LE PROBLÈME SUPRÊME
Pendant des siècles notre civilisation était restée cantonnée dans le bassin de la Méditerranée. Elle ne connaissait qu’une petite partie de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique; aucune curiosité ne la poussait à chercher jusqu’où pouvait s’étendre notre globe, par terre ou par mer, au delà des vagues frontières où s’arrêtait son effort.
Cette toute petite partie de l’univers suffisait aux ambitions de nos ancêtres, qui n’étaient pourtant dénués ni d’intelligence ni d’activité. Confinés dans cet étroit espace, réduits aux seules ressources qu’ils pouvaient y trouver, ils surent créer des arts, des littératures, des philosophies, des États, des lois et des religions.
Beaucoup de ce qu’ils ont créé subsiste encore, et nous y avons recours, nous, leur postérité lointaine, pour mettre un peu de beauté et maintenir un peu d’ordre dans le monde où nous vivons.
Mais entre le xv0 et le xvie siècle un grand changement commença à se produire dans l’histoire de l’Europe. Le besoin d’arriver aux Indes par la route de l’Atlantique poussa nos aïeux à explorer les mers. Peu à peu les explorations devinrent le souci principal des gouvernements, la passion du public et l’occupation d’un grand nombre de gens, qui se firent presque une profession de ces voyages audacieux. Et un beau jour, un grand jour, il arriva que le plus hardi et le plus fortuné de ces explorateurs de l’Atlantique découvrit l’Amérique. Au milieu de l’océan s’étendait un continent immense, qui allait de l’une à l’autre hémisphère, sous tous les climats et toutes les latitudes, et qui n’était, dans presque aucune de ses parties, que peu ou pas habité. C’est alors que nos pères comprirent combien la terre était vaste et riche et combien était, en comparaison, petit et pauvre le monde méditerranéen où ils avaient vécu tant de siècles. Et c’est alors qu’ils commencèrent à franchir les limites entre lesquelles ils s’étaient si longtemps renfermés, rêvant d’envahir le monde et de le conquérir.
Mais ce ne fut pas seulement des colonnes
d’HercuIe, cette limite géographique du monde antique, qu’ils commencèrent à sortir. Bientôt ils franchirent aussi les limites morales et intellectuelles qui avaient jusqu’alors circonscrit leur pensée et leur action. A mesure que l’antique civilisation méditerranéenne, transportée dans le monde nouveau, y trouve un champ d’expansion beaucoup plus large, en Europe des mouvements politiques, économiques, intellectuels, religieux se succèdent sans interruption, qui détruisent des lois, des traditions, et presque tous les éléments de l’ancienne discipline; qui, en d’autres termes, renversent les limites assignées autrefois à la pensée, au sentiment et à la volonté de l’homme. Les plus importants de ces mouvements sont la Réforme, les systèmes philosophiques des xvne et xvme siècles, les progrès de la science, la Révolution française et ses guerres, les débuts et le développement de la grande industrie, le triomphe des idées démocratiques. Peu à peu, tandis que l’aspect de la terre se modifie, une grande transformation s’accomplit dans l’antique civilisation chrétienne de L’Europe, qui, d’autoritaire et traditionnaliste, devient libre et progressiste. La religion, restée durant des siècles une forte discipline morale, hérissée de renoncements, de scrupules, de règles, de préceptes, de cérémonies et de rites, devient une sorte de libre contemplation de la Divinité,
laissée à l’arbitre de chaque conscience. Chacun devient son propre prêtre. Le cérémonial social, qui avait été longtemps si compliqué et si tyrannique, se simplifie de plus en plus, de manière à ne plus gêner l’individu dans ses mouvements et dans ses activités. L’État, qui jadis, avec la religion, surveillait jalousement les mœurs et la vie de tous ses sujets, laisse une liberté de plus en plus large aux citoyens. Désormais, à condition de fournir à la société sa part personnelle de travail quotidien, de se soumettre docilement à la discipline politique et économique imposée par l’époque, chacun est libre de vivre et de penser comme il lui plaît. Autrefois des lois sévères réglaient le luxe et les plaisirs des hommes : chaque classe sociale était obligée de ne dépenser son argent que conformément à ces lois ; il y avait des moments de l’année où il était interdit de s’amuser; et même, quand c’était permis, les lois étaient là pour empêcher que le plaisir ne dégénérât par trop en excès. Maintenant toute l’année peut être fête et carnaval : il suffît d’avoir de l’argent à dépenser.
