L'ATTENTION. — LE RÊVE. — L 'INSPIRATION
très étrangères les unes aux autres, la complaisance du moi à ce tableau qui se déroule avec l'absence de toute critique sévère sur la logique des associations, permettent, dans cet état de rêve, aux formes les plus hardies de se traduire dans le langage, et c'est à leur absence de rigueur que les images poétiques doivent à la fois leurs qualités de séduction et le caractère particulièrement personnel qui les différencie suivant chaque mentalité de poète.
A un degré de plus on a le rêve improductif, c'est-à-dire celui qui est devenu trop flou pour pouvoir se traduire même dans la langue poétique ou musicale. En revanche, si la volonté intervient, si elle cherche à diriger le rêve, si même l'imagination volontaire vient remplacer de toute pièce la rêverie absente, on n'obtiendra plus que des productions littéraires de valeur secondaire, ou des produits de décadence.
C'est ainsi que nous pourrons diviser les poètes en un certain nombre de groupes. Dans le premier, il s'agira de ceux qui, simples ouvriers d'art, se bornent à donner à la pensée un vêtement taillé conformément aux règles de la prosodie, sans qu'on puisse y trouver l'expression d'une pensée qui suit sa fantaisie.
Ce langage poétique pourra acquérir une valeur intellectuelle élevée par la précision de la pensée associée à l'élégance de la forme ; ce sera alors le plus souvent, soit un récit, soit une œuvre de critique. Quand Boileau nous dit : « J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon », il définit pour ainsi dire la valeur de son travail au point de vue linguistique ; le vers devient une arme, mais n'est plus une œuvre poétique.
Le vers peut également servir d'instrument, soit pour le dialogue, soit pour le récit. Ici encore la forme est trop
précise et l'instrument est manié avec une trop grande préoccupation du but à atteindre et de ridée à circonscrire et à préciser, pour que Ton puisse parler de poésie. Le théâtre de Corneille, de Racine, de Voltaire sont des exemples de versification soignée; ils prennent la valeur d'oeuvres littéraires de premier ordre. Ce n'est pas de la poésie.
A un degré inférieur viennent se placer les œuvres, dites poétiques, de Scudéry, de Luce de Lancival, etc., dans lesquelles on ne retrouve même plus la valeur littéraire indiscutable des précédents.
11 en est ainsi de ce que l'on a appelé la poésie officielle; nous ne citerons que pour mémoire « l'ode à la tzarine » de Rostand.
Au-dessus de ce premier groupe de ciseleurs de vers, vient se placer le groupe des poètes dont nous avons dit que le caractère essentiel de leur œuvre était d'être constituée par l'expression d'idées associées suivant un mode où la volonté intervient moins que la fantaisie, et de provoquer chez le lecteur ou l'auditeur un état d'émotivité affective en relation avec cette fluidité du processus imaginatif correspondant.
Un bon exemple de cet état d'esprit particulier au poète qui suit son rêve nous est donné dans le septième paragraphe de la Nuit de mai, où la Muse est censée appeler le poète par cette évocation :
Éveillons au hasard les échos de la vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire ou de folie... Et que soit un rêve, et le premier venu.
Et le rêve du poète l'entraîne successivement de l'Ecosse vers l'Italie et de l'Italie vers la Grèce. Là il s'arrête au sou-