‹ Le génie latinChapitre 56 sur 59 · Paul Arène, La Gueuse parfumée, p · texte numérisé non relu

Paul Arène, La Gueuse parfumée, p

il comprit ce vieux et fier langage, ce beau parler latin, ces façons galantes, ces bravoures de rythme, ces images antiques, ces figures de dames et de dieux, toute cette lyre enfin qui sonna si haut sur la France des Valois. Ce garçon de village, dévorant les odes du prince des vieux rimeurs français, montre sa noble origine et prouve qu'il était poète de race. J'affirme qu'il n'y avait pas alors en France, dans les universités et dans les académies, vingt personnes capables de lire Ronsard comme le lisait ce petit paysan \

Mais qu'allait-il devenir? Un jeune campagnard, sachant, comme lui, l'arithmétique et l'histoire sainte, fait le plus souvent connaissance avec la charrue et la faux paternelles. S'il a des goûts supérieurs à sa condition, une bonne conduite et pas de bien, il entre au séminaire et se fait curé. Il y a aussi, dans les villes, des industries qui tentent les gars qui ne sont point manchots. C'est, par exemple, un joli métier que celui de sculpteur de meubles. L'art rustique des armoires et des buffets à fleurs se perd; c'est dommage! Mais, quand on a de Tesprit au bout des doigts, on peut encore

1. Cette histoire du Ronsard trouvé dans le grenier a été contée par Albert Glatigny au poète José-MAiia de Heredia, de qui je la tiens.

gagner sa vie à sculpter en plein chêne des bouquets d'églantines et de marguerites. Est-ce cela qui tenta Albert Glatigny? Devait-il à Lisieux, comme jadis maître Adam à Nevers, manier le rabot et la varlope en composant des chansons? Non; il était d'humeur vagabonde, et, s'il se fit clerc d'huissier (il ne manque pas d'huissiers en Normandie), ce fut uniquement pour sauter tout le jour les ruisseaux et porter par le chemin le plus long les assignations aux pauvres gens. Je ne sais dans quelle rue de petite ville brillaient au soleil sur le mur de pierre grise les panonceaux de l'officier ministériel qui, pour ses péchés, prit comme petit clerc le fils du gendarme; mais j'imagine qu'il soupira d'émise quand, un beau matin (ce devait être un beau matin), il ne vit pas reparaître dans son étude l'espèce de Faune en délire auquel il avait imprudemment confié la signification de ses exploits. Le petit clerc avait, comme le petit Poucet, chaussé les bottes de sept lieues et fait une belle enjambée. Il était entré comme apprenti dans une imprimerie.

Fi'imprimerie était à Pont-Audemer, et Glati- (^oiiïé d'un bonnet de papier et travaillant sar la casse, compléta son instruction par la lecture du journal de Pont-Audemer.

Il tournait à l'homme de lettres, quand il

assista aux représentations données à Pont- Audemer par une troupe de comédiens ambulants. Que vit- il à la lumière des quinquets? Des pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de splendeurs et de magnificences. Ces paysages tachés d'huile, ces ciels crevés, lui révélaient la nature qu'il voyait avec ravissement pour la première fois. Ces grands mots mal dits lui enseignaient la passion; ses yeux étaient dessillés; il voyait, il croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre. Quant à lui, son ambition n'était pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais de porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner la rapière funeste aux traîtres. Or sa face de carême, son corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage fort différent de Mélingue et tout à fait incongru sous le velours et la soie. Quand

VOUS saurez que, doué du plus pur accent normand, du parler traînard de Bernay, il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute justice. Il alla de Pont-Audemer à Falaise, de Falaise à Nevers, de Nevers à Épinal, d'Épinal à Belfort, de Belfort je ne sais où, et de Paris à Bruxelles. À Bruxelles en 1866, il était pitoyable. Il se voyait sublime. Que voyait-il qui ne fût sublime?

Son roman comique fut complet. En plein hiver, habillé tout du long de nankin, il s'éprit d'amour pour une princesse de théâtre dont il brigua les faveurs comme si elle ne devait pas rencontrer, chemin faisant, des secrétaires de préfecture et, dans chaque ville, messieurs les membres du cercle agricole et commercial. Il se croyait Destin; il voyait en elle mademoiselle de l'Étoile. Le malheur fut que cette étoile-là n'entendait rien aux amours poétiques. L'infortuné Destin, abîmé de désespoir, voulut se plonger son canif dans le cœur, se fendit le pouce et n'en resta pas moins un détestable comédien.

