‹ Le génie latin et le monde moderneChapitre 7 sur 12 · QUALITÉ ET QUANTITE · texte numérisé non relu

QUALITÉ ET QUANTITE

Que l’Europe s’américanise, que l’idée du progrès — - entendu comme accroissement de la richesse et perfectionnement des instruments de production — pénètre et envahisse la société européenne, c’est là un fait indiscutable. Il n’est pas nécessaire de connaître à fond la société européenne pour s’en apercevoir. La seule idée qui, pendant ces cinquante dernières années, a pénétré profondément les masses en Europe est cette idée du progrès. Mais tous les Européens n’en sont pas également satisfaits. Très nombreux surtout dans les classes cultivées sont les Européens qui déplorent cette « américanisation » de l’Europe, et la considèrent comme une sorte de déviation des esprits et de décadence du vieux monde. C’est une idée qui pourra surprendre beaucoup d’Américains, mais elle ne

semblera pas, en revanche, trop paradoxale à ceux qui réfléchiront un peu sur l’histoire de la civilisation européenne jusqu’à la Révolution française.

Il n’est pas douteux, en effet, que si on la considère du point de vue de notre histoire ancienne, cette idée du progrès est une sorte de force révolutionnaire. Le bouleversement qu’elle a produit et produit encore en Europe est presque comparable à celui que produisit le christianisme dans la civilisation antique quand il vint détruire, dans le monde gréco-latin, l’esprit politique et militaire qui en avait été la force. Il ne faut pas oublier que jusqu’à la Révolution française, les générations avaient vécu en Europe l’une après l’autre, contentes de peu, fidèles aux traditions, regardant toute nouveauté comme un péril, toute hardiesse comme une rébellion contre Dieu et contre la mémoire des ancêtres. Même alors les hommes préféraient, bien entendu, l’aisance à la pauvreté et n’étaient pas insensibles au magnétisme de l’or. Même alors, de génération en génération, la richesse augmentait dans le monde et la population se répandait plus nombreuse sur la surface du globe; mais avec quelle lenteur et quels arrêts ! Dans chaque nation, les augmentations de la richesse et de la population ne se voyaient qu’à distance de plusieurs siècles : le changement apporté par chaque génération était si peu de

chose que c’est à peine si chacune d’elles pouvait s’en rendre compte. En revanche, les hommes s’efforçaient de faire le monde plus beau et meilleur. L’art et la religion étaient leurs préoccupations dominantes. Depuis la Grèce qui enseigne au monde à se servir du ciseau, du pinceau et de la plume, jusqu’au moyen âge, obscur abîme d’ignorance extravagante d’où émergent comme dans la splendeur d’une éternelle aurore les palais et les cathédrales de l’architecture la plus fantaisiste et la plus multiforme que le monde ait jamais vue; depuis l’Égypte des Ptolémées, qui jette les derniers rayonnements de la beauté grecque sur les opulentes demeures du monde méditerranéen, jusqu’à la Rome papale et à la Venise du xvie siècle, qui étalent aux yeux du monde les pompes superbes des pierres, des velours, des soies, jusqu’à la France du xvme siècle, qui immortalise les trois souverains par trois styles d’un art décoratif promptement imposé au monde ; depuis Auguste, qui protège Virgile et qui reconstruit en marbre la ville de briques, jusqu’à Louis XIV, qui protège Racine et Molière, jusqu’à la marquise de Pompadour, qui veut faire de Paris la capitale des élégances ; la suprême ambition et le suprême effort de tous les potentats du passé dignes de leur propre fortune ne furent-ils pas de rendre éternelle une forme de la beauté? Et que de peine ne s’est-on

pas donnée pour établir dans le monde le règne de la sainteté ou de la justice, ou de l’une et l’autre à la fois, depuis l’empire romain qui crée le droit jusqu’au christianisme qui veut purifier la nature humaine de ia souillure du péché, et jusqu’à la Révolution française qui annonce au monde l’avènement de la liberté, de l’égalité, de la fraternité (i) !

