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ces avantages et à vivre dans une époque où l’art ne pourra plus prospérer beaucoup, où la religion n’aura plus la force d’embraser trop de coeurs d’ardeurs mystiques, où la science ne sera plus cultivée sinon dans la mesure de son utilité pratique, dans la mesure où elle contribuera à rendre plus active et plus fructueuse l’exploitation des richesses naturelles. Car c’est là . un phénomène visible partout en Europe : les études désintéressées baissent. Riche comme il l’est, le monde est aujourd’hui moins capable de rechercher la vérité pour le seul plaisir de faire progresser la connaissance qu’il ne l’était il y a deux siècles quand il était plus pauvre. Les savants même rêvent de transformer en richesses leurs découvertes scientifiques 1
L’américanisation de l’Europe était donc, d’après ces considérations, un phénomène fatal. A partir du moment où elle avait aspiré à la richesse et à la puissance illimitées, l’Europe avait dû renoncer à beaucoup des trésors de son ancienne civilisation. Je m’arrêtai un instant à cette conclusion. Puis une crainte
m’assaillit. S’il en était ainsi, l’Europe n’est-elle pas fatalement destinée à s’américaniser de plus en plus dans l’avenir? Désormais les appétits et les ambitions de toutes les classes, même des plus nombreuses, sont déchaînés en Europe : depuis l’aristocratie jusqu’au plus obscur des paysans, tous veulent gagner, dépenser, amasser le plus qu’ils peuvent... Aucune puissance humaine ou divine ne peut se flatter de pouvoir faire remonter vers ses sources historiques cet immense torrent de cupidités et d’ambitions... L’Europe devra donc négliger toujours davantage les traditions de sa culture antique et désintéressée; elle devra s’efforcer d’imiter l’Amérique et de rivaliser avec elle dans la production rapide et abondante des richesses; et comme l’Amérique a, dans cette lutte, les avantages que lui donnent l’immensité de son territoire et l’absence de traditions trop nombreuses, l’Europe est appelée dans l’avenir à tomber de plus en plus bas. Le continent destiné dans la civilisation future à avoir la suprématie qu’a eu l’Europe, jusque vers la moitié du dix-neuvième siècle, sera l’Amérique...
Il ne manque pas de gens en Europe qui se plaisent à répéter de temps en temps cette prophétie qui résonne un peu lugubrement aux oreilles d’un Européen. Et pour un moment, moi aussi, en Amérique, en voyant à quel point l’esprit du progrès est envahissant, je me sentis
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un peu découragé et porté à donner raison à ces prophéties qu’en Europe j’ayais jusque-là toujours combattues. Oui, la culture en Europe était destinée à une décadence inévitable, devant l’invasion du progrès comme notre époque l’entend ; l’avenir appartenait à la quantité, aux nations maîtresses de vastes territoires et capables de produire rapidement des richesses considérables ; les forces idéales devaient perdre une grande partie de leur ancien empire sur le monde. Quand voilà que l’Amérique, l’Amérique elle-même, vient me donner la preuve que toute cette vieille culture représentée par l’Europe n’est pas toute destinée à périr, et que si l’Europe s’américanise, en revanche l’Amérique est entraînée par une force intérieure à s’européaniser. J’étais allé en Amérique, persuadé, moi aussi, comme tant d’autres Européens, que les Américains ne pensent qu’à faire de l’argent. Mais il fallut bien, une fois en Amérique, me convaincre qu’il n’est pas un pays en Europe qui dépense tant d’argent, tant d’efforts, tant de passion à fonder des musées, des écoles, des universités, et de nouvelles religions; à faire progresser au milieu de la civilisation des machines, en plein règne de la quantité, les arts, l’esprit religieux, les sciences désintéressées; à empêcher que ne se perde cet héritage intellectuel du passé dont l’Europe se désintéresse toujours plus, absorbée comme elle l’est
par le développement de ses industries et de son commerce. Si on admet — en hommage à l’histoire plutôt qu’au temps présent — que ce que l’Europe représente dans l’histoire du monde, c’est surtout la haute culture — arts, sciences, religions, philosophies, — il est incontestable que l’Amérique est en train de devenir européenne, qu’elle cherche, c’est-à-dire, à employer les immenses richesses accumulées par l’exploitation intensive de son territoire, au développement des arts, de la science et de l’esprit religieux. Ses efïorts ne réussissent pas toujours, mais ils sont nombreux, intenses, tenaces. Je dirais même que si l’Amérique me paraît sur ce point mériter quelque reproche, c’est celui de ressentir pour la haute culture — pour l’art et la science surtout — une admiration si ardente qu’elle éteint parfois le sens critique et nuit au discernement de ce qui, dans le monde des choses idéales, est authentique ou falsification, de ce qui est or ou simili or...