La poésie lui réussit infiniment mieux. C'est à Alençon, dit-on, que les Odes funambulesques de Théodore de Banville lui tombèrent sous les yeux. Ces poèmes lyriques et moqueurs, pleins de grâce capricieuse, de joie spirituelle, de fan-

taisie charmante; ce livre, qu'on lit comme une bluette et qu'on relit comme un chef-d'œuvre, iinit l'initiation commencée par le vieux Ronsard . Ces arbres bleus, ces ciels roses, ce grand nombre de lis et de cytises; ces courtisanes spirituelles , ces hommes de lettres disloqués et souriants, ce monde absurde et charmant qui est une fête de fous et dans lequel les imbéciles n'ont d'autre fonction que d'amuser les gens d'esprit, ce monde où tout rit, étincelle et s'en va en fumée, c'était précisément le monde réel comme le comprenait notre Glatigny, qui voyait de ce même bleu et de ce même rose, mais qui ne savait pas dire encore et qui épela en écolier généreux les Odes funambulesques et, sans désemparer, les poésies de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Charles Baudelaire et de Leconte de Lisle.

Il acheva de se déniaiser à Paris, aux abords de la brasserie des Mart3^rs, en compagnie de Baudelaire, de Monselet, de Malassis, de Charles Bataille. C'est alors qu'il donna les Vignes folles Il avait dix-huit ans.

Comme il avait deviné Ronsard, il devina Paris à première vue et fut Parisien du pi*emier coup; mais son humeur vagabonde l'emporta et il reprit sa vie errante.

Comment conter ce roman comique? comme

il le sentit, avec toutes les illusions d'un halluciné qui vit dans un rêve perpétuel? Le récit en serait magnifique, mais il faudrait, pour le faire, une imagination d'une trempe singulière. Devrai-je, par contre, m'arrêter à toutes les misères, à toutes les humiliations qu'il n'a pas soupçonnées lui-même? Ma relation serait bien triste et bien monotone. Et à quoi bon? Ce trait seul ne suffîra-t-il pas? C'était aux environs de 1864; Glatigny, déjà malade et crachant le sang, écrivait à son ami Jules de Prémaray :

« ... Je jouerai le rôle du souffleur; je ne puis sortir du trou et monter sur la scène que dans les pièces qui ne sont pas en habit noir, parce qu'alors on me fournit le costume ^ »

J'arrive vite aux heures de gloire. Notre comédien les eut à Paris, car la gloire est parisienne. Il joua aux Bouffes, dans les Deux Aveugles, te rôle du passant. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle, ne dit rien et passe. On raconte, et je le crois sans peine, qu'un soir Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses goussels et dit : « Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon brave

1. Cette lettre a été publiée par M. Félix Frank, peu de temps après la mort de Glatigny, dans un article que j'ai sous les yeux et qui a été découpé de telle sorte que le titre et la date du journal ont disparu.

homme. » Cette phrase, qui lui valut une forte amende, fut à peu près tout ce que les spectateurs parisiens lui entendirent réciter de prose. Vers le même temps il joua, au Théâtre-Lyrique, dans V Othello d'Alfred de Vigny, le troisième sénateur. Il avait à dire un vers et demi et touchait deux francs par soirée.

J'ai gardé, pour finir, le trait le plus mémorable de sa carrière dramatique. C'était dans je ne sais quelle sous-préfecture. On jouait Andromaque, pour le malheur de Racine. Glatigny tenait le rôle modeste de Pylade, et il n'y brillait pas. Mécontent de son succès et persuadé, en bon romantique, que Racine était ridicule, il se laissa aller à une très grosse, mais très innocente plaisanterie. Dans la scène ii de l'acte III, annonçant l'entrée d'Hermione (je ne sais quelle était cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les bas de sa famille!), le Pylade de basse Normandie récita les trois vers écrits par l'auteur à'Andromaque et en ajouta deux autres tout à fait étrangers au texte. « Gardez, dit-il,

<c Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate : Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate: Oubliez votre amour. Elle vient, je la vois. Et, si celle du sang n'est point une chimère, Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère. )>