C’était là la vieille Europe, l’Europe qui a créé les chefs-d’œuvre d’architecture, de sculpture et de peinture, si admirés aujourd’hui même des Américains ; la vieille Europe qui a découvert l’Amérique, créé la science et fait la Révolution Française. Mais que reste-t-il de cette vieille Europe? Le progrès tel que notre époque le conçoit est en train de la détruire rapidement : l’esprit artistique surtout disparaît de jour en jour de ce continent qui fut pendant des siècles entiers le maître de beauté du monde. — « Croyez-vous sérieusement, demande celui des personnages du dialogue qui défend l’Amérique et les nouveaux idéaux de la vie, croyezvous qu’il vaille la peine aujourd’hui de se lamenter si quelque génie ne parvient plus à accoucher de son chef-d’œuvre immortel dans la solitude de son orgueil? Quand l’homme invente des machines toujours plus puissantes et conquiert la terre, la mer, l’air, les immenses tré

(i) Entre les deux mondes, p. 1 1 8.

sors cachés dans tous les coins de l’univers, quand, ayant en mains ces instruments miraculeux, il se voit devenu le magicien rêvé par les légendes des siècles durant? Les masses réclament aujourd’hui du pain, elles veulent instruction, bien-être, sécurité, plaisirs, air, lumière, liberté, tous les biens de Dieu en quantité prodigieuse, et de plus en plus d’année en année. Suffît-il pour les satisfaire de leur offrir des poèmes et des tableaux ? Ne faut-il pas capitaux, terres, mines, machines ? Des machines surtout, toujours plus rapides, plus puissantes, plus miraculeuses... »

Ces paroles ne sont pas la simple boutade d’un personnage de fantaisie. Ce sont celles qui sont répétées cent fois par jour en Europe, sous une forme plus ou moins choisie ; ce sont celles qui expriment le fond même de la pensée de l’Europe convertie à la religion du progrès moderne. Que d’exemples on pourrait citer à l’appui ! Il arrive souvent aux étrangers qui visitent les petites villes d’Italie de voir des monuments anciens, églises ou palais, qui tombent peu à peu en ruines. L’incurie des autorités ou l’ignorance et l’avarice des propriétaires laissent le temps accomplir son œuvre, quand elles ne contribuent pas à la hâter, en abîmant ces dernières reliques d’une beauté passée. L’étranger secoue la tête, se lamente, murmure des jugements peu flatteurs, se demande à demi-voix quels sont les

LE GÉNIE LATIN ET LE MONDE MODElINE

barbares qui habitent cette petite ville. Mais sa stupeur serait bien plus grande s’il pouvait parler avec quelqu’un du lieu et qu’il lui ouvrît librement son âme : « Barbares, nous ! » lui crieraient le marchand, l’avocat, le médecin, l’ouvrier de l’endroit. Et pour lui démontrer son erreur, on lui dirait avec orgueil que cette petite ville possède jusqu’à l’éclairag'e électrique! La municipalité qui ne saurait trouver les quelques milliers de francs nécessaires à l’entretien de tel ou tel monument dépense g-'ros pour illuminer des rues où' dès 9 heures du soir on ne rencontre plus un passant. Mais installer la lumière électrique, c’est le progrès, le progrès tel que le comprennent maintenant jusqu’aux boutiquiers et aux artisans. A personne, sauf à bien peu de g’ens, particulièrement cultivés, et d’ailleurs sans aucune espèce d’influence, il ne vient à l’esprit que c’est chose barbare que de laisser un monument ancien, oeuvre de nos pères, s’en aller en ruines, quand on éclaire les rues avec la lumière électrique.

Ce petit exemple est l’indice de l’esprit nouveau qui désormais pénètre et triomphe partout en Europe. La preuve la plus évidente du triomphe de cet esprit nouveau est la décadence ou la disparition de toutes les écoles d’art. L’Europe fut, aux siècles passés, dans des temps plus durs et plus difficiles que les nôtres, le berceau et la patrie glorieuse de la civilisation,

parce qu’elle sut créer et entretenir des écoles de littérature, de sculpture, de peinture, d’architecture, de musique. Aujourd’hui ces écoles ont presque toutes disparu ; et le peu qui en restent sont, à de rares exceptions près, en pleine décadence. Au contraire, les écoles d’électricité, de teinturerie, de tissage, de mécanique, de commerce, de chimie prospèrent et se multiplient : ce sont les seules qu’exigent les masses. Aux siècles passés, les États, les aristocraties de l’Europe avaient, de plusieurs façons, protégé et encouragé les arts dont la vitalité avait été due en partie à leur appui. II n’en est plus ainsi maintenant. Les classes riches d’Europe trouvent beaucoup plus méritoire et plus élégant de fabriquer des automobiles ou des aéroplanes que de protéger les arts et les artistes. Quant aux États, si quelqu’un d’eux essaye de prendre un peu un art sous sa protection, on crie qu’il gaspille l’argent du peuple de la plus sotte manière. L’Italie, pendant des siècles, a été à la tête de tous les arts du monde, et pourtant avec quelle âpreté on y reproche à l’État et aux municipalités les quelques millions dépensés par eux depuis trente ans pour élever des monuments aux héros du Risorgimento ! Comment espérer de grandes œuvres d’art dans de telles conditions ? et pour quelle raison l’État, qui conserve les monuments anciens, ne pourrait-il aussi employer quelques millions à main-

