Louise de Savoie, sa mère
Là reine de NAVARRE 21
Jésus-Christ n'est menteur, il n'est point de plus dangereuse génération en toute nature humaine. »
Ce n'était pas apparemment pour gagner des indulgences que Louise de Savoie consignait ainsi ses pensées dans son journal.
Mais François I" se jeta étourdiment dans les guerres d'Italie. On sait comment il fut pris dans la folle journée de Pavie. Le duc d'Alençon se montra inepte dans cette bataille : ce fut son dernier coup d'épée. A un mois de là, il mourut, et Marguerite coiffa, à trente-trois ans, le chaperon des veuves.
Toutes ses pensées allaient alors à ce frère qui lui semblait d'autant plus aimable qu'il était plus malheureux. Elle lui envoya les Épitres de saint Paul, traduites en français. Mais le prisonnier de Charles-Quint n'était pas de complexion à puiser ses consolations dans l'Écriture. Elle lui témoignait dans ses lettres un ardent dévouement. « Quoi que puisse être, jusques à mettre au vent la cendre de mes os pour vous faire service, rien ne me sera ni étrange, ni difficile, ni pénible, mais considération, repos et honneur K »
1. En lisant à la hâte les lettres de Marguerite à son frère, Michelet y vit ce qu'il voyait partout. Cet enfant terrible de l'histoire geint, pleure, soupire, puis trépigne, griffe, égratigne.
Elle n'y put tenir. Munie des pleins pouvoirs de la régente sa mère, elle s'embarqua à Aigues- Mortes, descendit à Barcelone, entra à Madrid et embrassa son frère, qui lui dit que sans elle il était un homme mort.
La bonté de Marguerite ne s'endormait pas dans des caresses. Elle agit, conféra, négocia. Sa force était toute dans son bon cœur et dans sa droiture. Elle disait elle-même : « Je suis la femme que vous savez, qui s'est toujours laissé gagner à tout le monde. » L'astucieux empereur se déroba à cette noble séduction. Marguerite quitta Tolède sans avoir rien obtenu.
Charles-Quint, croyant, à tort, qu'elle emportait l'abdication du roi en faveur du dauphin, méditait de la faire arrêter si elle laissait expirer le terme du sauf-conduit avant d'avoir passé la frontière. Elle atteignit Salse, terre française, une heure avant l'expiration du délai.
La cour de Marguerite était ouverte aux beaux esprits et aux gens de savoir. Clément Marot comptait parmi ceux-là. Ce Normand croisé de
Ce qu'il dit de Marguerite {Réforme, p. 175) n'est que rêve de vieillard, œgri somnia. M. Félix Frank, qui fait admirer en Michelet le divinateur, le voyant, n'a pas été dupe du Michelet indiscret, maladif, monomane. Il a rendu aux relations du frère et de la sœur leur vrai caractère. Je renvoie à l'excellent travail, plein de savoir et de sens, qu'il a mis en tète de son édition des Marguerites de la Marguerite des princesses.
Quercinois, hâbleur et débauché, poète aimable, le plus vain des hommes, était couché dès 1524 sur l'état de madame Marguerite
Il n'est que d'être bien couché,
disait-il à ce propos dans une de ces ballades qu'il tournait si bien.
Ayant reçu une arquebusade à la bataille de Pavie, il revint en France éclopé, dénué, fort mal en point. Il retrouva sa maîtresse,' qu'il nommait Diane en vers, mais il la retrouva pour son malheur. La traîtresse lui ferma sa porte et le dénonça comme hérétique. La persécution contre les réformés, commencée en France pendant la captivité du roi par la régente qui avait acheté l'alliance du pape, devenait furieuse et les premiers bûchers s'allumaient. Marot fut enfermé au Châtelet, et il n'en serait sorti que pour aller en Grève la hart au col, si Marguerite ne l'avait fait réclamer par un sien ami, Louis Gaillard, évèque de Chartres, qui, sous couleur de l'emprisonner, le logea dans une claire maison au milieu d'un ^ beau jardin. Il y fît doucement son carême et fut relâché sans bruit à Pâques. C'est alors que, par reconnaissance et la beauté de Marguerite aidant, il eut de vives saillies d'admiration
pour la perle des princesses. Il la déclara sa dame et maîtresse.