En même temps que la liberté des plaisirs, les hommes ont acquis une liberté de vice, qui scandaliserait nos pères s’ils revenaient ici-bas. Toutes les autorités s’affaiblissent ; le peuple discute librement les lois et s’habitue à l’idée que le gouvernement n’est pas son maître, mais
son serviteur; les fils apprennent vite à se soustraire à l’autorité paternelle; chaque génération croit en savoir plus long que la génération précédente et compte pour zéro les expériences de celle-ci. Peu à peu les traditions perdent leur vertu et les académies leur prestige. Chacun pense à son gré dans les questions religieuses, artistiques, politiques et morales ; chacun est libre de régler sa conduite à ses risques et périls, comme bon lui semble, n’ayant plus à respecter que les restrictions édictées par les lois, et qui ne sont ni nombreuses ni, le plus souvent, trop gênantes.
Quelle est la raison profonde de ce double mouvement simultané? Pourquoi depuis quatre cents ans la vieille civilisation chrétienne de l’Europe n’a-t-elle cessé en même temps de renverser les anciennes limites matérielles et les anciennes limites idéales? Pourquoi se lancet-elle vers la conquête des nouveaux continents et détruit-elle en même temps chez elle presque toutes les antiques disciplines? Parce que, pendant ces quatre siècles, l’homme a peu à peu découvert que la terre était beaucoup plus vaste et beaucoup plus riche qu’il ne le croyait; qu’elle contenait, aussi bien dans la vieille Europe que dans la jeune Amérique, plus de trésors qu’il n’en avait jamais rêvé; et qu’il pouvait créer des instruments avec lesquels s’en emparer rapidement . Plus il se sent en mesure de dérober à la nature
ses immenses trésors, plus s’allume et s’alimente, de génération en génération, en Europe, en Amérique, dans toutes les classes, un désir de richesse et une ambition de puissance, tel que le monde n’en avait encore jamais vu. Mais pour satisfaire ce désir et cette ambition, il était nécessaire de briser beaucoup des liens, religieux, moraux, esthétiques, politiques, qui enchaînaient l’énergie et l’initiative de nos ancêtres. Comment tant de millions d’hommes auraient-ils pu émigrer en Amérique, si l’esprit de tradition ne s’était pas affaibli en Europe, si tous avaient continué à penser, comme autrefois, que le plus grand bonheur d’un homme consiste à être enterré dans l’église où il a été baptisé? Il y a des personnes aujourd’hui qui déplorent que dans toutes les églises chrétiennes les rites et les cérémonies aient peu à peu perdu de leur rigueur, tout en se simplifiant; il en est d’autres qui déplorent que le cérémonial mondain et l’étiquette disparaissent. Mais des hommes qui doivent travailler, voyager, courir, comme nous le faisons à présent, ne seraient-ils pas intolérablement gênés par des rites qui occuperaient une trop grande partie de leur temps et par une étiquette compliquée comme celle qui est encore en vigueur dans les pays orientaux, où une partie de la journée se passe en compliments et en cérémonies ? Les Européens se moquent souvent de l’architecture de New-York; et je confesse
qu’elle m’a semblé plutôt bizarre, à moi aussi; mais l’énorme cité aurait-elle pu se développer et se renouveler aussi rapidement pendant le siècle dernier, héberger les multitudes sans fin qui s’y sont rendues de tous les coins du monde, si les architectes avaient voulu observer les règles de leurs grands maîtres du xvie siècle, qui mettaient à construire un palais ou une église plus de temps qu’il n’en faut aujourd’hui pour construire une ville entière?