L'effet de ces deux vers de Legouvé, soudés

au texte de Racine, trompa complètement l'attente du Pylade goguenard. L'aristocratie de la petite ville, loin de soupçonner une malice, fut saisie des transports de l'admiration la plus vive, etles autorités donnèrent le signal des applaudissements. Glati gny eut toutefois sur les planches, non comme acteur, mais comme improvisateur, un succès mérité. Dans je ne sais quel café-chantant de Paris, l'Alcazar m'a-t-on dit, il donna des séances où il fut merveilleux. Il paraissait sur le tréteau après la chanteuse ou le ventriloque et faisait des vers sur les rimes que le public lui jetait. Il laissa loin derrière lui Pradel dans ce genre d'exercice, et son habileté à donner une apparence de sens et d'esprit, un agrément de rythme, une suite saisissable à ces vers construits à l'improviste sur des consonances assemblées au hasard, surprit les rares connaisseurs, amusa un instant le public et sera notée comme un fait unique. Mais ce qu'il importe de ne pas oublier, c'est que Glatigny ne souffrit jamais qu'un seul feuillet de ces bouts-rimés restât aux mains des curieux et pût être publié. Il savait, lui qui faisait des vers, que ce n'en était pas. Avant d'en finir avec son existence vagabonde, ses erreurSy comme on dit d'Ulysse, je dois nommer un personnage que le poète a lui-même immortalisé dans un sonnet.

Glatigny fut suivi dans toutes ses courses par une compagne qu'il adorait. Cette amie était de -ace douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et de cœur. Elle se nommait Cosette et marchait à quatre pattes, car ce n'était pas une chienne savante. On ne pouv^ait voir Glatigny sans Cosette, et André Gill, qui fît le portrait du poète, ne manqua pas d'y ajouter Cosette pour compléter la ressemblance. Cosette avait des passions et elle y cédait.

Glatigny courroucé lui jetait cette parole foudroyante : « Qu'est-ce que Monselet pensera de vous? » Dans une lettre où Glatigny raconte avec gaieté les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute : « Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup j'ai pleuré. » Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité sont singulières et méritent d'être rappelées.

Le 1" janvier 1869, après bien des aventures de grand chemin, Glatigny, qui se trouvait alors à Bocagnano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au cachot, où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme, doué d'une imbécillité audacieuse, l'avait pris pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne- trouva nulle part.

Le gendarme de Bocagnano était comme les chiens de garde : il n'aimait pas les gens mal habillés, et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste délabrées du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle le procès-verbal d'arrestation, pièce notoire dans laquelle on lit des phrases comme celle-ci : « Nous avons remarqué cet individu, dont son aspect nous a paru fugitif. » Mais ce qui est plus incroyable et tout aussi vrai, c'est qu'il se trouva un juge suppléant pour écouter cette mâle éloquence, répondre ce seul mot : a Effectivement» à toutes les lumineuses observations de la gendarmerie et faire mettre l'inculpé dans un cachot, d'où M. le procureur impérial le fit sortir, comme on pense bien, en toute hâte.

Glatigny montra en cette circonstance beaucoup d'esprit et de bonne humeur. Il se vengea innocemment de son gendarme et du juge suppléant en relatant leurs actes et paroles dans un petit livre très divertissant. Il lui eût été facile et profitable de déclamer, de prendre la chose de haut, au point de vue social, au point de vue politique, mais j'ai dit que Glatigny avait beaucoup d'esprit. De plus, il était sans fiel et incapable de rancune. Cette œuvre de bêtise, cette incroyable arrestation fut d'autant plus odieuse que la victime, épuisée par

plus de dix ans de jeûne et de misère, était alors dans un état lamentable de délabrement. Aux trois quarts aveugle, perclus de rhumatismes, brûlé de maux d'estomac, consumé de phtisie, Glatigny avait usé son pauvre corps jusqu'à la dernière fibre.

Voici ce qu'il écrivait de Santa-Lucia, en octobre 1869, à celui de ses amis, qui se cache sous le nom de Job-Lazare :

« Je crains bien de ne plus avoir à vous écrire. Il m'est impossible de quitter la Corse, faute d'argent, aucun des journaux à qui j'ai envoyé de la copie ne m'ayant répondu. D'un autre côté, je suis plus malade que jamais; pas de médecin, rien, isolement complet, et la poitrine dans un état qui me fait croire que ça ne durera pas longtemps. Portez-vous mieux que moi. Je m'arrête pour cause d'éblouissement dans les yeux.

