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LE PARADIS PERDU

Le vertigineux enrichissement de l’Amérique a eu, dans le monde entier, des effets nombreux et divers. Parmi ces effets, il faut compter l’augmentation du prix de toutes les antiquités. Des céramiques étrusques aux meubles français du xvme siècle, des statues grecques aux peintures italiennes de toutes les époques, des statuettes de Tanagra aux broderies, aux dentelles, aux tapisseries, aux manuscrits, aux verreries, aux porcelaines, aux argenteries, tout le fonds artistique qui a échappé aux ravages du temps a triplé et quadruplé de valeur. 11 n’y a pas en Europe beaucoup de placements financiers qui aient été aussi heureux dans la seconde moitié du xixe siècle que les antiquités.

On en pourrait donner bien des exemples. Tout le monde, même en Amérique, a entendu parler d’un couturier parisien qui, il y a une

trentaine d’années, s’était mis à collectionner des statues, des tableaux et des objets d’art du xniie siècle français. Sa collection lui avait coûté environ trois millions ; vendue dernièrement à l’enchère, elle lui en a rapporté quatorze. Un autre exemple, bien que sur une plus petite échelle, est celui d’un journaliste italien, fort connu autrefois, qui vivait à Rome. Homme de goût et grand amateur de belles antiquités, il passait pour un étourdi, pour un artiste imprévoyant et un peu bohème, parce que, bien que marié et père de famille, il n’économisait rien et dépensait tout son argent chez les petits antiquaires, au Campo dei Fiori, en lampes, livres et toutes sortes d’objets anciens. 11 mourut en effet, il y a une dizaine d’années, sans rien laisser aux siens qu’une maison bourrée d’antiquités. Mais la famille, qui ne partageait pas cette passion, trouva dans la vente de ces objets une véritable fortune, dont le revenu lui assura une vie aisée. Si le journaliste en question avait placé ses économies en actions et obligations, sa famille devrait aujourd’hui vivre beaucoup plus modestement.

Le fait est d’ailleurs si connu qu’il n’est guère besoin d’en donner des exemples. Interrogez n’importe quel antiquaire européen sur la cause de cette augmentation, il vous répondra sans hésiter : l’Amérique. Sur le marché des antiquités, comme dans tous les autres, l’Amé-

rique s’est précipitée depuis trente ans avec son activité fiévreuse et de toute la force de sa fortune récente. Ceux qui ont des antiquités à vendre s’en réjouissent fort ; d’autres se plaignent, déplorant que l’Europe est en train de se vider de ses trésors en faveur du nouveau monde ; mais la plupart sourient, contents de pouvoir se moquer encore une fois de l’incurable snobisme américain. Ce snobisme est en effet une des cibles préférées des sarcasmes du vieux monde. L’Europe accuse volontiers les Américains d’aimer les objets antiques, parce qu’ils sont rares et chers ; de se les disputer à coups de dollars pour prouver leur richesse, sans savoir les juger, ni les apprécier à leur juste valeur, car enfin dans les choses antiques aussi il en est de belles et de laides, de plus belles et de moins belles. L’accusation est inepte et repose sur une légende, car en Amérique aussi il y a des personnes — et elles sont nombreuses — qui savent discerner et acquérir les belles antiquités. Que de merveilleuses céramiques d’Extrême-Orient, que de superbes meubles français du xvme siècle, que de splendides dentelles, que de vitraux et de belles boiseries anciennes, il m’est arrivé de trouver en Amérique — non sans quelque mélancolie !

Pourtant dans ce reproche, qui sous sa forme courante est injuste, il y a une part de vérité : mais elle ne s’applique pas exclusivement à l’A-