La société moderne, comparée à celles qui la précédèrent, peut sembler, sous bien des rapports, et elle l’est en effet, laide, grossière et brutale; sinon vraiment athée et impie, du moins frivole et superficielle dans les choses de la religion et, à certains égards, moralement relâchée, sinon tout à fait dépravée. Mais cette espèce de désordre, que tant de gens déplorent, n’est qu’une conséquence de l’élan de notre énergie à la conquête du monde et de la nature. Une société ne peut créer, raffiner, perfectionner des arts, des traditions d’élégance et de vie mondaine, une morale et une religion, qu’à condition de se recueillir, de se replier sur soimême, de se limiter dans une certaine mesure, de sacrifier ses autres ambitions et aspirations. Une civilisation dont l’aspiration suprême est d’étendre, dans le moins de temps possible et le plus qu’elle peut, son empire sur la terre, de dépasser toutes les limites que la nature cherche
à opposer aux ambitions inquiètes et à l’énergie de l’homme, doit nécessairement sacrifier la beauté, le raffinement, les élégances, les subtilités morales à la rapidité, à la force, à l’activité, à l’audace. La découverte et le développement des pays nouveaux, les progrès merveilleux de l’Amérique, les découvertes de la science, le perfectionnement des machines, les idées de liberté triomphant à travers les révolutions politiques, les changements des mœurs, l’affaiblissement de l’esprit d’autorité, la disparition de tant de limites qui entravaient jadis l’activité des hommes, ce sont là des phénomènes tous étroitement et indissolublement liés entre eux.
« Et ce sont des phénomènes qui font à eux tous la grandeur et la gloire du monde moderne — pensent bien des gens. Nous avons la puissance, la richesse, le savoir et la liberté : les quatre biens que nos pères ne connurent pas ou ne connurent que mal. De quoi donc nous plair*drions-nous ? » C’est aussi une opinion très répandue que le plus précieux de tous ces biens, plus précieux que la richesse, que la puissance,
2‘io
que le savoir, c’est la liberté. Si nous devons ne pas regretter le passé, c’est surtout parce que nous avons brisé les chaînes dont nos ancêtres étaient charges. « Y a-t-il pour l’homme — répète-t-on souvent — une joie supérieure à celle de pouvoir penser, sentir et ag'ir en suivant sa conscience, au lieu de devoir se soumettre à une volonté étrangère, que ce soit une loi, une tradition, une église? Le monde moderne est donc bien le plus grand et le plus heureux qu’il y ait jamais eu. »
De plus en plus, notre époque semble se plaire à cette conception optimiste de son activité et de son rôle. Et elle semble avoir raison en partie, mais en partie seulement. Car dans l’ivresse de notre triomphe et des richesses que nous avons conquises, nous paraissons ne pas nous apercevoir que cette civilisation sans limites se laisse peu à peu entraîner par son énergie à des excès qui pourraient bien, au mépris de tous les efforts passés, nous ramener à un état de barbarie. L’élan qui a brisé tant de liens anciens est grand ; mais le danger est qu’il soit trop grand et qu’il dépasse le but.