On ne trouve, en effet, en aucun pays d’Europe une confiance aussi vive et aussi profonde dans la science que celle qu’on a en Amérique. L’Europe sait que la science fait de grandes choses et qu’elle est une grande force ; mais l’Europe sait aussi que souvent elle promet ou laisse espérer plus qu’elle ne peut tenir... L’Amérique, non. Dans toutes les classes, en
haut et en bas, la foi de l’Américain en la science est illimitée; il n’est pas de merveille et de progrès qu’il ne s’attende à voir sortir du cabinet d’un savant. Les mouvements mystiques même, qui tendent à combattre la science, se décorent volontiers, en Amérique, de ce nom « science » qui a un sens et un éclat presque magiques. L’Amérique a le même enthousiasme universel pour l’art. On dirait qu’elle veut admirer tout ce qui peut être beau, dans tous les pays, dans toutes les époques, dans toutes les écoles. De même que toutes les architectures se retrouvent dans les rues de New-York, de même tous les arts qui, en tant de siècles, ont fleuri en Asie et en Europe, ont été transplantés dans le nouveau monde. Il semble que l’Amérique veuille goûter et comprendre toutes les beautés qu’a créées le passé : les littératures classiques comme les littératures contemporaines de l’Europe, la musique italienne comme la musique allemande, la sculpture grecque comme la peinture hollandaise, l’art décoratif japonais comme les styles Louis XI Y, Louis XV, Louis XVI. New-York, à ce point de vue, est la vraie Cosmopolis des arts.
Donc, tandis que l’Europe délaisse peu à peu son antique culture et ses grandes traditions pour construire des chemins de fer et des usines, pour fonder des banques et des entreprises commerciales, l’Amérique consacre les richesses
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produites par l’exploitation intensive de son vaste continent à créer un art et une science. Comment s’explique ce contraste ? « Snobisme de parvenus », disent les Européens en haussant les épaules. Qui connaît un peu l’Amérique et beaucoup la nature humaine ne saurait se contenter de cette explication trop facile. Sans doute, grâce aux machines, à l’Amérique, aux idées de liberté et de progrès, la quantité triomphe aujourd’hui dans le monde. Les hommes veulent avoir l’abondance... Mais peuvent-ils vouloir l’abondance seulement et augmenter indéfiniment la quantité des choses qu’ils possèdent? Observez un paysan qui vient s’établir à la ville, qui y devient ouvrier, pour gagner davantage... Que fait-il? Achète-t-il, avec le surcroît de ses gains, deux paires de souliers au lieu d’une ou deux habits au lieu d’un, de ces mômes souliers et habits qu’il portait quand il était plus pauvre? Non, il adopte la tenue de la ville, il s’achète des souliers et des habits qu’il juge plus élégants, c’est-à-dire semblables, en apparence du moins, à ceux que portent les classes bourgeoises. Dans tous les pays d’Europe et d’Amérique, les différences de costumes entre les hautes et les basses classes, jadis si grandes, disparaissent; et pourquoi? Parce que le peuple veut s’habiller comme les bourgeois, et l’industrie moderne n’épargne pas sa peine pour lui offrir le moyen de satisfaire ce désir à
peu de frais. En d’autres termes, les ouvriers veulent employer leurs gains à se procurer des habits qui soient ou qui leur semblent plus beaux que ceux qu’ils portaient auparavant,, parce qu’avoir un vêtement plus beau est une joie plus grande que d’en avoir deux pareils à ceux qu’ils portaient quand ils étaient plus pauvres. En d’autres termes, la quantité fatig-ue vite et à un certain point l’homme a besoin de la convertir en qualité, de se servir de la richesse pour se procurer non plus un nombre supérieur de choses, mais des choses plus belles et meilleures. Sinon, la richesse est inutile.
Si ce besoin est vif et profond dans l’âme du peuple, combien plus fort il doit être dans les classes riches, disposant de si grands moyens ! Un homme qui possède dix millions et un autre qui en possède cent ne peuvent manger dix ou cent fois plus que le modeste possesseur d’un unique million, ni habiter une maison dix ou cent fois plus grande, ni s’acheter dix ou cent chapeaux quand celui-ci en achète un. S’ils employaient ainsi leur fortune, on les traiterait de fous, et avec raison. Il ne leur reste donc qu’à essayer de se procurer, grâce à leur fortune plus considérable, des choses plus belles et meilleures, à convertir en somme leur richesse en beauté et en supériorité, à convertir la quantité en qualité. Il y a, il est vrai, des gens qui ne désirent la fortune que pour le plaisir de la
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créer, qui sont indifférents aux jouissances qu’elle procure. Jamais peut-être de tels hommes n’ont été plus nombreux de nos jours, parmi les grands banquiers, industriels et commerçants qui dirigent le mouvement économique du monde moderne. Mais même aujourd’hui ces gens, qui aiment l’argent comme l’artiste aime son art, en soi et non pour les joies qu’il peut donner, sont une minorité. Et ils resteront minorité, car alors même que — hypothèse impossible — tous les hommes, se passionnant toujours plus, dans les hautes classes, pour les affaires de banque, pour le commerce et l’industrie, en viendraient à considérer la richesse comme une fin en soi et un moyen de prouver leur propre habileté, il y aurait toujours les femmes... A moins qu’on ne veuille aussi dans les classes riches que les femmes se jettent dans les affaires et se mettent à travailler, elles devront toujours considérer la richesse comme le moyen d’embellir la vie, de se procurer des joies plus choisies et des choses de qualité supérieure.