tenir la tradition d’un art qui a valu tant de gloire à la nation? N’est-ce pas aussi un patrimoine national ? Mais la fille aînée de la Beauté ne comprend plus ces simples vérités : envahie par l’esprit du progrès moderne, elle considère l’argent consacré à l’art comme de l’argent perdu, tandis qu’elle trouve juste et naturel que des centaines de millions aillent encourager les industries mécaniques et les industries sidérurgiques.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que beaucoup de gens en Europe déplorent l’américanisation du vieux continent comme une sorte de douloureuse folie. En Europe, les hautes classes vivent encore beaucoup, et il ne pourrait en être autrement, dans et sur leur histoire. Moi-même, quand j’entrepris mes voyages en Amérique, j’étais à peu près de ce sentiment. Mais en Amérique le spectacle de cette formidable activité, qui a fondu en un peuple unique des millions d’hommes de toute provenance, qui a créé tant de villes, produit tant de richesse, me fît réfléchir. Je ne pouvais me dissimuler plus

longtemps qu’un phénomène aussi vaste et de cette profondeur devait dépendre de causes plus graves et plus complexes qu’une simple erreur ou une simple déviation des esprits. Pour quelle raison l’Europe était-elle disposée même à détruire sa tradition d’art pour égaler l’activité fiévreuse et l’élan créateur du nouveau monde? C’est le problème que je me posai après avoir compris ce qu’était le progrès américain. Pour le résoudre, il fallut remonter jusqu’à l’homme qui découvrit l’Amérique, à Christophe Colomb, qui « donna à l’homme une seconde fois le globe que lui avait donné Dieu, puisqu’il le lui fait enfin connaître ». Si l’Europe, jusqu’au xve siècle et tant qu’elle ignora combien la terre était grande, se contenta de vivre dans un monde étroit, du jour où l’Amérique fut découverte, entre le xvie et le xvme siècle, elle vit peu à peu la terre s’agrandir de toutes parts autour d’elle; elle sentit à mesure grandir aussi son désir de s’en emparer, de la dominer, de l’exploiter. Mais comment faire? Ses moyens étaient très limités. Elle était encore sous l’empire des anciennes idées selon lesquelles l’homme ne devait rien oser, ne devait que le moins possible modifier l’ordre des choses trouvé à sa naissance et devait fuir la tentation des désirs trop ardents, des ambitions trop hautes.

C’est alors, entre le xvue et le xvme siècle, que commença cet effort de la pensée et de la volonté

qui, d’abord lent, devait peu à peu mettre entre les mains de notre civilisation tous les instruments nécessaires pour conquérir et exploiter la terre. Les sciences commencèrent à progresser ; les premières machines furent inventées et appliquées ; les idées de la liberté, du progrès, des droits de l’homme, de la volonté populaire entamèrent les anciennes croyances et les vieilles traditions. Il est à croire pourtant que celles-ci auraient longtemps résisté, et que les liens anciens qui limitent l’énergie humaine auraient pu, tout en se relâchant, rester solides encore longtemps, sans l’événement prodigieux qui vint bouleverser l’histoire de l’Europe et de l’Amérique : la Révolution française. La Révolution française, les grandes guerres qu’elle provoqua, firent de telles brèches à l’antique enceinte de traditions et de principes qui enfermait notre civilisation que les hommes s’en évadèrent aisément et, libérés, se répandirent dans le monde immense.