Nous avons vu plus haut qu’au nombre des limites que la civilisation moderne a écartées, il faut compter celles que les civilisations antérieures avaient opposées au luxe. Comme les idées des hommes ont changé sur ce point ! Pendant des siècles, la simplicité et l’austérité
avaient été les vertus des saints et des héros. Le christianisme en était arrivé à glorifier la pauvreté. L’homme, en augmentant ses besoins, ne faisait — disait-on — qu’accroître le nombre de ses maîtres et de ses tyrans, que multiplier les causes de douleur et les occasions de péché. Plus il savait vivre simplement, plus il était libre, fort, heureux et agréable à Dieu. Dans les temps anciens et jusqu’à la Révolution française, la religion, les lois, les traditions s’appliquaient à limiter les désirs humains; c’étaient des limites qui surgissaient de toutes parts et si étroites qu’elles ne furent pas une des moindres souffrances des générations qui durent s’y soumettre. C’est pourquoi nous les avons brisées. Mais qu’est-il advenu? Que l’étalon de mesure pour distinguer l’usage raisonnable du gaspillage insensé, le besoin légitime de l’abus, vient à nous manquer. Nous ne savons plus quelle est la limite à laquelle doivent s’arrêter les désirs du paysan, de l’ouvrier, du bourgeois, de l’homme riche, du millionnaire, du milliardaire; ceux de l’enfant, de la femme, du vieillard. Tous les hommes et toutes les classes sociales se reconnaissent le droit de désirer, de penser et même de gaspiller à leur gré. Les esprits ne parviennent plus à discerner clairement ce qu’on doit désirer et ce dont on doit s’abstenir. Une espèce de prodigalité universelle devient obligatoire dans toutes les classes,
et tout l’effort de la civilisation moderne menace d’aboutir à une orgie effrénée, grossière et violente. Déjà le nombre est grand des hommes qui en Europe et en Amérique mangent, boivent et fument immodérément, qui abusent des boissons enivrantes ou excitantes, qui s’épuisent dans l’agitation perpétuelle de divertissements et de distractions qui tient une si grande place dans la vie moderne. Mais leur nombre augmentera encore rapidement, indéfiniment. La production n’augmente-t-elle pas de toutes parts? Le progrès n’est-il pas pour nous, justement, l’accroissement continu de la production? Et à quoi bon produire davantage des richesses, si elles ne sont pas consommées? En affranchissant ainsi de leurs anciennes limites tous les désirs et tous les appétits de jouissance, le monde moderne a donné une impulsion vigoureuse à l’industrie. Pour satisfaire les exigences croissantes des masses, on a inventé la machine à vapeur et mis en valeur les pays nouveaux. Mais précisément parce qu’il n’exisle plus aucune limite précise aux désirs des hommes, l’industrie, qui était autrefois l’humble esclave des besoins humains, en est devenue le maître despotique. Elle crée et multiplie nos besoins afin de les satisfaire; elle nous excite et nous pousse à une consommation toujours plus grande de tous les biens afin d’entretenir sa propre activité. Par suite, dans notre civilisa-
tion, la richesse n’est plus le moj^en de satisfaire des besoins raisonnables et légitimes : elle est une fin en soi. Il faut la produire pour la consommer et la consommer pour la produire. Le temps que l’homme ne dépense pas à produire, il doit le dépenser à consommer les richesses produites par les autres : il ne peut donc jamais être tranquille un instant; d’une occupation, il lui faut passer à un divertissement et d’un divertissement à une occupation. 11 est même contraint d’allonger sa journée en s’habituant à tout faire vite, au pas de course et en prenant sur les heures de sommeil le plus qu’il peut. Qui ignore que les hommes, dans les grandes villes spécialement, ne dorment presque plus ?
Mais ce ne sont pas encore là les plus graves des inconvénients qu’entraîne cette augmentation illimitée des désirs. Autrefois la religion s’efïorçait d’habituer les hommes à regarder en eux-mêmes, à explorer leur propre conscience, à se rendre compte de leurs vices et de leurs péchés, à chercher à les corriger. On pourrait même dire qu’à un certain point de vue le christianisme a été surtout une douloureuse méditation sur la perversité de la nature humaine et un effort pour la purifier par la méditation, par l’action, par la souffrance et l’amour de Dieu. Il suffit de lire les Lettres de Sainte Catherine, la Divine Comédie ou les Pensées de Pascal, pour comprendre à quel point le raffinement
moral, qui est le fruit de ces méditations, préoccupait aux siècles passés les esprits les plus élevés, et, par répercussion, jusqu’aux puissants de la terre. Une part considérable des énergies de chaque génération était absorbée par cet effort intérieur au détriment de leur activité. Pendant des siècles entiers, les saints, les moralistes, les prédicateurs abondèrent en Europe, alors que manquaient les hommes d’action capables de conquérir le monde et ses trésors, la nature et ses secrets.