mérique. Il est indiscutable que les maisons des gens riches, en Europe comme en Amérique, sont pleines de beaux objets anciens; mais il est aussi indiscutable que très souvent les objets sont trop nombreux et trop disparates, de sorte qu’ils ne forment pas un ensemble. Us arrivent là, provenant de tous les coins du globe et de toutes les époques de la Grèce antique et de la Chine du siècle dernier, du moyen âge italien ou de la Perse contemporaine, comme dans un petit musée qui recueille tout ce qui est ancien. Le mobilier et la décoration modernes qui encadrent ces objets ont par conséquent l’air d’être la vitrine où ces merveilles d’une autre époque sont exposées, au lieu d’être, comme il serait plus logique et comme elles étaient autrefois, le décor principal dont quelque bel objet ancien formerait l’ornement et le complément approprié. Il y a donc eu une inversion de l’ordre naturel des choses. Mais cette inversion serait inexplicable si notre époque n’était pas persuadée, plus ou moins consciemment, que les choses anciennes sont nécessairement plus belles que les modernes. Nous subordonnons, dans la décoration, le moderne à l’ancien, nous faisons pour ainsi dire de celui-là l’instrument de celuici, parce que nous pensons que les choses anciennes doivent être toujours plus belles que les modernes.

L’antique, en somme, en Europe comme en

Amérique, fait prime en art par le seul fait qu’il est antique. Ce préjugé peut sembler étrange, à une époque et dans un pays possédés d’une telle passion de modernité, dès qu’on sort du champ artistique. Ne pas être moderne est la plus grande critique qu’on puisse faire d’une chose aujourd’hui dans les deux continents : d’où provient donc la défiance subite qu’excite le moderne en art, non seulement dans la vieille Europe, mais encore et plus particulièrement peut-être dans la jeune Amérique ? Que de chefs-d’œuvre on aurait pu payer, que de peintres, de sculpteurs, d’architectes de génie, on aurait pu rétribuer royalement avec la moitié des sommes qui ont été dépensées à quadrupler, sextupler la valeur des antiquités d’Europe, d’Asie ou d’Afrique ! Pourquoi alors ne sont-ce pas les artistes vivants qui ont profité de cet enrichissement formidable du monde ? Ce sont les morts, les arts anciens. Comment s’explique cette contradiction? Serait-elle un legs et une survivance du passé? Pendant tant de siècles, on a appris aux hommes à considérer les choses antiques comme meilleures que les choses modernes ! Nous avons, sur bien des points, vaincu ce préjugé séculaire : mais notre attachement à l’antique en matière artistique seraitil, par hasard, le dernier vestige, et le plus tenace, de ce sentiment, destiné lui aussi à disparaître ?

Il y a des gens qui le pensent et ils sont nombreux surtout en Allemagne. Le futurisme est l’expression de la doctrine qu’on pourrait appeler le modernisme de l’art. Mais il est facile de démontrer la faiblesse de cette explication. Le monde moderne a su détruire tant de choses anciennes, qui pourtant étaient défendues par des canons et des baïonnettes, au prix de torrents de sang : pourquoi aurait-il été saisi tout à coup par ce sentiment de respect superstitieux de l’antique, justement dans l’art, où il 11’y avait aucune force pour le défendre? N’accusons pas l’esprit pratique et mercantile de notre époque : nombre de palais et de beaux tableaux que nous admirons en Italie ont été faits sur la commande de marchands, non moins pratiques et âpres au gain que les banquiers modernes. La raison est bien plus profonde. La civilisation moderne a pu, avec les chemins de fer, la télégraphie, le bateau à vapeur, conquérir toute la terre ; elle a pu soumettre en moins de cinquante ans des continents entiers comme l’Amérique du Nord ; elle a pu créer ses fabuleuses richesses; elle a pu atteindre à sa puissance actuelle, parce qu’elle a appris, en

détruisant tant de vieilles traditions, à faire toujours du nouveau et à faire vite. L’esprit d’innovation infatigable et la rapidité d’exécution furent les deux armes qui ont donné à notre civilisation la victoire dans sa lutte contre la nature et contre les autres civilisations plus conservatrices et plus lentes. Mais les qualités nécessaires pour exceller dans les arts sont précisément les deux qualités contraires : l’esprit de tradition et la lenteur laborieuse.