Car c’est là et non ailleurs, en effet, qu’il faut chercher l’origine du snobisme. Le snobisme est aujourd’hui une cible facile pour l’ironie. On a vite fait de se moquer de l’homme enrichi, qui, fut-ce au prix de sacrifices et d’humiliations, veut absolument fréquenter des maisons et des cercles qui lui étaient auparavant fermés, qui veut faire des voyages en automobile même
s’il y est malade, ou assister à l’Opéra même s’il s’y endort, parce qu’en faisant tout cela il est convaincu qu’il vit selon le code de la plus parfaite élégance. Mais s’il n’avait pas cette illusion, à quoi lui servirait sa fortune? Quel prix recevraient les fatigues et les dang-ers affrontés pour l’acquérir? Le snobisme n’est qu’un effort maladroit pour convertir la quantité en qualité auquel l’homme est poussé par l’augmentation même des richesses. Il n’y a jamais eu tant de snobisme qu’aujourd’hui, parce qu’il n’y a jamais eu tant de richesse.
Sans doute, le snobisme moderne est plein de grossières mystifications. Jamais il n’y a eu dans le monde autant de nouveaux riches, mal préparés à jouir des vrais raffinements de la vie, et destinés à être victimes de toutes les falsifications. Dans combien de maisons, et combien de fois, se répètent aujourd’hui les scènes du Bourgeois gentilhomme ! Mais il y a aussi,— en Amérique comme en Europe, — des familles dont la fortune remonte à plusieurs générations, où la rage d’amasser des millions s’est un peu calmée et qui ont le loisir, le goût et la culture suffisante pour employer leurs richesses en faveur des activités les plus élevées de l’esprit. Ce sont ces familles américaines qui partout recherchent les œuvres d’art de l’Europe, qui fondent des écoles, des musées, qui font travailler les architectes, les peintres, les sculp-
leurs; ce sont elles qui, directement ou indirectement, poussent un nombre toujours croissant de jeunes gens à ne plus s’occuper de faire de 1’argent et à se consacrer à ces travaux intellectuels desquels l’Europe semblait jusqu’à ces derniers temps avoir le monopole. Et c’est dans cette partie de la société américaine et en raison de ses tendances qu’on peut dire que l’Amérique se fait européenne.
L’Europe, donc, désirant vivre plus largement après des siècles de pénurie et d’effort, est en train de s’américaniser; elle sacrifie une partie de ses magnifiques traditions de haute culture pour apprendre de l’Amérique l’art de produire rapidement de nouvelles richesses. L’Amérique, au contraire, ayant accumulé, grâce à l’exploitation intensive de son territoire, des richesses immenses, s’européanise; c’est-à-dire qu’elle se tourne vers les arts, vers les sciences, vers les formes les plus élevées de la haute culture, au perfectionnement desquelles l’Europe a travaillé des siècles entiers. Mais ici il me semble entendre mon lecteur s’écrier : « N’est-il donc pas bien qu’il en soit ainsi? N’est-ce pas ainsi que se rétablira entre les deux mondes un équilibre merveilleux? Et n’est-ce pas la preuve que notre civilisation est la plus riche, la plus puissante, la plus équilibrée et la plus parfaite qu’il y ait jamais eu? L’Europe aurait-elle dû vivre dans la misère, ne s’occupant que de perfectionner la
culture, et l’Amérique aurait-elle dû ne jamais penser à autre chose qu’à multiplier les richesses? »
Et certainement, si cet échange de richesses et de culture pouvait se faire d’un continent à l’autre aussi aisément qu’on en parle, notre époque serait vraiment nne époque d’une félicité légendaire. Nous pourrions nous dire une surhumanité en comparaison des générations précédentes. Malheureusement, les difficultés sont plus grandes qu’il ne semble à première vue, ainsi que nous le verrons dans les prochaines études. Nous verrons qu’il est beaucoup plus facile à notre époque de produire de nouvelles richesses que de les employer à créer une civilisation élevée ; et que c’est là le secret tourment dont l’Europe et l’Amérique sont travaillées, comme pour l’une et l’autre la grande énigme de l’avenir.