Cette surveillance intérieure n’était pas toujours commode, tant s’en faut. Depuis cent cinquante ans, beaucoup de philosophes et d’écrivains l’ont même dénoncée comme l’un des tourments les plus raffinés dont la religion opprimait la vie humaine. Mais ces philosophes et ces écrivains ne se sont pas rendu compte des raisons profondes pour lesquelles le christianisme s’est efforcé avec tant de persévérance d’habituer l’homme à réfléchir sur soi-même, à se connaître et à se juger. Si grandes que soient la force des lois et la vigilance de l’opinion publique, il n’y aura jamais d’ordre supportable dans une société, si l’homme ne se surveille pas un peu lui-même ; s’il n’a en lui des freins intérieurs qui l’empêchent de profiter de toutes les occasions de faire le mal impunément qui peuvent se présenter. Il y a surtout trois devoirs où cette nécessité s’impose : le
devoir de dire la vérité; le devoir de refréner ses appétits de jouissance, en particulier dans les relations entre les sexes ; le devoir de ne pas abuser de sa force contre plus faible que soi. Que de fois, si nous le voulions, nous pourrions mentir, non seulement impunément, mais avec avantage ; et pourtant il est nécessaire, afin que la justice triomphe, que nous disions la vérité spontanément ! Oue de facilités s’offrent à l’homme qui est devenu l’esclave de ses vices, pour se dérober à la vue de ses semblables et satisfaire impunément les passions les plus perverses ! Et peut-on imaginer un système de lois assez habiles pour déjouer les moyens infinis grâce auxquels le plus fort a raison du plus faible ?
Presque toutes les religions, plus ou moins, et pas une mieux que le christianisme, ont été pendant bien des siècles les meilleurs auxiliaires de la loi et de l’opinion dans cette partie essentielle de la morale. Elles avaient sanctifié le serment, qui n’est autre chose qu’un engagement pris envers Dieu et envers soi-même de dire la vérité, même alors que l’absence de tout moyen de contrôle permettait de mentir impunément ou avec profit. Beaucoup de religions avaient aussi créé une morale sexuelle qui réglait l’amour, le mariage, la famille, et avaient cherché par différents moyens à faire naître dans la conscience de l’homme puissant
le sentiment de certains devoirs de modération et de charité envers le faible et le pauvre. Aujourd’hui on n’a plus le temps de faire des examens de conscience, de réfléchir sur ses vices et sur ses défauts, sur ses devoirs et sur ses droits.