Ma maîtresse est de si haute valeur,
Qu'elle a le corps droict, beau, chaste et pudique ;
Son cueur constant n'est pour heur ou malheur
Jamais trop gay ne trop mélancolique.
Elle a au chef un esprit angelique,
Le plus subtil qui onc aux cieulx vola.
O grand merveille! on peult veoir par cela
Que je suis serf d'un monstre fort estrange :
Monstre je dy, car pour tout vray elle a
Corps féminin, cueur d'homme et teste d'ange *.
Il servait sa dame en tout bien et tout honneur, et cela lui fît le sujet d'un joli rondeau :
Sans rien blasmer, je sers une maistresse Qui toute femme ayant noble hautesse Passe en vertus, et qui porte le nom D'une lleur belle, et en royal surnom Démonstre bien son antique noblesse.
En chasteté elle excède Lucresse :
De vif esprit, de constance et sagesse, C'en est l'enseigne et le droict gonffanon, Sans rien blasmer.
On pourroit dire : Il l'estime sans cesse, Pource que c'est sa Dame et sa Princesse.
1. Ces vers font songer à ceux que La Fontaine fit pour madame de la Sablière, dont l'esprit, dit le Fablier,
A beauté d'homme avec grâce de femme.
Mais on sçait bien si je dy vray ou non. Bref, il ne fut en louable renom Depuis mille ans une telle duchesse, Sans rien blasmer.
Marguerite était poète; elle rimait des mystères et des farces, dans le goût, un peu vieilli dès lors, d'Alain Chartier et d'Eustache Deschamps. Elle allégorisait à force et faisait parler les Vertus et les Vices à la mode de sa grand'mère. Cependant elle était poète en somme, et parfois elle rendit avec un naturel charmant les sentiments de sa belle âme.
La chanson qu'elle fît c étant dans sa litière, durant la maladie du roi », a l'élan de la passion :
01 qu'il sera le bienvenu.
Celui qui frappant à ma porte
Dira : « Le Roi est revenu,
En sa santé très bonne et forte! »
Alors sa sœur plus mal que morte,
Courra baiser le messager
Qui telles nouvelles apporte,
Que son frère est hors de danger*.
1. Les poésies de Marguerite, recueillies par son valet de chambre Simon de la Haye, furent imprimées à Lyon, en 1547 sous ce titre : Les Marguerites de la Marguerite des princesses, très illuslre Roynede Navarre. L'édition moderne que M. Félix Frank en a donnée est précédée d'une notice dont j'ai parlé. J'y reviens, parce que l'éditeur, qui est poète, a très bien senti, ce iQ^ semble, le talent poétique de Marguerite.
Marot ne manque pas de louer les poésies de sa dame. Il n'y a, selon lui, qu'à entendre parler Marguerite pour n'être pas surpris qu'elle écrive si bien.
Entre autres dons de grâces immortelles, Ma Dame escript si hault et doulcement, Que je m'estonne' en voyant choses telles. Qu'on n'en reçoit plus d'esbahissement.
Puis quand je l'oy parler si sagement, Et que je voy sa plume travailler, Je tourne bride, et m'esbaby comment On est si sot de s'en esmerveiller.
La courtoise Marguerite rendit louange pour louange. Clément ayant composé un dizain pour Hélène Tournon, et cette dame, suivante de la duchesse, étant, à l'endroit des rimes, muette comme les poissons compagnons de Vénus, c'est la bonne Marguerite qui prit la plume et répondit que les vers du poète ne se pouvaient payer :
Car estimer on peult l'argent au poix, Mais on ne peult (et j'en donne ma voix) Assez priser votre belle science.
Paroles dignes d'une princesse et qui font songer à cette dauphine d'un temps plus gothique qui, rencontrant le poète Alain Ghartier endormi dans une galerie, baisa la bouche qui savait si bien dire!
