec familiarité. Son récit, d'une teinte grise, est triste et pénible. On le suit avec cet indéfinissable sentiment d'ennui, de mélancolie, et aussi de charme triste qu'on éprouve en cheminant dans un pays pauvre, sous un ciel pluvieux, le \ong d'une route creusée d'ornières. Mais le beau monde se fâcha : « Que cela est aride et rocailleux! » disait-on. — Ces aspérités sont semées à dessein, répondait Sainte-Beuve; mon vers vous blesse l'oreille, mais il est harmonieux
à sa manière ; vous n'entendez rien à mes assonances ni à mes allitérations. » — a Mon Dieu ! s'écriaient les académiciens, les journalistes et les femmes d'esprit, que votre maître d'école est insipide et rebutant! j> — Et Sainte-Beuve ne se rendait pas. Ce magister de hameau, c'était son Jocelyn, non un Jocelyn idéal et romanesque, mais un /oce/î/?i particulier, précis, un homme, et des plus ordinaires. Le poète savait bien ce qu'il voulait, et il le fît exactement. Il voulait, pour prendre ses propres expressions, arriver a à cette particularité et à cette précision qui fait que les êtres de notre pensée deviennent tout à fait nôtres et sont reconnus de tous* ». En somme, il y arriva. Il fallait bien aussi sortir du nuage et prendre pied quelque part. La poésie flottait trop et se perdait dans le vague. Nous le sentons à cette heure. Dans le fait, il avait trouvé là un genre de poésie qui a été fort goûté depuis et dans lequel quelques-uns excellent aujourd'hui sans fâcher personne. -
Sainte-Beuve s'est donné carrière dans ce dernier recueil. Il complique à plaisir ses idées. Il se demande ce que Royer-Collard et Boileau
1. M. Deulin avait fait aussi son Jocelyo, ÏAnge tentateur, que Sainte-Beuve trouvait trop lamarlinien.
iCorres:^)ondance, t. I, p. 177.)
eussent dit ensemble des poètes modernes; iî suppose Voltaire assistant au cours de M. Patin. Le style, tourmenté à l'excès, est souvent d'une étrangeté qui déconcerte. On avait déjà remarqué, dans Joseph Delorme, des ellipses un peu fortes, comme celle-ci :
Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir.
Et cela est classique encore auprès de vers tels que celui-ci, qu'on trouve dans les Pensées d'août :
Mais sa taille bondit et chasserait le renne.
A quelques pages de distance, je remarque un maillot vagissant. Le pis est que toutes ces audaces sont minutieusement calculées. Parmi les plus fâcheuses manies de sa dernière manière, il faut noter la suppression de l'article, l'emploi de comparatifs ne se rapportant à rien :
Ce Pline au goût sûr et meilleur.
André Chénier en proie à sa flamme moins belle. Les rayons de cette ombre plus sûre.
Il aime beaucoup trop les verbes sans complément et dont le sens se trouve ainsi suspendu :
Despréaux l'éternel que toujours on oppose.
Notons encore une sorte de jargon qu'il a créé, et qu'on ne peut comprendre sans quelque
sagacité. Que dites-vous des souvenirs retraçants et des souvenirs sortants, du désert qui reçpt les écoliers plus courants, et de la miette finissante d'un pain? Tout cela a rebuté le lecteur, qui n'a pas voulu chercher, au milieu de ces étrangetés disgracieuses, les vers fins et charmants qui abondent. Il y en a de fort bons dans la Fontaine de Boileau et dans les Épîtres à Villemain et à M. Patin. Et, d'ailleurs, les Pensées d'août ne contiennent-elles pas le délicieux sonnet sur cette jeune Genevoise € aux beaux regards contrits » et les strophes d'une grâce exquise et singulière sur un portrait de Gérard? Si le trésor n'est pas pur, ce n'en est pas moins un trésor.