Nous vivons tous dans les choses extérieures, toujours à l’œuvre, toujours en mouvement; nous sommes devenus presque totalement incapables de recueillement et de méditation : notre époque ne se donne plus souci de l’éducation du sentiment intérieur; elle n’impose plus aux hommes qu’une seule discipline, celle du travail. En haut comme au bas de l’échelle sociale, tous doivent, sous peine de perdre leurs moyens de subsistance ou de descendre à une condition sociale inférieure, accomplir avec ponctualité, précision, dilig-ence et exactitude, le rôle, petit ou grand, qui leur est assigné dans l’œuvre énorme de notre époque. Mais à ceci près, chaque homme est aujourd’hui beaucoup plus libre qu’autrefois d’arranger sa vie comme il l’entend et de se faire à soi-même sa règle et sa loi : par conséquent, tous les scrupules et les freins intérieurs dont la religion avait jadis doté la conscience de l’homme se rouillent. Notre civilisation, si splendide et si riche, menace d’être gâtée par l’esprit de mensonge et de déloyauté, par la dépravation des mœurs et l’esprit de violence. Non, même à notre époque, la seule discipline du travail ne suffît pas à
maintenir l’ordre dans les États. L’homme n’est pas une machine vivante, uniquement destinée à produire des richesses. Quand il sort de son bureau ou de son usine et qu’il rentre dans le monde, tout homme moderne qu’il soit, il retrouve une famille, des enfants, des amis, des personnes de l’autre sexe, susceptibles de lui plaire, des hommes plus riches et plus puissants que lui, d’autres plus faibles et plus pauvres, des institutions politiques, des problèmes publics ; en un mot des occasions de faire le bien ou le mal, des tentations dang-ercuses, mais agréables et des devoirs pénibles, mais nécessaires. Or notre époque non seulement lui refuse l’aide morale dont il aurait besoin pour vaincre ces tentations et remplir ces devoirs ; mais encore elle l’encourage de mille manières à céder aux tentations et à violer adroitement les devoirs.
On dirait vraiment que la falsification est devenue pour notre civilisation une sorte de seconde nature. Qu’est-ce au fond que la grande industrie moderne, sinon une falsification perpétuelle destinée à masquer l’infériorité d’une production hâtive, où la qualité est sacrifiée à la quantité? De jour en jour, le nombre des objets falsifiés augmente, et la science, en particulier la chimie, est la complice fort bien payée de ce colossal trompe-l’œil, fait pour un public avide, ing-énu et inexpérimenté. Le commerce et l’in-
dustrie, ces branches essentielles de la vie moderne, deviennent une duperie organisée, où réussit mieux et gagne davantage celui qui sait le mieux mentir au public et lui passer sous les apparences de produits de première qualité des produits de second ou de troisième ordre. Or si dans une société on abolit, d’une part, tous les freins intérieurs qui interdisent à l’homme de mentir et de tromper, et que, de l’autre, on encourage et on sanctionne en fait les mensonges et les falsifications, comment la déloyauté et le mensonge ne deviendraient-ils pas la règle générale? Et que deviendront les mœurs et que sera la vie le jour où personne n’aura plus aucun remords, ni aucun scrupule à tromper? Le jour où chacun sera tour à tour dupeur et dupé, dupeur là où il est le maître, dupé là où il dépend d’autrui?
Le péril dont nous menace la dépravation croissante des mœurs n’est pas moindre. Je ne veux pas exagérer les horreurs de la Babylone moderne, comme font souvent les prêtres catholiques, les clergymen protestants. La douleur de voir les jeunes générations échapper à leurs sages conseils assombrit à leurs yeux l’état actuel des choses. Toutefois il est certain que la civilisation moderne s’achemine vers une crise périlleuse, aussi, sous le rapport des mœurs. Les freins intérieurs se relâchent et les tentations et les facilités se multiplient avec
raccroissement de la richesse, avec la facilité de déplacement qu’ont maintenant tant d’hommes et de femmes et qui les porte à s’éloigner de leur village ou de leur pays natal. Dans les grandes villes spécialement où on est inconnu, où on se cache aisément, où on n’est surveillé par personne, où l’argent a plus d’empire sur les âmes parce qu’il est plus répandu et qu’on en a davantage besoin, le danger est plus grand. Sans nous en apercevoir, peu à peu, nous sommes en train de détruire la grande œuvre de moralisation et de purification des mœurs accomplie par le christianisme; nous revenons pas à pas au paganisme avec toutes ses commodités et tous ses dangers.