Les hommes modernes, saisis du vertige qui , nous entraîne tous, l’ont peut-être oublié; mais qui connaît l’histoire ne peut l’ignorer. Pour créer un art vraiment digne de ce nom, la sculpture grecque, la peinture italienne, l’art décoratif français du xvme siècle, — les énormes capitaux dont nous disposons ne servent à rien et pas davantage les sciences, la vapeur et l’électricité. Il ne faut jamais l’oublier : les peuples et les générations qui ont créé les arts les plus célèbres, les arts dont ce qui reste fait encore notre joie, étaient, relativement à nous, pauvres et ignorants. Ce qu’il faut, pour créer et pour amener un art à son plein développement, c’est que des générations d’artistes apprennent à bien travailler et des générations d’amateurs à comprendre et à apprécier ; il faut donc un esprit de tradition et de discipline esthétique grâce auquel le public laisse aux artistes le temps nécessaire pour perfectionner leurs arts dans

leurs moindres détails, et l’artiste apprend à connaître les exigences légitimes du public pour qui il travaille et s’efforce de les satisfaire en y adaptant son œuvre.

Mais qui ne voit combien ces deux conditions sont devenues aujourd’hui presque entièrement irréalisables ? Dans la gigantesque mêlée du monde moderne, les races, les cultures, les populations se confondent sans cesse ; les générations se succèdent ayant chacune le propos délibéré non de continuer ce qu’a fait la génération précédente, mais le contraire ; les vieilles traditions se perdent sans qu’aucune tradition nouvelle se forme, ni puisse se former : c’est un déplacement général et perpétuel; les fils ne suivent presque jamais la carrière de leurs pères; bien peu de nous meurent là où ils sont nés. La société moderne est agitée par un processus continu de renouvellement qui est la raison profonde de f jn énergie et de son activité, mais qui est aussi la raison de son impuissance artistique. Dans cette mobilité incessante des corps, des volontés, des idées ; parmi tous ces changements des tendances, des goûts, des jugements, l’art se trouve désorienté ; il reste seul hésitant, seul timide dans le siècle de toutes les audaces. Public et artistes, au lieu de s’entr’aider, se troublent réciproquement. Le public ne sait pas ce qu’il veut ; il n’a plus d’étalon de mesure pour juger ; il est devenu hésitant, timide,

défiant, craignant toujours de prendre un chefd’œuvre pour une mystification ou une mystification pour un chef-d’œuvre. Cette incertitude des goûts et des désirs du public influe à son tour sur les artistes. Quand le sculpteur, le musicien, le poète tâchent de deviner les goûts et les inclinations du public pour y trouver l’indication qui soutenait jadis les artistes et les guidait dans leurs créations, ils trouvent un public prêt à tout admirer, mais n’ayant aucun désir particulièrement vif. L’artiste est donc libre, mais d’une liberté qui l’embarrasse et le paralyse. Dans ces conditions, les habiles apprennent vite l’art d’exploiter les incertitudes et les inexpériences du public pour se procurer la fortune et les honneurs ; les fous et les charlatans, celle de l’épater par des nouveautés extravagantes. Il y a naturellement encore des artistes sérieux et consciencieux, mais chacun prétend inventer ses propres formules et les imposer, comme les seules vraies, les seules fécondes et dignes d’admiration. Comment juger et choisir entre tant de tentatives, de nouveautés, de théories, de principes différents? Complètement désorienté au milieu de toutes ces opinions, de toutes ces tentatives, le public se tourne de plus en plus vers l’antiquité ; il sent confusément que les époques passées ont pu être inférieures à la nôtre, pour tout le reste, mais qu’en art elles lui furent supérieures; qu’une œuvre d’art,

pourvu qu’elle date au moins d’un siècle, pourra être plus ou moins belle, mais qu’elle sera sérieuse, conçue et exécutée en bonne foi ; qu’elle n’a pas été destinée à mystifier, sous prétexte de modernisme, un public trop ingénu.

Les Européens ont donc tort de sourire de la passion des Américains pour les antiquités. Cette passion a la même origine au delà comme en deçà de l’Atlantique. En matière d’arts, notre civilisation est destinée à rester inférieure aux civilisations antiques, qu’elle a éclipsées par sa science, par sa puissance, par ses richesses. C’est pour cela que la valeur de l’antique augmente tellement dans le domaine de l’art en ce siècle 'de modernité à outrance. Nous pouvons d’ailleurs l’avouer sans honte. N’est-il pas vrai que les civilisations et les époques, aussi bien que les individus, ne peuvent tout avoir et tout faire? La part qui nous est donnée des biens de la terre est si grande, que nous pouvons nous consoler de ce qui nous manque. Celui qui raisonnerait ainsi pourrait passer pour un sage. Il y a en effet beaucoup de sages, aujourd’hui, dans le monde.