En résumé, Joseph Delorme, les Consolations et les Pensées d'août marquent les modes divers d'une même nature. Nous y voyons Sainte- Beuve identique à lui-même sous trois aspects différents. Ainsi de nous tous : nous ne restons pas un instant les mêmes, et pourtant nous ne devenons jamais autres que nous ne sommes. Nous nous agitons, mais nous ne changeons pas. Sainte-Beuve se montre dans ses trois manières poétiques l'homme sensuel, perspicace et tourmenté, qu'il ne pouvait cesser d'être qu'en cessant d'être Sainte-Beuve. Le reste est accidentel et dépend des circonstances. Nous le
voyons dans Joseph Delorme fouetté d'âpres désirs et gardant de sa première jeunesse l'illusion du malheur. C'est celle qu'on chasse la dernière. On croit longtemps qu'on est comblé d'infortunes rares et doué de magnifiques tristesses. Puis on reconnaît un jour qu'on se flattait et que, même en douleur, on mène un train fort ordinaire. Les Consolations marquent ce moment de la vie. Sainte-Beuve s'y montre aussi tranquille qu'il peut l'être, presque apaisé, presque satisfait. C'est pourquoi son sentiment s'est purifié et son expression adoucie. Mais le désir qui seul donnait la beauté aux choses s'éteint avec l'âge. Rien ne sourit plus. Adieu les mystères charmants et magnifiques qui remplissaient pour nous la nature et nous faisaient vivre dans un monde enchanté ! On se lasse ; on ne se donne plus. On se retire, on est trahi, et, ce qui est plus cruel encore, on trahit. C'est alors qu'on se sent envahi par un grand dégoût de soi et des autres. Mais l'intelligence reste debout et règne sur les ruines des passions. On ne s'attache plus qu'à comprendre et à expliquer. On ne prend plus la parole que pour raconter en curieux, sans flamme et sans émoi , et l'on donne les Pensées d'août.
C'est ainsi qu'en suivant le poète on retrouve
tout rhomme. Aussi ne, faut-il rien rejeter de cette poésie dans laquelle se peint l'âme la plus curieuse, la plus sagace et la plus compliquée qu'une vieille civilisation ait jamais produite.
C'était un grand et maigre garçon à longues jambes, terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue, hardie et affectueuse. Ses ye^ux, retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, restaient spirituels, quoique bien usés. Quand je le vis, il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge. En fait de joyeusetés, il en savait, comme dit
376 LE GÉxNIE LATIN
Brantôme, plus que son pain quotidien; ce qui, à vrai dire, eût été assez peu, car il jeûna plus d'un jour. C'était Panurge, mais Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de visions. Tous les héros et toutes les dames de la renaissance et du romantisme se logèrent dans sa cervelle, y vécurent, y chantèrent, y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais aucun avantage et n'y évita- 1- il aucun danger. Pendant qu'il traînait en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il était perdu dans un rêve enchanté; il se voyait en pourpoint de velours, il buvait dans des coupes d'or et contemplait les éblouissements d'une féerie romantique. Ce pauvre diable avait un bon et grand cœur. Au milieu de ses prodigieuses illusions, il était enflammé de toutes sortes de belles amitiés. Il se montra toujours reconnaissant envers les poètes, auxquels il emprunta son gai savoir et la révélation de son génie, envers les amis qui s'inquiétaient de son incroyable dénuement dont il ne s'apercevait pas lui-même, et enfin envers l'admirable femme qui lui révéla, à la dernière heure, l'amour le plus noble et le plus
pur et qui donna à sa fin des consolations indicibles. Chemin faisant, il fit des vers joyeux, brillants, spirituels, tournés avec un art à la fois savant et facile, et qui sont d'un poète. C'en est assez, ce semble, pour qu'on rappelle en quelques pages la vie de ce Don Quichotte de la poésie romantique, qui fut bon, dévoué, généreux, et n'eut que le tort, peu commun, de voir des lis dans des champs de luzerne.
Albert Glatigny fut nourri dans quelque demeure rustique du Calvados, à l'odeur du cidre, sous les jambons pendus à la poutre enfumée.
Il était pauvrement et honorablement né d'un brave gendarme et d'une vaillante paysanne*.
