Maloine, éd
L'ATTENTION. — LE RÊVE. — l/lNSPIRATION 85
« décadence » par celui de « dégénérescence ». Nous avons donc à rechercher si, à côté des altérations du langage qui représentent l'effort voulu, le truquage intentionnel de l'auteur qui cherche un effet, on ne rencontre pas, dans l'ensemble des œuvres décadentes, les signes psychiques de la dégénérescence. Or ces signes psychiques sont : les mots de néoformation, l'étrangeté et l'incohérence, l'association du mysticisme, de la mélancolie et de l'érotisme, la futilité et enfin la cécité morale, associée ou non à l'égotisme.
La néoformation des mots ou l'application de sens nouveaux à des mots anciens se trouve par exemple dans la dédicace de ses œuvres adressée à Mme René Ghil par son mari, où nous trouvons les associations suivantes : ... tes mains de repos, ... au plus futur, ... porteuse d'heur et d'amour et de serment, ... lancer mes songes, ... etc.
A propos de l'étrangeté et de l'association incohérente de mots, nous ne pouvons mieux faire que reproduire encore les exemples de M. Laurent, qui cite successivement les vers suivants. Ce que nous en disons n'est pas d'ailleurs pour nier leur valeur musicale; mais l'effort nécessaire à traduire cette musique empêche de la goûter.
De M. Paul Gérardy :
Chanson toute en clair de lune.
De M. Stuart Merrill :
passaDte aux yeux pleins de passé.
De M. Francis Vielé Griffin :
L'aube est pâle comme une qui n'ose.
De M. G. Kahn :
La blondeur de la nuit défaille en flots d'étoiles.
De M. E. Raynaud :
Regarde! Le soir y saigne avec abondance.
De M. Fontainas :
Le soleil agonise en baisers de lumière.
Enfin de M. A. Retté :
Et des rêves dorés aux murmures d'abeilles Nymbent de blonds enfants que ton silence adore.
Le mysticisme s'associe à l'érotisme et à la mélancolie, dans certains vers de Verlaine et de Charles Guérin, dans certaines productions de M. Jehan Rictus, et tout cela se couvre d'un voile de tristesse, qui est peut-être l'impression la plus forte que l'on ressente après ces différentes lectures. C'est ainsi que M. Louis Pilate de Brinn'Gaubast, M. Waty, M. Rambosson, mélangent à des expressions profondément douloureuses le souci de leur impuissance et de leur recherche de l'originalité.
La futilité se traduit par des œuvres qui sembleraient être des jeux de patience, et que l'on pourrait comparer à la ronde des Djinns de Victor Hugo, si tout ce qui légitime pareil exercice de prosodie de la part d'un poète, c'est-àdire la « moelle » de ce qui précède et de ce qui suit, ne leur faisait entièrement défaut. Nous citerons comme
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exemple, et toujours d'après M. Laurent, les strophes suivantes de M. V. Renonchamp :
Tous les cieux sont venus hanter mes yeux de rêve,
Les cieux où luit l'azur infirme du Réel :
Les cieux se sont éteints devant mes yeux de rêve...
Tous les yeux sont venus hanter mes yeux de rêve,
Les yeux où luit la joie infirme du réel :
Et les yeux ont saigné devant mes yeux de rêve...
Enfin la cécité morale se traduit dans des œuvres dont celles de Verlaine représentent les meilleures, et s'étale complètement dans un certain nombre d'autres productions d'ordre inférieur ; nous serions obligés ici de qualifier trop durement les auteurs pour pouvoir citer des noms. Définissant cette poésie, M. Jules Lemaître a dit fort justement qu'elle n'était qu'une sorte d'aphasie.
Ces exemples suffisent, pensons-nous, à montrer combien l'insuffisance intellectuelle correspond à certaines malformations physiques et combien il est légitime de considérer l'école décadente, à l'exception de quelques pièces, péchés de jeunesse d'auteurs qui se sont plus tard évadés de ce cénacle, comme représentant l'ensemble des poètes dont le développement intellectuel ne s'est pas complètement effectué.
A côté de ces arriérés, on peut placer des malades comme Gérard de Nerval, qui semble avoir été atteint de circularité et qui transcrit, dit-il, dans le Rêve et la Vie, les impressions de ce qu'il a ressenti dans une période d'excitation. A côté, par conséquent, des poètes chez lesquels le rêve n'arrive pas à une cohésion suffisante pour s'extérioriser d'une façon intelligible et dont l'effort douloureux n'aboutit, comme chez les décadents, qu'à des formes
incomplètes ou inintelligibles, nous trouvons des sujets chez lesquels « l'épanchement du songe dans la vie réelle » (G. de Nerval) constitue le point de départ de productions littéraires anomales, dans leur forme comme dans leur contenu.
En dernière analyse, nous arrivons aux productions littéraires ou pseudo-littéraires, qui n'apparaissent plus que comme des phénomènes épisodiques de l'aliénation mentale.
« Tel individu, dit Marcel Réja\ qui rabotait du bois ou alignait tous les jours de laborieuses additions ressent, sitôt malade, le besoin de réaliser une œuvre d'art... Fustigé par la maladie, le sujet s'élève pour un moment au-dessus de lui-même, puis, guéri, retombe à sa banale médiocrité. »
Le fait énoncé par Réja est vrai. Mais l'interprétation en est plutôt insuffisante. Ce genre de productions pseudolittéraires ne suppose, en effet, pas autre chose qu'un état d'excitation hypomaniaque dans lequel, d'une part, l'association des idées est facilitée et, d'autre part, le mécanisme selon lequel elles s'associent le plus facilement se trouve précisément être l'allitération, la rime. Si le désordre n'est pas absolu, on peut obtenir des récits faits sur le mode rythmé, telle cette pièce citée par Rogues de Fursac {Les écrits et les dessins des aliénés dans les maladies mentales) :
Né d'une bonne famille Fils de cultivateur Je rédige dans un stile Mes jours de malheur, J'apportai en naissant Une bonne constitution Un esprit complaisant Et une bonne réputation.