Mais cette sagesse veut résoudre trop rapidement un problème fort compliqué. La faiblesse artistique de notre époque est un fait plus important qu’il ne paraît dès l’abord; car elle rend impossible l’équilibre entre la vieille culture européenne et l’esprit du progrès moderne — cet équilibre qui aurait produit la plus brillante civilisation de l’histoire — aussi longtemps du moins que les conditions du monde resteront ce qu’elles sont. L’Amérique pourra continuer à s’européaniser et l’Europe à s’américaniser comme elles le font; mais cet échange d’influences ne se bornera pas à accroître les richesses de l’Europe et la culture de l’Amérique : il créera dans les deux mondes un malaise croissant que rien ne pourra dissiper et qui préparera des crises futures.

En effet, plus les hautes classes américaines subiront l’influence de la vieille culture européenne, plus augmentera leur goût, leur admiration, leur désir de cette beauté que les civilisations passées surent créer avec tant de profusion et de perfection. Plus aussi elles auront la sensation de notre infériorité artistique et la persuasion que, parmi les trésors de la vie, il en est un dont nous ne pouvons plus jouir que grâce à ce que le passé nous a laissé. Chaque tableau, chaque statue qui passe l’Océan et pénètre en Amérique; chaque musée qui s’ouvre au public dans le nouveau monde; chaque livre

d’histoire de l’art qu’on imprime, tout ce qui, en un mot, met l’esprit de l’Amérique en contact avec les chefs-d’œuvre de l’art européen d’autrefois et les lui fait connaître et admirer, lui fait sentir en même temps l’infériorité de notre époque et lui révèle le Paradis perdu de la Beauté, autour des portes closes duquel nous sommes condamnés à rôder en vain. Par le processus inverse, à mesure que l’esprit du progrès moderne pénètre en Europe, il détache toujours plus le vieux monde de son passé et il irrite ainsi, désoriente et déboute les classes qui ont la culture suffisante pour connaître et aimer la beauté des arts anciens. Chaque dix ans, il nous semble que ce passé s’éloigne d’un siècle et que nous nous aventurons dans un monde nouveau, où les richesses, le savoir et notre pouvoir sur la nature augmenteront sans cesse, mais qui sera laid, inharmonieux et vulgaire. Il y a beaucoup d’Américains qui ne parviennent pas à comprendre la cause des sourdes antipathies que l’Europe garde contre l’Amérique, laquelle pourtant ne lui a jamais fait aucun mal, du moins directement. Mais la cause réelle de cette antipathie se trouve dans la décadence artistique qui accompagne toujours le développement de la civilisation moderne. Cette civilisation n'est pas l’œuvre exclusive de l’Amérique, mais de l’Amérique et de l’Europe réunies ; elles ont donc toutes deux la responsabilité de cette décadence ;

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mais les Européens aiment souvent à faire de l’Amérique le symbole de la civilisation des chemins de fer, de la vapeur, de l’électricité, des grandes affaires et des grandes industries, et ils déversent volontiers sur elle la mauvaise humeur accumulée par tout ce que cette civilisation, pleine de bien et de mal, leur cause de froissements et de peine.

Il y a, en somme, une contradiction insoluble entre le progrès, tel que le comprend notre époque, le progrès « américain » ainsi que beaucoup le nomment, et l’art; comme il y a une contradiction -entre le progrès moderne et beaucoup des idéals de perfection morale que les générations passées vénéraient. Les masses et même la plus grande partie des élites n’ont pas encore perçu ces contradictions, tant est grande la confusion dans laquelle nous vivons et si violent est l’ébranlement que cette civilisation a communiqué à tout le globe; mais elle se fera sentir de plus en plus, de génération en génération, à mesure que le premier appétit de richesses se calmera dans bien des familles et que se développera chez elles le désir de « convertir la quantité en qualité » ; à mesure que l’Amérique s’éprendra des beautés historiques de l’ancien monde et que l’Europe apprendra du nouveau à multiplier ses richesses. Au malaise provoqué par cette contradiction, il n’est pas de remède pour notre civilisation : l’accroissement

de la richesse et de la culture augmentera encore notre tourment, et les peuples et les classes le sentiront d’autant plus qu’ils seront plus riches et plus cultivés. Un jour viendra peut-être où l’Amérique en souffrira plus vivement que bien des peuples d’Europe, et les hautes classes bien plus que les classes populaires. Celles-ci sont même les seules qui probablement ne s’en apercevront pas et qui pourront, dans la civilisation moderne, se trouver aussi satisfaites qu’on peut l’être ici-bas.