» Votre ami bientôt /e«,

C'est dans cet état que, vers les premiers jours de 1870, l'enfant normand, prodigue de sa vie, vint, en se traînant, jusqu'à la maison paternelle et tomba, brisé et souriant, sur la bancelle, devant le feu de branchages de la grande cheminée. Bientôt il put s'asseoir au banc du seuil, sous la maigre vigne, le dos appuyé au mur tiédi par le soleil humide du printemps, et là rimer, songer, regretter peut-être les brasseries

du quartier latin et les cabarets des grandes routes. Mortellement atteint, il goûtait des heures de rémission, quand la guerre éclata. Les armées allemandes, en s'étendant sur Paris, chassèrent devant elles, entre autres fugitives, une jeune orpheline. Américaine de naissance, Française d'éducation, qui, deux ans auparavant, avait connu le poète vagabond à Nice, où elle vivait avec son frère. Quand mademoiselle Emma Dennie s'installa à Beaumesnil, Glatigny en sortit. Nous saurons tout à l'heure le secret de cette fuite, nous verrons que le pauvre garçon pouvait dire comme le héros de son ennemi Racine :

Si je la haïssais, je ne la fuirais pasl

Je ne sais rien de plus touchant que l'histoire du mari.:ge de Glatigny, telle qu'on la trouve dans les lettres qu'il écrivit à M. Garien, frère de l'orpheline. Je transcris ces lettres d'après les originaux qui m'ont été communiqués gracieusement par M. Garien lui même.

« Beaumesnil, 14 décembre 1870.

» Mon cher Garien,

» Il vient de se passer un grand événement. Nous nous sommes aperçus, Emma et moi, que nous nous aimions, et le premier confident de cet amour, c'est

VOUS. Elle veut bien être ma femme. Je suis tout étourdi dô ce bonheur qui m'arrive. Je le mérite si peu 1 Mais elle veut bien de moi tout de même. C'est en parlant de vous que nous nous sommes fait notre confidence.. C'est en de bien tristes circonstances. Nous attendrons, pour nous marier, que vous soyez revenu pros de nous et que je sois guéri tout à fait, ce qui ne tardera pas. Quelle joie de se sentir un amour honnête et purl Vous la comprenez, vous qui avez une fiancée. Moi, je ne savais pas ce que ça pouvait être. J'ai dit la chose à ma mère. Elle en est contente. Personne de nous n'humiliera l'autre avec sa richesse. C'est ça qui va me faire travailler comme je ne l'ai jamais fait. Je veux devenir quelque chose pour ce cher être dont le cœur se partage entre nous deux. Nous n'aurons pas besoin de nous quitter. Quand vous serez marié, on pourra mêler les deux ménages. C'est notre rêve. Répondez-moi vite, mon cher frère. Dites-moi que cela ne vous fera pas de peine et que vous croyez que je rendrai Emma heureuse comme elle doit l'être. Je ne suis plus seul. Et je me voyais déjà vieux garçon, inutile. Trouver une femme bonne et douce. Écrivez-moi vite. Je ne sais pas ce qui se passe ici. Je nai qu'Emma dans le cœur et la tête, tant que vous ne m'aurez pas répondu...

« Beaumesnil, 19 décembre 1870.

» Avez-vous reçu nos lettres? se sont-elles égarées dans le tohu-bohu d'il y a huit jours? Les nouvelles se font rassurantes de notre côté. Les voitures vont jusqu'à Saint-Germain, mais il ne s'agit pas de cela. Avez-vous reçu la lettre que je vous ai envoyée à Lisieux et où je vous dis que nous nous aimons,

Emma et moi, et que nous attendons votre retour pour nous marier? C'est en parlant de vous, cher frère, que nous nous le sommes dit. Elle pleurait en se voyant éloignée de vous. C'est à ce moment que je me suis aperçu de la profondeur de mon amour pour elle. Sans ces désastres, je ne me serais rien avoué à moi-même. Je puis vous dire sûrement que je la rendrai heureuse, car ce n'est pas un coup de tôte qui m"a fait tomber à ses genoux. Le doux sentiment réfléchi que j'ai pour elle a poussé mystérieusement ses racines depuis longtemps. Je me laisse aller à ce charme que je n'aurais pas soupçonné autrefois. Jamais il ne métait arrivé d'éprouver cette immense joie d'aimer une femme honnête, bonne, pure, que l'on respecte. Comment a-t-elle^ voulu de moi? Cela me passe. Je n'ai rien de séduisant. Je suis laid et je n'ai jamais su parler qu'à des cabotines. Comme je vais travailler à présent, et avoir du talent! Nous parlons de vous tous les jours et de votre fiancée. Notre bonheur ne va pas sans le vôtre. Mes parents savent tout, car.je naurais pas voulu qu'un seul mauvais soupçon pût courir sur Emma. Je l'aime, si vous saviez!... Et je vous le dis comme je n'ose pas le lui dire à ellemême. Tout est changé en moi. Je vois la vie autrement. Quelle belle chose qu'un amour sain et pur! que c'est charmant et bon! Je pleure d'attendrissement en voyant ce doux être qui me transforme d'une si heureuse manière et que ma mère appelle sa lilie. Tous nos malheurs vont finir bientôt. Alors vous reviendrez. Vous me ferez connaître ma petite sœur de Nice, dont Emma me parle avec son bon cœur. C'est cet amour délicat qu'elle a pour vous qui m'a fait l'aimer. Quelle femme que cette*sœur! Mais vous la connaissez. Je m'arrête. »