Déjà, en effet, nous voyons apparaître çà et là, dans les pays et dans les classes les plus riches et les plus civilisés, la maladie mortelle qui a frappé la civilisation antique : la stérilité. Les civilisations les plus florissantes de l’antiquité ont péri entre autres causes parce que, au moment où elles avaient atteint leur plein épanouissement, la population a commencé à diminuer, ou parce qu’elles n’ont pas eu la force de réparer les pertes, produites par quelque événement extraordinaire. Or cette stérilité, qui fut leur faiblesse, était due en partie à la licence des mœurs. L’amour ne reste fécond qu’à condition de se maintenir et de se limiter. Parmi les causes qui ont rendu possible, dans les der-
niers siècles, en Europe, une augmentation constante de la population, lente d’abord et accélérée ensuite, il faut aussi compter l’organisation de la famille et la discipline des mœurs, qui a été la grande œuvre du christianisme. Mais actuellement, plus le monde se paganise, et plus la stérilité reparaît, dans les grandes villes surtout, et dans les États les plus anciens et les plus riches.
J’ai fait enfin allusion à un autre danger qui menace notre société. C’est le danger que la tendance des forts à abuser de leur force soit de plus en plus favorisée. De trois maux, celui-ci peut sembler certainement le moindre; car les faibles savent et peuvent aujourd’hui s’associer pour se défendre. Un certain équilibre de justice s’obtient et s’obtiendra en opposant force à force. Mais cet équilibre est et restera plutôt dans les choses que dans les âmes, parce que la chasse enragée et sans limites à l’argent, au plaisir et à la puissance, dont le monde est le théâtre, éteint l’esprit de justice et de charité. Les âmes s’accoutument à une dureté et à une brutalité qui pourraient bien, quelque jour, préparer de terribles surprises.
Il semblera peut-être à plus d’un lecteur que je me plais à faire sur la civilisation moderne des pronostics bien sombres. Telle n’est pas mon intention. Oui, du reste, oserait nier qu’en dépit de tous ses défauts la civilisation dans laquelle nous vivons ne soit la plus splendide et la plus puissante qu’il y ait jamais eue sous le soleil? Mais de sa grandeur même, que nous avons créée en renversant les limites opposées par les civilisations précédentes à l’énergie humaine; de cette grandeur même est né un formidable problème, et c’est précisément aussi un problème de limites, le problème peut-être de la limite par excellence, qu’on peut énoncer aussi : jusqu’à quel point?
Jusqu’à quel point devons-nous et pouvonsnous, pour conquérir la terre et ses trésors, pour multiplier les richesses, pour accroître notre puissance sur la nature, sacrifier la beauté, les formes, les cérémonies, la justice, les idéals de perfection morale et esthétique? Jusqu’à quel point est-il juste et légitime d’user de la liberté que nous a donnée le monde moderne? Quel est le point où nous commençons au contraire à en abuser ?
C’est là le problème capital qu’un voyageur réfléchi peut trouver devant soi, tout à coup, en parcourant la route idéale qui conduit du monde gréco-latin au monde nouveau, dont l’apparition au delà de l’Atlantique a ébloui les dernières générations. Il peut sembler étrange, à première vue, qu’une comparaison entre le vieux monde et le nouveau aboutisse au grand problème des limites que l’homme doit respecter dans la pensée, dans les désirs et dans l’action. Mais en réalité, comme on a cherché à le prouver dans ces études, les différences entre l’Europe et l’Amérique sont moins grandes qu’on ne le suppose, et les discussions sur la supériorité de l’un ou de l’autre continent ne peuvent arriver à aucune conclusion. Si certaines tendances sont plus fortes dans l’une et plus faibles dans l’autre, c’est là une différence quantitative et non pas une différence qualitative. L’Amérique s’européanise et l’Europe s’américanise. L’Europe qui reproche à l’Amérique son ardeur violente dans la production des richesses, ou l’Amérique qui reproche à l’Europe le peu qu’elle garde encore d’esprit traditionnaliste ou conservateur, peuvent facilement s’apercevoir qu’elles accusent en même temps leur propre continent. L’Europe n’aspire pas avec moins d’ardeur que l’Amérique à augmenter ses richesses, et l’Amérique n’est pas moins désireuse que l’Europe de jouir des a van-
tages que peut encore procurer au monde l’esprit de tradition.