Ce galant commerce alla-t-il plus avant et la veuve du duc d'Alençon eut-elle avec le gentil poète, un peu libertin et bavard, des entretiens plus secrets? Non, et l'on sait comme cette honnête dame en usait quand elle était serrée de trop près. Elle ne se fâchait pas, mais elle disait : « Non », et menaces ni larmes ne la faisaient revenir de ce nenni avec un doux sourire.
Elle sut se remettre à temps d'une alerte plus chaude. Quand, par une belle nuit, l'amiral Bonnivet monta, en chemise dorée et en bonnet de nuit brodé, par une trappe, en la ruelle demadame Marguerite et se coula dans le lit auprès d'elle, elle qui était forte, sitôt réveillée, se mit en devoir de frapper, mordre et égratigner le galant, tant qu'il lâcha prise. La dame d'honneur, femme âgée et sage, accourut en chemise aux cris de sa maîtresse. L'amiral descendit vitement par sa trappe. Trouvant son miroir et sa chandelle sur sa table, il se vit à la figure des trous à ne pouvoir se montrer de quinze jours. L'amiral allait roidement à l'abordage, comme on voit. Et dans cette aventure il risquait sa tête, qui eût sauté de dessus ses épaules sur un mot de madame Marguerite. Elle ne dit pas ce mot, et c'est ce qui achève de nous la rendre tout à fait aimable.
La part qu'elle prit dans les querelles reli-
gieuses, qui éclataient alors, fut toute d'amour et de paix.
Elle inclinait vers la réforme, qui comptait à sa tête les hommes les plus intelligents, les plus savants et les plus graves du siècle. Pourtant elle ne se détacha jamais tout à fait de la papauté, qu'elle voulait amender, non détruire.
. La réforme selon son cœur réconciliait Luther et le pape. Hélas! elle avait trop d'esprit pour espérer la concorde qu'elle souhaitait ! En attendant, elle donnait asile aux fugitifs et s'efforçait d'arracher les réformés à la prison et au bûcher. Elle fit de grands efforts, mais en vain, pour sauver Dolet et Berquin.
Elle put du moins tirer une fois Berquin des griffes du parlement. Après cette bonne œuvre elle écrivit à Anne de Montmorency :
« Mon fils, depuis la lettre de vous par le porteur, j'ay reçeu celle du baillif d'Orléans, vous merciant du plaisir que m'avés fait pour le pauvre Berquin, que j'estime aultant que si c'étoit moy-mesmes, et par cela pouvés-vous dire que vous m'avés tirée de prison, puisque j'estime le plaisir fait à moy. »
Lefebvre d'Etaples (Fabri, comme ils le nommaient) était fort tracassé pendant la captivité du roi ; Marguerite obtint de son frère qu'il écrivît au parlement de laisser tranquille cet excellent vieillard.
Elle manda à quelque temps de là à Anne de Montmorency :
« Le bonhomme Fabry m'a escript qu'il s'est trouvé un peu mal à ^Blois, avecques ce qu'on l'a voulu fascherpar de là. Et pour changer d'air iroit voulentiers veoir ung amy pour ung temps, si le plaisir du roy estoit luy vouloir donner congié. Il a mis ordre en sa librairie, cotté les livres et mis tout par inventaire, lequel il baillera à qui il plaira au roy. »
La visite à « ung ami » n'était qu'une feinte. Le bonhomme s'en alla à Nérac, où il acheva tranquillement de vivre.
Elle s'intéressa pour Erasme dans l'affaire que les cuistres de Sorbonne suscitèrent à cet homme de savoir et d'esprit. Charles de Sainte-Marthe, qu'on voulait brûler comme hérétique à Grenoble, trouva près d'elle, à Alençon, bon accueil et bonne chère.
« Elle fît une instante prière afin que la Cour (de Bordeaux) voulust mettre en liberté un nommé André MélanchtonS accusé d'hérésie et prisonnier en la Conciergerie du palais*. »
On n'en finirait pas de nommer toutes les victimes qu'elle arracha aux bourreaux.
Son frère songea à la marier à Henri VIII