L’Histoire réserve souvent d’étranges surprises.

La civilisation des machines sembla d’abord devoir être l’enfer des classes ouvrières et le paradis des classes supérieures. Pendant bien des années, généralisant les inconvénients du début, le socialisme prétendit démontrer que la grande industrie allait enrichir démesurément une petite oligarchie et réduire à la misère les masses; qu’une nouvelle féodalité de capitalistes, plus féroces que les barons du moyen âo-e allait accaparer tous les biens de la terre. Et voici qu’un siècle plus tard, nous constatons que cette civilisation ne satisfait vraiment tout à fait que les ouvriers, parce que seuls ils s’en accommodent sous le double rapport de la quantité et de la qualité. Elle leur procure un bienêtre dont une très petite partie du peuple pouvait seule jouir auparavant; et en même temps elle leur permet un luxe qui contente largement

leur sentiment esthétique encore simple et rudimentaire. Nous pouvons sourire, nous, en voyant dans une maison d’ouvrier des glaces et des pendules, lourdes imitations des chefs-d’œuvre du style Louis XV et Louis XVI, abominablement façonnées par quelque fabrique allemande, ou de ces tapis grossiers que l’Europe a déplorablement copiés des beaux modèles turcs et persans, en substituant aux doigts habiles et délicats les dents de fer des machines et aux couleurs végétales brillantes et indélébiles les anilines mauvais teint. Mais l’ouvrier, lui, ignore les incomparables modèles dont il achète les laides contrefaçons, et comme tout jugement esthétique naît d’une comparaison, les contrefaçons représentent pour lui la perfection même. Les classes supérieures, au contraire, ont dû à cette civilisation une richesse considérable et fastueuse, telle qu’aucune époque n’avait conçu la pareille, mais elles ont perdu la possibilité d’en jouir. Les richesses, aujourd’hui, deviennent d’autant plus inutiles qu’elles augmentent davantage : un milliardaire ne peut meubler sa maison, porter des habits ou se procurer des objets cent fois meilleurs que ceux que peut avoir un simple millionnaire. Les artistes capables de créer de telles merveilles n’existent plus. Les grandes fortunes en sont donc réduites à se disputer à des prix fabuleux les restes de la beauté passée; mais ces restes

ne sont pas en assez grand nombre pour rassasier les besoins d’art et de beauté qui croissent avec la richesse et la culture et rendent plus sensibles encore la décadence artistique de notre époque, la vulgarité de ses productions, à de rares exceptions près.

« Après tout, dira-t-on, ce tourment n’est pas bien grave, et les hommes trouveront facilement le moyen de s’en consoler. Notre époque offre aux classes supérieures bien des compensations à la laideur du monde moderne. Une seule de ces compensations suffirait à contenter les plus exigeants : cette sorte d’ubiquité dont elles jouissent par le corps et par l’esprit grâce aux prodigieuses inventions du génie moderne. Les classes riches ne peuvent-elles, grâce à leur argent, se déplacer d’un continent à l’autre, voyager, trafiquer, avoir des relations et recevoir des nouvelles de toutes les parties du monde, connaître les beautés naturelles et artistiques les plus lointaines et les plus cachées, vivre, en somme, sur tout le globe terrestre? Un homme riche aujourd’hui peut se croire un

demi-dieu par comparaison avec les hommes d’il y a deux siècles, grâce à la puissance qu’il lui est permis d’exercer, par son argent, sur les forces de la nature; grâce à la facilité avec laquelle il peut se soustraire à la tyrannie de l’espace et du temps. L’ivresse de cette puissance ne vaut-elle pas le plaisir que pouvaient procurer à nos aïeux les œuvres de Phidias, de Michel-Ange, de Raphaël, de Houdon ? »