Il est donc inutile de discuter si l’Amérique est supérieure à l’Europe ou l’Europe à l’Amérique. Les différences entre les deux continents tendent à disparaître rapidement. Mais s’il existe encore aujourd’hui une différence, elle consiste en ce que tous les phénomènes de la vie moderne sont plus simples et plus clairs en Amérique, moins masqués qu’ils ne le sont en Europe de traditions, d’institutions, d’idées et de sentiments séculaires. C’est pourquoi il est plus facile en Amérique, à un observateur attentif, d’étudier les tendances dangereuses et les déséquilibres de la société moderne, communes aux deux continents. Or parmi ces tendances-là, celle qui m’a tout particulièrement frappé au cours de mes voyages, c’est précisément cette « héroïque folie de l’illimité », comme le définit un des personnages du dialogue, qui semble s’emparer' du monde moderne. Notre civilisation a accompli des merveilles sans nombre et presque des miracles en s’affranchissant des limites qui emprisonnaient les générations d’autrefois, en reculant ces limites aussi loin que possible pour courir à la conquête des terres, des richesses, de la liberté. Mais à présent, justement parce qu’elle a franchi toutes les limites, et elle n’en a plus aucune devant elle, elle se trouve entraînée de toutes parts, dans la poli-
tique, dans les mœurs, dans la morale, dans l’art, dans la philosophie, à des excès qui pourraient un jour devenir funestes. Les hommes commencent d’ailleurs à pressentir ce danger sous une forme encore vague, mais ils ne se rendent pas clairement compte de ses causes; ils s’en inquiètent sans le connaître à fond, et c’est peut-être à cette inquiétude sourde qu’il faut attribuer le pessimisme dont est tourmentée une civilisation à tant d’égards si florissante, ce pessimisme qui est en contradiction avec son attitude officielle d’optimisme à outrance.
C’est pour cela que j’ai pensé que le grand problème des limites pouvait naître peu à peu, à bord d’un transatlantique, d’une discussion sur l’Amérique. Un Italien, enrichi en Amérique et grand admirateur du nouveau monde, comme le sont tous les Européens qui y ont fait fortune, se met un soir à glorifier l’Amérique au détriment de l’Europe; à opposer la civilisation des machines, du progrès, de la liberté aux vestiges persistants, en Europe, de l’antique civilisation qualitative, qui préférait créer des arts, des religions, des morales, des droits plutôt que des richesses. La discussion s’anime, se complique, s’élargit, jusqu’à ce qu’un sage vieillard, qui a connu l’Europe et l’Amérique, concentre la discussion sur la question suivante : sans doute, l’homme a eu raison de sortir des limites entre lesquelles les civilisations précédentes l’avaient
retenu, car autrement il n’aurait pas conquis le monde; mais jusqu’à quel point peut-il aspirer partout à la liberté sans risquer à la longue de compromettre le fruit le plus précieux de sa conquête ?
L’auteur ne prétend pas résoudre ce formidable problème. Il n’y a pas de philosophe, ni d’écrivain, ni de livre qui puisse le résoudre. Un mouvement d’idées, de sentiments, d’intérêts, qui pénétrât profondément dans les masses, qui renouvelât leur esprit, pourrait seul le faire. Mais un écrivain peut mettre en lumière tout au moins quelques-uns des aspects essentiels du problème, aider les hommes à s’orienter au milieu de la confusion présente, leur rappeler un principe très vieux, très simple et très modeste, qu’il n’est peut-être pas inutile de répéter aux générations présentes, tant en Europe qu’en Amérique : c’est que l’homme est un être limité et que, par conséquent, il ne peut, dans le monde, tout désirer, tout vouloir, tout faire...