L'ATTENTION. — LE REVE. L INSPIRATION
venir d'un paysage : Argos, Ptéléon, le Pélion, leTitarèse, la splendeur des villes blanches au bord de l'eau bleue.
Ici le rêve s'imprécise et l'idée du réveil et du séraphin, qui murmure de vagues mots d'amour à l'oreille du poète encore endormi, retient un instant l'attention. Mais l'amour, c'est l'espoir, la tristesse ou la joie. Images de bataille, image d'amour (l'échelle de Roméo) et, tout d'un coup, une pensée mystique. Le poète pense aux vierges sages qui entretiennent leur lampe en attendant l'époux. L'idée de la nuit appelle celle des profondeurs : c'est le pêcheur qui va chercher la perle, et tout de suite la pensée bondit : à cette image du pêcheur vient succéder celle de la chèvre qui s'accroche aux cytises ; ici le dernier mot du vers est « amer », et l'idée de mélancolie apparaît dans le vers suivant.
Mais le poète veut consoler la tristesse et parle de luimontrer le ciel. En même temps qu'au ciel, il pense au chasseur perdu dans la montagne ; l'idée du chasseur éveille celle de la biche. Il raconte la chasse, et très simplement cette victime appelle l'idée d'une autre, la vierge que guette un cavalier hardi. Cette vierge, il la décrit, la situe et ne prononce le mot de cavalier qu'à la fin de la période. Cvalier, chevalier, troubadour, et le rêve continue à s'enchaîner.
Il a parlé de gloire, l'idée de Napoléon et de Waterloo se présente. Napoléon c'est le génie, et il ne faudrait pas être un poète comme Musset pour oublier qu'aux génies les plus purs s'attachent les détracteurs les plus odieux, etc., etc.
Cette analyse, qu'il est inutile de poursuivre, montre, croyons-nous, mieux que toute description, le rôle du rêve dans la poésie. On ne le trouvera pas toujours exprimé d'une Rémond et Voivexel. 6
façon aussi nette, mais, si Ton veut bien tenir compte des nécessités livresques, on verra cependant combien Namouna, Rolla lui-même, sont bâtis sur un modèle analogue. N'est-ce pas à la fin d'un chant de Namouna que l'auteur, disant de lui-même :
Je suis comme Enée portant son père Anchise,
se plaint d'avoir longtemps écrit sans pouvoir retrouver le lien logique, le plan, qu'il n'a pas suivi ?
Cette rêverie, avec les incidents sans nombre qui arrêtent momentanément le cours du récit, et qui ne lui permettent, dans un ensemble comme un poème, d'arriver au but qu'après mille méandres, se retrouve dans le dernier chant du Pèlerinage de Childe Harold et dans la Chute d'un ange. Il existe ici un plan beaucoup plus facile à saisir que celui de Rolla, plan qui fait tout à fait défaut dans l'appel de la Muse que nous avons analysé ; mais ce plan est traversé sans cesse par le résultat d'associations d'idées intercurrentes; le poète et son lecteur font de temps à autre un effort pour le retrouver.
On peut encore considérer comme bâtie sur le même mode la Légende des siècles de Victor Hugo. C'est une succession de rêveries dont on peut admettre que le plan général a été formé, au moins en partie, après coup. Le rôle du rêve diminue et le souci de suivre le plan apparaît d'une façon beaucoup plus nette dans le Paradis perdu de Milton et dans V Enfer du Dante.
Mais nous retombons ici dans des œuvres qui se rapprochent de celles de la précédente catégorie.
A l'autre extrémité de la série viennent se placer les auteurs chez lesquels l'élision trop grande des éléments de coordination entre les différentes parties du rêve rend
l'attention. — le hêve. — l'inspiration 83
difficilement intelligible le mécanisme qui a présidé à la constitution de ce qu'ils écrivent. Alors que chez les mathématiciens les lacunes laissées entre les prémisses et les conclusions peuvent se combler par l'effort logique d'un successeur qui traduit ce qui était resté dans le subconscient de l'auteur, chez le poète cette suppléance n'est plus possible, parce qu'il n'y a plus rien de logique dans les associations. Les lacunes qui rendent ainsi l'affabulation confuse résulteront, soit d'un effort volontaire, soit d'un état pathologique.
L'effort volontaire est celui du poète qui, soit par souci de l'originalité, soit pour tout autre motif, dévie un terme verbal de son sens habituel et ne nous fournit pas en même temps la suite des associations par lesquelles il est passé lui-même pour réaliser cette déviation.
Lorsque l'adjectif est employé comme substantif, lorsque les caractéristiques de l'espace s'appliquent à la couleur, celles de la sonorité à la durée, etc., on peut bien reconstituer, avec un effort, la pensée du poète, mais cet effort devient suffisamment pénible, même quand la solution du problème ainsi posé parait exacte, pour que toute sensation poétique disparaisse.
Ainsi Stéphane Mallarmé, voulant parler du corps mis à nu de sa maîtresse dont la beauté naturelle le frappe, emploie l'image suivante :
La torse et native nue.
Plus loin il parle des
Transparents glaciers des vols qui n'ont pas fui,
apparemment avec l'idée de représenter quelque chose d'immobile, et c'est vraiment dommage de trouver au milieu
de tout ce fatras, où l'exigence de la rime finit par obliger le poète à employer des associations plutôt fâcheuses, telles que la « mâture d'un steamer », un beau vers comme celuici :
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
On donne à cette déformation le nom de décadent isme ; il nous suffira d'en avoir indiqué la place approximative dans l'ensemble des poètes.
Les mêmes déformations se retrouvent chez les poètes malades avec une telle fréquence et une telle similitude que l'on peut se demander si le décadentisme n'est pas une forme même de la maladie. Nous empruntons une partie des documents qui vont suivre au travail du Dr Emile Laurent sur Poésie décadente devant la science psychiatrique { .
Cet auteur nous fournit d'abord une description d'une assemblée de poètes décadents dont nous extrayons les lignes suivantes :
« En voici un qui n'a pas de front; un autre atteint de prognathisme prononcé, trois autres frappés d'une asymétrie faciale manifeste...
« Voyez ces têtes plagiocéphales, oxycéphales, acrocéphales, ces nez difformes ou tordus, ces faces glabres et asymétriques, ces oreilles larges, en anse, mal ourlées, ces zygomes énormes, ces mâchoires lourdes et prognathes. »
L'auteur, en décrivant ce cénacle, se défend de tout parti pris, et évite toute précision blessante. Il n'en reste pas moins pour nous un ensemble de signes physiques dont la constatation nous invite à remplacer le mot de