1. Ici, dès l'abord, se dresse devant nous une étrange difficulté. Je ne puis tenir pour l'acte de naissance de mon héros (puisse ce nom de héros contenter l'ombre d'Albert Glatigny!) l'acte désigné comme tel dans le livre intitulé Albert Glatigny, sa vie, son œuvre, par Job-Lazare, Paris, Bécas, 1878, in-18. — Celte pièce, que je copie d'après la transcription de M. Job- Lazare porte :
Du vingt-huitième jour du mois de juin,
MAIRIE Van mil huit cent quarante-trois, à onze heures
DE du matin, acte de naissance d'un enfant qui
LILLEBONNE. nous a été présenté, et qui a été reconnu être
du sexe masculin, au domicile de ses père et
mère ci-après nommés.
Fils de Isidore-Clément Glatigny, âgé de vingt et un ans, contremaître, et de Louise-Victorine Leber, son épouse, âgée de dix-huit ans, demeurant ensemble à Lillebonne, et mariés en cette ville, le douze mars mil huit cent quarante-deux. Lequel enfant a reçu les prénoms de Ernest- Albert...
EnÛn, les lettres qui firent part de la mort du poète portent
La souche était bonne, et il fallut plus d'une bise et plus d'une gelée pour flétrir le rejeton. Albert Glatigny, dès qu'il porta culotte, fut envoyé à l'école et y reçut, avec tous les gars du village, « la manne de bonne doctrine » qui est uniformément distribuée à tout petit Normand. Mais le jeune Albert y ajouta une miette d'ambroisie. Agé de quinze ans à peine, il explora le grenier de la maison paternelle. Les greniers sont en province et à la campagne des réduits pleins de mystère où les garçons curieux font de merveilleuses découvertes. Je n'en veux pour exemple que Jean-des-Figues et la malle du cousin Mitre. « On l'avait reléguée, cette malle, au plus haut, sous les combles, pêlemêle avec les buffets vermoulus, les tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d'usage.
cette mention expresse : « MM. Glatigny (Joseph-Sénateur)^ madame Glatigny (Rose-Alexandrine); M. Glatigny (Arthur) et leur famille; madame Glatigny (Emma); M. Victor Garien, ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de M. Glatigny (Albert-Joseph- Alexandre),... décédé le mercredi 16 avril 1873, à Vâge de trentequatre ans, en son domicile, il, avenue de Bellevue, à Sevrés. » Ce document, rédigé sous ies yeux de la mère et de la veuve du poète par son beau-frère, contredit l'acte donné par M. Job-Lazare sur trois points essentiels : 1° les prénoms des père et mère du défunt; 2° les prénoms du défunt lui-même (qui sont ici Albert-Joseph et non plus Ernest- Albert); 3° la date présumée de sa naissance qui se trouve ramenée à l'année 1839.
L'acte de naissance publié par Job-Lazare doit être celui d'un cousià du poète.
C'était la malle du Pauvre Mitre K > Jean-des- Figues l'ouvrit et y trouva diverses choses, telles que gants, pantoufles et portraits de femme, pipe turque et lettres d'amour, qui firent de lui, pour le reste de ses jours, un fou et un poète. Albert Glatigny fit dans le grenier du gendarme une de ces trouvailles qui, comme la lampe merveilleuse d'Aladin et la malle du cousin Mitre, prédestinent celui qui les fait à une destinée singulière. Albert Glatigny trouva, au milieu des vieilles caisses, un livre, et ce livre n'était pas, comme on pourrait le croire, le double ou le triple Liégeois, le Messager boiteux, YHistoire d'Estelle et de Némorin, la Clé des songes, les Quatre fils Aymon, la Cuisinière de la ville et de la campagney la Biographie du général Cavaignac, YInvention de la vraie Croix, livres à l'usage des bons villageois; c'était un tome dépareillé des Œuvres de messire Pierre de Ronsard, gentilhomme vendomois. Cet illustre bouquin, sorti en 1560 des presses de Gabriel Buon, dormait là dans la poussière, après trois siècles d'injure et d'oubli, dans un silence troublé seulement par les grignotements des rats et les miaulements des chats. Le jeune Albert Glatigny ouvrit le livre^ et, chose merveilleuse!