Après la Révolution française, en effet, une nouvelle histoire du monde commence. Les idées de liberté et de progrès gagnent l’Europe et l’Amérique ; dans toutes les classes, dans tous les peuples, c’est un éveil de désirs, d’ambitions et de besoins nouveaux; la grande industrie se développe, les chemins de fer s’étendent, les inventions se multiplient; les villes se peuplent et croissent rapidement. C’est alors que com-

mence le grand phénomène nouveau de l’histoire du monde, l’exploitation intensive de l’Amérique. Les nouvelles richesses, surtout celles que l’Amérique produit, activent partout, de génération en génération, ce grand mouvement historique ; partout la population, la richesse, l’esprit d’initiative et de critique augmentent ; partout les vieilles traditions et institutions tombent; l’Europe et l’Amérique, unies dans le même idéal, marchent à la conquête du globe.

C’est ainsi que non seulement en Amérique, mais aussi en Europe a commencé depuis cinquante ans ce qu’on peut appeler vraiment l’âge d’or de l’histoire des hommes, l’époque de l’abondance... Quel avait été le rêve des hommes depuis les origines du monde, sinon le Paradis terrestre, la Terre promise, le Jardin des IJespérides, l’Age d’or, l’Arabie heureuse, c’est-à-dire une seule et même chose sous des noms variés : la maîtrise de la nature et l’abondance? Il a pu sembler un instant que le grand mythe désespérément poursuivi à travers les âges par l’humanité allait enfin se réaliser sous nos yeux. Mais toute médaille a son revers, et celte fabuleuse abondance que les hommes avaient en vain rêvée pendant des siècles, nous avons dû la payer cher. Le monde moderne a fait triompher la quantité aux dépens de la qualité selon une loi d’ailleurs éternelle. Je puis, en effet, vouloir fabriquer en un temps donné

des choses d’une qualité donnée, c’est-à-dire ressemblant à un modèle de perfection que j’ai devant les yeux ou dans l’esprit : mais en ce cas je ne puis en fabriquer la quantité qu’il me plaît, je dois me contenter de la quantité dont je puis venir à bout en travaillant assidûment. Je puis, au contraire, vouloir un nombre déterminé de choses d’une qualité donnée : en ce cas, je ne puis fixer à mon gré le temps nécessaire à leur exécution. Ou bien encore je puis vouloir en tant de temps telle quantité, mais je devrai alors me contenter d’une qualité approximative. Car on ne peut augmenter la quantité en abrégeant le temps de la production, sans sacrifier la qualité. Et c’est ce que nous faisons aujourd’hui dans notre civilisation où l’idée dominante est celle de quantité.

Or, examinée sous ce jour-là, la décadence qualitative du monde, que tant d’Européens imputent à l’Amérique, ne me semblait plus l’effet d’une aberration des masses : elle m’apparaissait comme une sorte de rançon. Nous payons, nous devons payer ces rapides fortunes que tant de g-ens font aujourd’hui; nous payons, nous devons payer la vélocité du train, de l’automobile, de l’aéroplane, du télégraphe, et leur prix, c’est la médiocrité envahissante. On ne peut avoir tout, vouloir tout : chemins de fer et beaux tableaux, aéroplanes et mobiliers splendides, la vie intense et les belles manières. Un

des reproches que l’Europe fait à l’Amérique, c’est d’avoir, par l’exemple de sa démocratie, chassé de chez- nous les belles manières d’autrefois, leur substituant une espèce de cordialité un peu trop facile et sans façons. Mais comment pourrait-on observer dans les rapports sociaux les formes exquises qui firent la renommée du xvme siècle dans une civilisation qui court comme la nôtre, au milieu d’hommes qui vivent entre le train, l’automobile et l’appareil téléphonique? Chaque époque dirige ses efforts vers un but suprême qui est pour elle le plus important de tous. Il y eut des époques d’un esprit religieux ardent, qui aspirèrent par-dessus tout à répandre et à défendre la foi. Il y eut des époques qui ressentirent profondément l’ambition de la gloire et firent de grandes guerres. D’autres s’adonnèrent au culte des arts et des sciences. Notre civilisation vise surtout à l’exploitation intensive de toutes les richesses de la terre et à l’augmentation de sa puissance : nous jouissons de ses avantages, nous ne sommes pas disposés à renoncer aux chemins de fer et au télégraphe, nous ne voulons plus nous exposer à la famine qui a tant tourmenté les civilisations passées, nous jouissons de l’invraisemblable abondance actuelle, de notre liberté, et la discipline et la parcimonie de jadis ne nous tentent pas... Il faut donc nous résigner aussi, nous autres Européens, à payer le prix de tous

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