Le reste de la lettre est relatif à la défense de Bernay. Rien de plus brave ni de plus honnête au monde que les sentiments qui animent Glatigny en face des malheurs de la patrie. Seul avec un vieillard, il salue le drapeau français qui traverse Beaumesnil. Il bouillonne d'amour et de haine, il est farouche et généreux.

« Beaumesnil, 24 décembre 1870.

» Mon cher Garien,

» ... Que nous conseillez-vous? Attendre, pour nous marier, Emma et moi, que Paris soit libre, ou nous épouser tout de suite à Beaumesnil? Vous auriez une permission pour venir. Ce dernier parti aurait cela de bon qu'Emma et moi nous avons besoin de soleil et que nous pourrions, le lendemain du mariage, aller attendre le printemps à Bayonne ou à Pau. Je peux partir avec ma femme et non avec ma fiancée... Elle m'a dit que vous saviez mon amour pour elle. Vous avez dû penser que j'étais un drôle d'amoureux. C'est que je l'aimais tant. Je ne suis resté aussi longtemps à Serquigny que parce que j'avais peur d'elle. C'était pour m'en éloigner que je voulais aller à Bruxelles. Je ne pouvais pas croire qu'elle pût m'aimer autrement que comme un bon garçon qu'on voit tous les jours. Jamais, sans la frayeur où je l'ai, vue le jour où nous vous croyions à Pont-Audemer quand les Prussiens y sont venus, je n'aurais osé lui dire que je l'aimais. Avec quelle épouvante j'ai attendu sa réponse! Jamais, même dans mes réves^ je ne l'ai vue autrement que ma femme. Aujour-

d'hui encore, après qu'elle m'a dit oui, je doute, je m'arrête; j'en pleure de joie. Comme je veillerai îiYec amour sur ce bon petit être I

» Je vous embrasse.

» P.-S. Le pays est tranquille pour quelque temps «t, j'espère, pour toujours, si cela continue. »

Ce frère respecté comme >un père de famille, ce jeune homme austère et doux, soldat et fiancé, à qui on demandait avec tant d'ardeur et de déférence le consentement au mariage, put écrire enfin et envoyer aux fiancés une lettre que je n'ai pas, mais que je devine, et dont le sentiment affectueux et grave répondit admirablement à l'amour profond du poète et de la sœur. Qu^elle fut sage et bonne, cette lettre, cette double lettre (car il y avait une page pour l'un et une page pour l'autre), qu'elle fut bien venue! la réponse que j'ai sous les yeux n'est qu'un cri de joie, une poussée de franche gaieté, un bon rire entre des larmes : la famille du fiancé était en deuil et Albert Glatigny pleurait son cousin Albert Dupont, pauvre enfant mort pour la patrie. Glatigi^y n'a d'yeux que pour son Emma. Cette gracieuse Parisienne se mêla, à ce que je vois, de cuisine normande : elle voulut faire fondre du beurre dans un plat d'étain, c'est

le plat qui fondit. Et voilà notre amoureux dans l'enchantemeut ^ Comme c'est bien ainsi que vont les heures quand on s'aime! et comme il est vrai que les plus grandes amours sont coirposées, minute par minute, de petites aventure» pareilles à celles du plat d'étain.

La lettre suivante exprime la même joie, mais réfléchie et méditée.

« Beaumesnil, 7 janvier 1871.

» Nous attendions votre lettre avec impatience, afin de savoir où vous écrire. Ici, nous allons tous bien. La joie a fait pour moi plus qu'une année de remèdes. Emma boit de l'eau de goudron comme un ange, et ça lui fait un bien dont elle se ressent... »

Je m'arrête, et le lecteur s'arrêtera avec moi pour sentir tout ce qu'il y a de charmant et de pénible dans l'illusion dé ces deux êtres excellents qui s'aiment, qui vont mourir, atteints du même mal, et qui, heureux l'un par l'autre, se croient l'un et l'autre sauvés. Mais se trompaient-ils tant, après tout? Est-ce que les heures d'amour ne sont pas les seules qui comptent dans la vie? Qu'importe que le temps nous soit mesuré, si l'amour ne nous l'est pas! Souhaitons pour chacun de nous que le songe de la

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