Certes, l’ivresse de notre puissance nous étourdit; et elle nous aide à supporter avec plus de patience l’absence de cet autre bien. Mais c’est une compensation de nature provisoire, comme du reste le sont toutes les compensations. On ne peut détruire définitivement un besoin de la nature humaine. Il y a actuellement dans le monde quelque tendance à considérer l’art comme un luxe, auquel on ne songe qu’aux heures d’oisiveté. On lui oppose ce qu’on appelle les réalités pratiques et sérieuses de la vie : l’industrie, le commerce, les inventions, les affaires, les richesses. Mais ceux qui pensent ainsi oublient que la sculpture de Phidias et la peinture de Raphaël firent leur apparition bien avant la machine à vapeur ou la pile électrique. Voudrions-nous conclure de ce fait que « l’histoire s’est trompée jusqu’à la découverte de l’Amérique » ? Que si les hommes avaient eu le sens commun, ils auraient commencé par inventer les machines et développer les sciences

et n’auraient créé et développé les arts qu’ensuite ? Mais alors même que nous voudrions soutenir cette thèse paradoxale, un fait d’observation courante suffirait à démontrer que la beauté n’est pas un luxe, un caprice de désœuvrés ; qu’elle est au contraire un besoin primordial , universel, indestructible. Ne voyons-nous pas, tous les jours, en pleine civilisation moderne, l’ouvrier et le paysan chercher, à peine ont-ils un peu d’argent, à embellir leurs maisons et leurs costumes d’ornements qui, tout grossiers qu’ils soient, leur semblent beaux et pour lesquels ils dépensent une partie de l’argent qu’ils ont? N’avons-nous pas remarqué qu’un des mérites de la civilisation moderne est de satisfaire les besoins esthétiques des masses? Comment ce même besoin — mais plus intense et plus raffiné — ne serait-il pas éprouvé par ceux à qui l’intelligence et l’énergie — ou la faveur du destin — ont permis d’amasser une fortune considérable, leur donnant le moyen d’acquérir les j ouissances et les biens de la vie ?

Non : l’impuissance artistique de la civilisation moderne est un fait autrement grave que ne l’ont révélé jusqu’ici les premiers effets qui commencent à s’en manifester. Les hautes classes d’Europe et d’Amérique ne pourront vivre indéfiniment, reconnaissant que le monde où elles se trouvent est laid, grossier, en décadence sur les civilisations précédentes, augmen-

tant par l’étude l’acuité de ce sentiment d’infériorité, et se contentant pour y échapper d’étendre leur domination sur la terre et d’accumuler des richesses nouvelles. Ce serait là un état de déséquilibre moral, et le déséquilibre moral, pas plus que le déséquilibre physique, ne saurait se prolonger indéfiniment. Ou bien notre civilisation rabaissera ses aspirations au niveau de la médiocrité dont elle est capable, et détruira en elle le souvenir et le regret de ces civilisations antiques qui surent créer tant de beauté, ou elle devra se mettre en mesure de satisfaire non seulement aux besoins esthétiques des masses, mais encore à ceux des milieux supérieurs. La première supposition paraît improbable, ou du moins aucun homme cultivé ne voudra en admettre la possibilité. Elle signifierait un retour à la barbarie, la fin de trop de traditions, de trop de travaux qui ont été et sont encore un élément indispensable de raffinement moral et intellectuel. Reste donc l’autre hypothèse : que notre civilisation se décide un jour à faire un effort pour créer des arts qui soient siens et qui puissent soutenir la comparaison avec les arts du passé.

Mais la tâche est ardue. Nous l’avons vu plus haut : un art a besoin pour être créé et se perfectionner d’un esprit de tradition et de discipline. Tenter, de nos jours, de redonner vie et vigueur à l’esprit de tradition et de discipline.

même dans la stricte mesure indispensable au progrès de l’art, est une entreprise dont la difficulté se passe de longues démonstrations. Ce sera impossible sans une profonde réforme intellectuelle et morale qui changera bien des choses, outre l’originalité et la puissance des arts aujourd’hui tombés et languissants. La lutte entre le progrès moderne et l’art pourrait donc bien être un phénomène d’une importance encore insoupçonnée; un phénomène auquel pourraient être dues peu à peu des transformations encore incalculables.

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